LA DANSE ANCIENNE CET MODERNE o U __ TRAITE HISTORIQUE DE LA DANSE. Par M. DE CAHUSAC, de l Acadé- mie Royale des Sciences dr Belles. Lettres de Prufe. TOME PREMIER, FIN 4 ag S a ets na + Vs I A LA HAYE, Chez JEAN NEAULME, ` ha EEE E EA E ALEE SRR eines M. DCC LIV, AVANT-PROPOS. L eft rare qu'on ne fe À pafionne pas pour les genres d'étude que l'on s'eft choifi. J'ai craint ce dan- ger en écrivant cet Ouvra ge, & pour m'en garantit s je me fuis rappellé mille fois les prétentions ridicules des différens maîtres du Bourgeois-Gentilhomme. Je déclare donc, avant d'entrer en matiére ; que je ne crois point la Danfe la plus excellente chofe qu'on puifle faire, & que je fuis perfuadé qu'il y-a dans le Tom. I, * a ij AVANT-PROPOS. monde des objets d’une plus grande importance que ne Le font même les beaux arts. Ils nous procurent cepen- dant des avantages fi conf- tans & en fi grand nombre ; ils peuvent prévenir tant de: maux , ils font la fource iné puifable de tant de phaifirs, wit eft difficile de tes con- noître ; de les approfondir ; d'en écrire , fans laiffer écha- er pour eux une forte de confidération qu'ils infpirent & qu'ils méritent... Ce qui ne paroït s dy remier coup d'œil , : que frivole ou tout au plusagrés- ble , prend dans l’éxamen . un air impofant, L'imagina- AVANT-PROPOS. ñij tion séchauffe, à mefure qu'on démêle les marches diverfes de linduftrie hu- maine. Le chagrin fuccéde à ce premier mouvement de chaleur en appercevant les obftacles qui arrêtent leurs progrès. Le cœur en eft affetté, & lefprit s’en occupe. On voudroit alors, pour l'honneur , pour la fé- licité de fon fiécle, faire paffer rapidement les dé- couvertes qu’on croit avoir faites, fes réflexions, fes vues dans lame de tousfes contemporains. Un: goût vif pour un art eft inféparable du defir de fon accroiffe- ment, de fa perfetion, de ay iy AVANT-PROPOS. fa gloire: & le moyen que ce quon defire ne fe pré fente pas comme n objet important ? | Voilà ce que j'ai éprouvé en me livrant à cet Ouvra- ge, & mon excufe fur la maniére dont je l'ai écrit. ` Pai traité aflez férieufement un fujet qu'on ne regardera peut-être que comme très- futile. Je fçais que j'autois på légayer aifément.. Je n'avois qu'à m'attacher un pau moins à l’hiftoire de TArt & beaucoup plus à “celle des Artiftes ; mais Je n'ai point cherché à rendre cet Ouvrage plaïfant. Mes défirs fe bornent à le voirun jour utiles AVANT-PROPOS. Y. Dans le choix, Farran- gement, la fuite des faits je ne me fuis décidé qwa- près beaucoup de recher- ches , une longue études & une exa&e! difcufion. H me refte cependant à pré- venir quelques doutes qu'on pourroit former fur la partie hiftorique de ée Traité , en partant d’après une autorit que je reconnois fort fupé- rieure à la mienne. De L’Abbé Du Bos , à la fuite de fes réflexions fur la Poë- fie & la Peinture, a fait un volume entier pour établir un fyflême tout-à-fait nou- veau fur la Mufique & la Danfe des Grecs & des a ij V} AVANT-PROPOS; Romains. Il prétend. que leur Chant n'étoit point un Chant, & que leur Danfe n'étoit point une Danfe, Onne peut mettre ni plus d'efprit , ni plus d'érudition dans un Ouvrage que l'Abbé Du Bos en a répandu dans cette partie du fien; mais elle manque par les fonde- mens. Fa vérité feule peut être la bafe d’un bon Livre 3 elle regne avecle featiment, -da bonne métaphifique, & le goût dans fes deux pre- miers volumes. II Pa aban- donné dans le dernier > pour fe livrer à Fefprit de fyftê- me, qui weft que de Pef prit. AVANT-PROPOS. Vi Cet Académicien con- vient d'abord que jufqu'à Jui, on avoit cru tout bon- nement que les anciens chantoieni & danfoient fur leurs T'héatres de la maniére à peu près que Pon chante & danj: fur le nôtre; mais comme les chants & les danfes de fon tems ne jui paroiffoient avoir qu'un rap- port très-éloigné avec les prodiges que le Chant & la Danfe ont opéré autrefois à Rome & dans Athénes; que d’ailleurs il étoit inti- mément perfuadé, que les hommes ne pouvoient avoir chanté ni danfé mieux qu'ils danfoient & chantoient à no- a iv - vj AVANT-PROPOS: tre Opéra, il ena conclu ; 1°, Que les fons qu'il. en~ tendoit , & les pas qu'il voyoit faire étoient la per- fe&ion poffible du Chant & de la Danfe. 2°. Qu'il fal- loit indifpenfablement que ce que fes Anciens appel- loient Chant & Danje fùt toute autre chofe que ce ‘que nous nommons comme -eux; puifque malgré notre perfetfion fuppofte:, notre effet théatral étoit conftam- zment fi loin du leur. * | K Ceft-là mot à mot le fyftême de -P Abbé Du Bos, 1l dit cependant dans . ‘fon premier volume, p. 443. édite _, 1746, que les fimphonies de nos Opéra & principalement celles de Lully, le ` plus grand Poëre en Mafique dont nous AVANT-PROPOS. ix Ces deux conféquences s qui ne font aflurément pas d'un bon Logicien , perfua- derent Abbé Du Bos de la. héceflité d’un expédient qui eut concilier de fi grandes dificultés, & cet expédient il crut lavoir trouvé dans fon fyftême & par un mot nouveau qui na pas fait fortune. Il appella le Chant des anciens Récitation, & leur Danfe Salrarion. Or ce fyfême n’a pour ‘ayons des ouvrages , rendent vraifens blables les effets les plus furprenans de la Mufique des Anciens. Certe contradic- ` tion reft pas la feule dans laquelle lef- prir de fyftème a entraîné cer Auteur, ui dans tout le rekte de fon ouvrage efkdigne des plus grands éloges. L a $ AVANT-PROPOS; bafe que deux erreurs, & il ` a d’ailleurs tous. les caratés res qui peuvent rendre un fyftême inadmiflible. Premierement les parties méchaniques de la Mufique, du Chant & de la Danfe des Grecs & des Romains étoient évidemment pour le fonds,pour les principes, & à -plufieurs égards, pour la for. me les mêmes que les nôtres. Secundo. Toute la dif férence qu’on peut remar- guer en elles weft & ne peut . Être que dans les effets. Tertid. Cette différence dans les effets ne peut pro- venirque de deux caufes. La fupériorité.de leurs artiftes \ \ = AVANT-PROPOS. x} fur les nôtres eftla premiere. Notrefenfibilité*moinsgran- de que la leur eft la feconde. Je laifle ici la Mufique * Jl naft de là une queftion très dificile à refoudre. La £enfbilité en Mu- dique efteile plus grande lorfqu’elle eft exercée que lorfqu'elle ne left pas? Il emble d'abord que plus l'ame eft habituée aux fenfations muficales, & plus elle a d'aptitude à les faifir, & à s'en afe&er, Un Philofophe moderne paroit être de ce fentiment; &il n'en adopte point pour l'ordinaire, qu'il ne Tait approfondi avec la fagacité de "ef prit, & quil ne feache le déveloper avec tout le feu du génie.Voyez les ad- ditions à la Lettre fur les Sourds & Muets -de M. Diderot, . Voici cependant deux faits certains. Les Opéra de Cambert tranfporterent tout Paris de plaifir. Les premiers que donna Lully ravirent la Cour & la Viile en extafe. j « avi xij ÆAFANT-PROPOS, _ ancienne dont je parlerai à fonds dans un ouvrage par: ticulier , pour ne moccu- per que de la Danfe qui doit être aujourd'hui mon fujet unique. Or je trouve dans tous les monumens anciens la dé- _monitration de ma premiere propofition. Il met point d’antique repréfentant, par exemple , les Orgies, fur lagūeile on ne voye gravés des mouvemens de Danfe parfaitement femblables aux mouvemens de la nôtre. Dans les Tableaux de Phi- loftrate de ce genre, je trou- ve le même caratére. Ho- mére nous retrace dans lIl ‘AV ANT-PROPOS. XY liade les exercices de Danfe des héros Grecs. Il nous dé- crit les Danfes gravées fur le Bouclier d’Achille.[Inous peint la fupériorité de Mé- rion dans la Dan/e. Les Hil toriens , les Philofophes , les Poëtes , les Orateurs , toute Fantiquité défignent cet art ou cet exercice avec les mê- mes expreflions. Je vois partout que la Danfe étoit formée de pas méfurés, de geftes d’attitudes en caden- ce qui s'exécutoient au fon des Inftrumens ou de la voix. Secondement , les Danfes des Fêtės particuliéres des Anciens firent appellées du même nom. générique xiy AVANT-PROPOS. qu'on donnoità la Danfe * théatrale. Nous fçavons , à peu près, comment elles étoiént compofées *, & la -maniére dont on les exécu- toit; les nôtres leur font en tout parfaitement fem- ‘blables. Il ne feroit certai- nement pas poflible de leur ‘appliquer le fyftême de Ab- ‘bé Du Bos. Il ne Pa pas fait pour elles, & il ne forme même aucune prétention ‘fur ce point. Or il eft évi- ‘dent que fi la Danfe théa- «trale “ancienne -n’avoit pas "été formée des pas, des atti- tudes, des mouyemens de ‘ * Sakario, Tripudiume + I. Voyez Murfiuse v.i. AVANT-PROPOS. XV da Danfe fimple, fi elle avoit eu un autre fonds, en un mot fi elle n’avoit pas été une vraie Danfe, les Grecs & les Romains , les plus exz@ts de tous les hommes dans la dénomination des Arts qui leur furent connus; ne fe feroient pas fervis d’un feul mot générique pour les défigner l'une & l’autre. Ils firent des mots fans nombre pour expliquer les difiéren+ tes Danfes qu'ils exécu« toient: chacune a fon nom qui la diftingue. Pourquoi n'auroient-ils eu qu’un mê me mot pour défigner deux efpéces qui auroient été fout à fait diffemblables.. TE xvj AVANT-PROPOS Troifiémement ; la diver fité des effets de la Danfe théatrale ancienne & de la nôtre , qui a induit l'Abbé Du Bos dans là plus grande erreur, fe concilie fort ai~ fement avec la certitude dans laquelle il auroit dû être, lui qui connoifloit fi bien l'antiquité , que les Grecs & fur-tout les Ro- mains , ont porté cet Art in- finiment plus loin que nous; & c’eft ce quon verra fans obfcurité par le détail des faits que j'ai recueillis , pour former la fuite hiftorique de cet Ouvrage. 5: :: Quatriémement , Abbé Du Bos:aiċrù: la: Danfe des AVANT-PROPOS. XVI fon tems parvenue au plus haut point de perfeétion pof- fible. Celle du nôtre lui eft cependant . très-fupérieure ; & *je prouverai, malgré „cela qu’elle neft encore en .comparaifon de celles des Romains, que dans l'état où fe trouveroit un jeune homme rempli de difpoli- tions heureufes, avant que des maîtres habiles les euf- fent developpés. Si ce que j'avance eftvrai * Je ne parle ici que du fonds de Ja Danfe, Nous commençons à la varier, à y mettre un feu qu'elle na- voit pas lorfque l'Abbé Du Bos écrivoir : nous appercevons déja le bon chemirr : nous nous mettront bien-tôt en mat- che fans doute. | xviij AVANT-PROPOS. ( & l'on en verrà les preuves ‘les moins équivoques dans Je cours de cet Ouvrage) que deviennent toutes les conjeétures de l'Abbé du Du Bos ? Quel befoin avons- ‘nous d’un fyfême pour con- “cilier des , difficultés qui mexiftent point? L'édifice élevé par l'Abbé Du Pos fur le fondement de a perfe@ion prétendue de la Canfe de fon tems, sé- -croule done évidemment de lui-même. Jj'ofe croire par ‘conféquent la partie hiftori- -que de cet Cuvrage hors de toute atteinte : j'en ai pour garant toute l'antiquité. Dans la partie didadtique, AVANT-PROPOS.. Xi je n'ai en faveur de mes ob- fervations & de quelques regles que jai hazardées ; que les preuves mêmes dont je me fuis aidé pour les éra- blir. Il eft très-poflible qu'el- Jes trouvent des contradic- teurs ; mais je les remercie d'avance, s'ils daignent me fournir des lumiéres nou- velles. Je wai point de fen~ timent que je ne fois prèt de facrifier à celui qu'on voudra bien me prouvet meilleur que le mien. Je cherche la vérité, je fouhaite la trouver, j'afpire même à l'honneur de l faire connoître ; mais je n'ai nulle forte de prétention à $x AVANT-PROPOS. JJa légiflation: ce ne font ‘point des préceptes que je veux donner ici Ce font fimplemént ` des réflexions -que:jécris, des vues que -j'indique, des moyens que je -propofe. Siquelque mot dé- “Gifif m’échape , s'il fe glifle -dans mon ftile quelqu'ex- -preffion tranchante, j'en pré -viens mes Leéteurs ; je n'ai “envie que d’être précis. La matiére que j'ai traitée -eft neuve en notre langue; quoique nousayonsdéjaune | -Hiftoire dela Danfe*,&un |; Traité des Ballets *. Le premier de ces Ouvrages * Par Bonnet. #* Par le P. Menetrier Jefuité, AVANT-PROPOS. Xxf. na point touché à l'objet que'jai en vue. Le fecond eftun Livre excellent ; mais il roule tout entier fur un genre que nous n'avons plus & qui n’a qu'un rapport très- éloigné avec la Danfe théa- trale, telle que je prétens welle doit être. ` © Les Corégraphies de Thoi- not Arbeau *, de Feuillet 5 & celle dont Beauchamps fe fit déclarer auteur par un Arrêt du Parlement, ne font que des Rudimens de Danfe. Mon objet eftune ef: péce de poëtique de cet Art. * II étoit Chanoine’ de Langres, La Corégtaphie eft l'art de noter la Dahle , comme on note la Mufques- xxij ÆAVANT-PROPOS. Mais pour qu’elle proz duife les avantages que j'ofe en attendre, ileft néceffaire qu'on veuille bien fe tenir en garde contre cette forte d’afcendant que prennent furnous les chofes déja faites. avec quelque fuccès dans les Arts. Les Artiftes qui n'y font que trop attachés crai- gnent encore de déplaire em sen écartant. Ils fuivent ainfi, fans autre effort, les vieilles rubriques: le talent comme retenu par une chai- ne péfante , rėfte dans la tan- gueur: PArt eft fans pro- grès, & notre Théatre fans variété. Nous éprouvons tous les AVANT-PROPOS, xx jours que la nouveauté dans les produétions des Arts que la France cultive , peut feule nous caufer une certaine émotion vive, qui eft le plais fir.. Nous regardons cepen- dant , dès-l'abord comme: des innovations dangereu- fes tout ce qui s'écarte dë la route commune. Nous, tenons par l'habitude & par Famour propre à tout ce qui nous a plu; quoique l'expé- rience nous démontre qu'il nous faut des charmes nous veaux pour nous plaire. Cette contradiétion a pouť principe , fans qu'on sen doute , un vice du cœur hu- main. Oneft bleflé de toute xxiv AVANT-PROPOS; fupériorité préfente dans les points même fur lefquels on - croit de bonne foi m'avoir aucune forte de prétention. Voilà une des caufes prin- cipales de la prédilection . qu'on conferve pour les ou- vrages de poëfie , pour les tableaux, pour les fpeéta- cles qu'on connoit déja. Voilà ‘le principe de cette défiance conftante qu’on fe lait à manifefter danstoutes fes occafions pour les talens contemporains *. Voilà en- core le motif fecret de l'ex- . *Je n'ai point encore joui du plaifir d'entendre faire un éloge fans reftridion deguelqwun de nos contemporains illu- ftres dans les Lettres ou dans les Arts, cès AVANT-PROPOS. XXV cès d'admiration qu’on s’obf- tine à prodiguer aux talens qui ne font plus. Qu'il me foit permis de tranfcrire ici ce que l'Abbé .Du Bos a recueilli à ce fu- jet fur la Danfe. La connoif- fance des faits, abrége les difcuffions & rend plus aifé Fétabliffement des princi- pes. E « Ily a quatre-vingts ans * «. que tous les airs de Ballet « étoient un mouvement e lent, & leur: chant, s'ile On a toujours à oppofer -que‘que -mort dont on ne fe foucie guére , au vivant dont on feint de fe foucier beaucoup. * Réflexions fur la Poëfie & la Pein- - gare. 3. v. fec. Fo, ` | Tom, Z. b % à xxvj AVANT-PROPOS., vmeft permis dufer de » cette expreflion , marchoit » pofément même dans la. » plus grande gaité. » Le petit Moliere avoit » à peine montré > par deux » ou trois airs qu'on pouvoit » faire mieux. Lorfque Lully » parut, & quand il com- #mença de compofer pour » les Ballets de ces airs qu'on » appelle dés airs de vitefle. a» Comme les Danfeurs qui » exécutoient les Ballets »compofés.. fur ces airs » étoient obligés à fe mou- » voir. avec plus de vitefle »&c plus d’aélion que les » Danfeurs ne l'avoient fait » jufqu'alors, bien des pers - & P ` AVANT-PROPOS. -XXVi} -fonnes dirent qu'on cor- rompoit le bon goût de la « Danfe, & qu'on alloit en « faire un Baladinage. ~ e Jene dirai pas qu'on ne « l'ait quelquefois gâtée às force de vouloir enrichir.. « Les perfonnes qui tiennent « our l'ancien goût alléguent « es excès où tombent les « Artifans qui outrent ce + qu'ils font, lorfqu'elles « veulent prouver que Île « oût nouveau eft vicieux... «e .mais le public s’eft fi bien « accoutumé à la nouvelle « Danfe théatrale, qu’il trou~ e veroit fade aujourd’hui le « goût de Danfe lequel y re-« gnoit autrefois. Ceux. qui « | bi xxvii} AVANT-PROPOS. »ont vu notre Danfe théas » trale arriver par degrés à la » perfeđion où elle eft parve= dD nue, ÀC » Du peu de mots que je viens de rapporter, il réfulte 1°, Que les embelliflemens que Lully fit à la Danfe du Théatre, furent d’abord ju-. és un Baladinage ; parce qu'ils s'écartoient de Pan- cienne tablature commune. 2°. Quependant que l Ab- béDu Bos vivoit & que Lul- ly n’étoit plus, les opinions -étoient tout-à-fait changées -& qu’on en étoit venu à mêtre content que de ce -qu'avoit fait Lully. . > 3%. Que tout ce qu'on AVANT-PROPOS. XXK ofoit tenter alors par-delà étoit reprouvé comme des excès outrés & de mauvais “goût. -2 4°. Que lorfque FAbbé Du Bos écrivoit on étoit très-perfuadé , ainfi que luis Len France, que la Danfe de notre Opéra étoit parvenue au point de perfeëlion qu'il lus eft poffible d’atteindre. Ainf, depuis près de cent ans,.on tient à Paris à peu rès le même langage fur chacun des pas que la. Danfe fait fur. notre Théatre pour avancer., Ce qu'on croyoit la Dane noble, a été rem= placé par ce qu’on a-appellé sun Baladinage. Ce £ aladir- bi xx*Y AVANT-PROPOS, nage eft devenu à fon tour la feule Dan/e noble ,à laquelle on a fubftitué dans les fuites une Danfe plus animée , que les louangeurs du tems paflé ont jugée un excès outré & de mauvais goût, & c'eft . cette derniére qu’au temsde FAbbé. du Bos on regardoit comme la perfeđion de L Arte La prévention s'explique- ra de même fans doute, fi une nouvelle Danfe mieux compofée , plus aûive, moins monotone, s'établit de nos jours fur les débris -de toutes les autres; mais lextravagance d'un pareil difcours mife une fois en évidence , il n'en fçauroit ke 4 a ie £ AVANT-PROPOS. XXX) plus réfulter aucun danger ni pour les Artiftes ni pour VArt; & on ofera danfer fur notre Théatre mieux que du -tems de Lully , que du tems de l'Abbé du Bos, que du tems même de Dupré , fans craindre de fe rendre ridi- cule. | J'ai eu fouvent befoin _ d'exemples pour éclaircir mes propolitions ou pour les prouver ; mais J'ai cru de“ voir les prendre ailleurs que dans les Ouvrages lyriques des Auteurs vivans. J'ai parlé de Quinault comme on auroit dù toujours en penfer , & de Lamorte, coms. me j'en penfe. xxxi]. AVANT-PROPÔS, Un Écrivain, au reftes. -qui voudroit faire un Traité philofophique fur la Rétho- tique , n'auroit garde de s'a- mufer à des recherches frivo- les de Grammaire. Ariftote & Quintilien ont fuppofé les lettres- les mots, la lan- gue, ‘en un mot trouvée & convenue.. En écrivant de- la Danfe , je fuppofe de mé. me les pas & les figures , qui ne font que les lettres & les- mots de.cet Art.. GR ` .Cu.iv. Origine de la Danfe , défin KORKA K MOIOOOIOK TABLE DES CHAPITRES. ia or E ER N EEE PREMIERE PARTIE. LIVRE PREMIER. onar. D) E Puilité de la Théorie dans tous les Arts. : 1 Cu. IL. Des moyens qui conduifent à la connoïffance des Arts 4 ‘Cu. IL Objetde cet Ouvrage: .5g j= tion qui en a- été faite par des Philofophese ` 13 - Cu. V. Premier emploi de læ Danje. 18 VE Définition, © Divifion dela | Danfe facrée. 2% í -@st. VIT, De la Danfe facrée des Juifs 22 Cu. VIIL Dela Danfe facrée des For tiens, CH. IX. De la Darnfe facrée des Grecs & des Romains, 3$ Cu. X. De la Danfe facrée des ché tiens» Cu. XI. Des Danfes Baladoires de Brandons, &x. f2 Cn. XIL De la Danfe fatrée des Turcs sé LIVRE SECOND, Erar, 1 D E la Danfe profane 59 © Cu, U. Des Danfes des Anciens dans des Fêtes publiques, 62 CH HI, Des Danfes des Anciens dans des Fêtes Particulieres, 69 €n, IV. De quelques Panfis des Grecs, ‘75 Eu. V. De quelques Danfes des Ro: mains. | 84 Cu. VI. De la Danfe des Funerailles. 87 «Cu. VIIL, Emploi de l’Archimime dans les funérailles des Romains, 90 Cu. VIH. De la Danfe des Anciens confidérée comme exercices 93 Cu. IX. Oppofition finguliere des Meurs des Grecs avec les nôtres. Cu. X. Vúes des Philofoohes : Ex des Légiflateurs relativement à la Danfe. Ior Cu. XI. Des Ufages de quelques Peu- ples, & de certaines Loix de Lacédémone. 107 CH. XIL Des Danfes des Lacédémo- niens, ILI AA 8 | LIVRE TROISIEME Guar. I N Aifance du Théatre, I21 Cu. I. De la Danfe theatrale des Grecs -128 CH, IL Dela Danfe ihéatrale des Ro- . . MAINS I 34 Cu. IV. Fragment de Lucien, 144 CH. V, Mimes, Pantomimes, Dane `; Iralique. 158 SE TRAITÉ OCCT - D'ÉUCICUEF Pa Eee rie ete te he terne D pe Pà x mE ke Ir RE a de E de a H terpei terkriis gril Kieieriterpot I nej LA DANSE ANCIENNE ET MODERNE; | où ž TRAITE HISTORIQUE DE LA DANSE PREMIERE PARTIE, KEREK AO EAA AO RREK LIVRE PREMIER. CHAP ITRE L De l'utilité de la Théorie dans tous les Arts, JL eft des point fixes d'où tous’ les Arts font d’abord parti -& sun but permanent auquel il s'ef- Tome $ A.* T Traité Hiflorique forcent fans cefe d'atteindre. Le: Talent eft indifpenfable , pour les pratiquer avec fuccès : il fufhir de les avoir approfondis’, pour en. écrire avec fruit. Un Artifte entraîné par cette éfpece d’inftinct , que la Nature feule donne, & querien ne fup- pliée, franchit quelquefois , fans s'égarer,une carriere difficile qu’il lui auroit été impofīble de bien mefurer ; tandis qu'un Philofo. phe, qui, le compas à la main, la décrit. avec ordre, en fonde les principes , développe tous. fes détours > manqueroit d’halei- re ; fans doute , dès le premier pas ; s'il fe hazardoit d'y cou L'erreur feroit extrème , fion concluoit de-là , que la Pratique: ek fuffifante, & que la théorie eft inutile. Elle fera toujours la bouflole des Arts : en montrant -de la Danfe. 3 les points cardinaux de la route, elle Pabbrége & la rend sûre. Le talent dénué de la connoif- fance approfondie de l'Art, nous a donné Rotrou : la théorie feu- le, n'a på faire de PAb d’ Au- bignac, qu'un Poëte froid & fé- rile : les deux enfemble ont pro- duit P. Corneille, * Pour exceller dans un Art, il faut donc , non-feulement les difpofitions diftinctives qu'il exi- ge; mais encore la connoiffance profonde des moyens qui fer- vent à le développer avec sûreté. L'homme rare qui réunit la théo- rie & le talent , s’éleve, avec les . ailes de l'Aigle, jufqu'au fubli- . me : Phomme commun qui les confond ou qui les fépare , man- * Voyez les Difcours qui font à la tête de fes Tragédies. Aij 4 Traité Hiflorique que de vûes, de force, & d'ap- pui: il rampe toute favie, avec la multitude. CHAPITRE Il Des moyens qui conduifent à la connoiflance des Arts. IL y a une affinité réelle entre tous les Arts ; une efpece de chaîne les rapproche tous & les lie. Si quelquefois dans leurs di- verfes productions , on ceffe d’ap- ercevoir leurs rapports ; fi leur laifon femble fe perdre dans la multiplicité variée de leurs opé- rations , c’eft que les yeux en fonc diftraits par les objets actuels qui les occupent ; mais le fil échappe fans fe rompre : des regards at- tentifs qui le cherchent , le dé- mêlent toujours. PR PER ee TR EN de la Dane. 5 On croit voir alors plufieurs énfans d’un même pere, heureu- fement nés , élevés avec foin , & chargés d’emplois différens. Chacun d'eux , avec des traits marqués qui le difinguent, en a cependant qui lui font communs avec les autres. C’eft un air de famille qui frappe & qui rappelle malgré foi, le fouvenir du pere & des freres. Il en eft au furplus de tous les Arts , comme de toutes les So- cictés qui fe font formées entre les hommes. Il faut , pour les bien connoître , remonter aux canfes premieres. Veut-on fcavoir quelles font Jes mœurs qui dominent dans une Monarchie foriffante , dans une République fagement gou- vernée , dans une famille intime- ment unie ? Qu'on déimêle le ca- : À iij 6 Traité Hiflorique ractere du Roi qui regne ; l'efprit des Loix qui enchainent cette foule de Citoyens ; les maximes favorites de ce chef de famille : la clef eft trouvée. Les Peuples par inflinét, fe modélent toujours fur leurs Maîtres : les Républi- quains font efclaves volontaires de leurs Loix : les enfans font par habitude , les échos de leurs peres. On a de même la clef des Arts, lorfqu’on fçait remonter à leurs fources primitives; parce qu’elles font leurs caufes premieres. L’Ar- tite qui les ignore wekt qu'une machine grofliere qui fuit aveu- lément l’impulfiondu reflort qui à fait mouvoir, & tous les hom- mes en général, qui , dans les Arts dont ils s'occupent ou dont ilss’amufent, ne cherchent , mat- tendent,n'apperçoivent que leurs de la Danfe. 3 effets , n'ont qu'une jouiffance imparfaite , qui les met à tous Les infans dans le danger d'en juger mal, & de leur nuire. Dès qu'une fois , au contraire , on a connu les fources primiti- ves des Arts, il femble que leur Temple s'ouvre : le voile quien couvroit le Sanétuaire fe déchi- re : on les voit naitre ; croître & sembellir : on les fuit dans leurs divers âges : On fe plaît à dé- brouiller les différentes révolu- tions , qui, en certains tems » ont då les arrêter dans leur cour- fe , ou qui, dans des circonf- tances plus heureufes , ont faci- lité leurs progrès. On a bien-tôt alors un tableau combiné des ef- fets & des caufes : on jouit de l'expérience de sous les tems , & de la fienne. L’ Arufe infruit ap- perçoit la perfection & la Gift: | À iv 8 Traité Hiflorique l'Amateur découvre les marches fecrettes de Pinduftrie, les loue avec choix, & les rend plus si. res : la multitude jouit cependant, & l'Etat devenant plus Horiflant tous les jours par les efforts re- doublés des Aitiftes , que la Théorie éclaire, voit augmenter àla fois , fa confidération , fes plaifirs & fa gloire. L’Hiftoire raifonnée des Arts, eft donc leur vraie , leur utile, & peut-être leur unique théorie. Ce n'eft que long -tems après leurs premiers fuccès que les Philofo- phes en ont écrit. Il falloit atten- dre que le tems eût réuni les dif. férentes opinions dés hommes fur ce qui leur plaifoit , pour pouvoir enfeigner quels éroient les vrais moyens de leur plaire. de la Danft. g 6 CHAPITRE IIL Objet de cet Ouvrage. Les Artiftes en général ront que des traditions incertaines : ils fe conduifent par des habi- tudes contractées de longue- main, ou par des caprices du mo- ment. Ils ont donc befoin d’une hif- toire qui fixe leurs incertitudes, d’une lumiere pure qui leur mon- tre les erreurs , le danger, le mauvais goût de leurs habitudes; d’un fond affez riche , pour ren- dre utiles ces mêmes caprices que: Pignorance rend prefque tou- jours nuifibles. Les Amateurs. ont toujours des: prédilections : leurs fuffrages: Av fó Traité Hiflorigue manquent de certe impartialité précieufe qui pourroit ale ren- dre leurs jugemens refpectables. Ils ont des goûts exclufifs pour certains genres ; & le bon goùt les admet tous ; il ne rejette que le mauvais , dans quelque genre qu’il puiffe être : ils ont enfin des: préjugés, & les préjugés font le poifon le plus fubtil de Pefprit. + Un Traité fondé fur l'expé- rience de tous les tems, feroit par conféquent le moyen le plus sùr , de leur ouvrir les yeux fur Pinjuftice de leurs préférences, fur le peu. de juftefle de leurs goûts. > fur les erreurs de leurs opinions. : - Il eft des Sociétés choifies qui. connoiffent le prix des talens , des cercles aimables qui en jouif- fent, des atnes vives & délicates qui lesaiment: Ainf un ouvrage de la Danfe. LL qui fafflembleroit les moyens de les multiplier , auroit fans dou- te , quelques droits fur leurs loi- firs. La bonne Compagnie de ce fiécle lit & s'éclaire. Jamais la pédanterie ne fut fi décriée ; mais jamais aufi l'inftruction ne fur fi répandue. Cette foule d'hommes oififs qu'on ne fçauroit défigner que par les places d'habitude qu’ils oc- cupent à nos fpectacles, cet effain de femmes à prétentions qui cherchent fans ceffe Le plaifir, & que le plaifir fuit toujours ; cette jeuneffe légere , qui juge de tout, & qui ne connoît encore rien ; ces gens aimables du Monde, qui prononcent toujours fans avoir vů, & qui en effet rencontrent mieux quelquefois que s'ils s'é- toient donnés la peine de voir , font tous partie de la multitude , Avi ` 12 Traité Hiflorique qui prend le ton, fans s’en do ter , des Artiftes , des Amateurs , & de la bonne Compagnie. * Ainfi un Traité qui corrige- roit les abus, & qui aideroit les progrès de PArt , leur devien- droit par contre-coup infiniment utile, fans mème qu'il fût befoin qu’ils fe donnaffent la peine de le lire. . Il y aune efpece d'hommes pour qui feuls , tous les Traités les plus Philofophiques feront toujours infuffifans. La flatterie les a per- fuadés de la fupériorité de leur être : la médiocritéleur baife fer- vilement les pieds , & ils la pro- tegent : fe grand talent , à qui la * Chaque petite ou grande Société fe prétend Zæ bonne Compagnie. Je ne par- “leici que de celle qui Feft, de celle, pour Fa défigner par un feul trait, que la mauvaife voudroit faire croire ridi- cule. - } i. i: de la Danfe. 13 fierté eft fi naturelle les néglige > & ils le dédaignent. p etant CHAPITRE IV. Origine de la Danfe, définition qui en a été faite par les Philo- Jophes. L'Homme a eu des fenfations au premier moment qu'il a ref- piré, & les fons de la voix, le jeu des traits du vifage, les mou- vemens du corps ont été feuls les expreffions de ce qu'ila fenti. Il y a naturellement dans la voix des fons de plaifir & de douleur, de colere & de tendrefe,d’afflic- tion & de joie. Il yade mème dans les mouvemens du vifage 8& du corps , des geftes de tous ces earaéteres ; les uns ont été Les 14 Traité Hiflorique fources primitives du Chant , & les autres de la Danfe. C'eft-là ce langage univerfel entendu par toutes les Nations & par les animaux même ; parce qu'il eft antérieur à toutes les con- ventions , & naturel à tous les êtres qui refpirent fur la terre. Ces {ons inarticulés qui étoient: une efpece de chant; & (A on peut s'exprimer ainfi ) la Muf- que naturelle, en fe développant pewà peu , pelgnirent d’une ma- niere non équivoque , quoique groffiere , toutes les différentes fituations de lame, & ils furent précédés & fuivis à l'extérieur de geftes relatifs À toutes ces: di- verfes fituations. . Le corps fut paifible ou s'agi- ta ; les yeux s’enflammerent ow s'éreignirent ; le vifage fe colora ou pålit ; les bras s’ouvrirent ou fe: de la Danje. 1$ fermerent, s’'éleverent vers le ciel ou retomberent vers la terre ; les pieds formerent des pas lents ou rapides; tout le corps enfin ré- pondit par des pofitions , des at- titudes , des fauts , des ébranle. mens aux fons dont lame- pei- gnoit fes mouvemens. Ainfi le Chant, qui eft l’expreffion primi- tive du fentiment , en a fait dé- velopper une feconde qui étoit dans l'homme , & c’eft cette ex- preflion qu’on a nommée Dane. On voit par-là que le Chant & la Danfe , que quelques Auteurs & le vulgaire ont cru des expref- fions outrées , nous font cepen- dant aufi naturels que le gefte mème & la voix. L'un & l’autre ne font en effet , que les inftru- mens de ces deux Ârts auxquels. ils ont donné lieu , & dont le Nature elle - mème eft le prin- cipe. D 16 Traité Hiflorique | Dès qu’il y a eu des hommes ; il y a eu fans doute des Chants & des Danfes. Suivez ces tendres enfans, depuis leur entrée dans le monde, jufqu’au moment où kur raifon fe développe c’eft la Nature primitive qui fe peint dans les fons de leur voix, dans les traits de leur vifage , dans leurs regards , dans tous leurs mouvemens. Obfervez cette på- leur fubite , ces contorfions vives, ces cris perçans , lorfque leur ame et affeétée d’un fentiment de douleur. Voyez ce fouris aima- ble , ces regards de feu, ces mou- vemens rapides, lorfqu’elle eft émuë par un fentiment de joie. Vous ferez alors aifément per- fuadé, que l’on a chanté & danfé depuis la création du monde juf- qu'à nous, & qu’il eft vraiferm- blable que les hommes chante.’ de la Danfe. 17 zont & danferont jufqu'à la def- truction totale de lefpece hu- maine. Les différentes affections de Pame font donc Forigine des gef- tes, & la Danfe qui en ek com- pofée , eft par conféquent l Art de les faire avec grace & mefure relativement aux affections qu'ils doivent exprimer. Auffia-t-elle été définie par les Philofophes qui Pont le mieux connue, VArt des gefles. Quot- qu’ils foienttous naturels à Phom- me, on a cependant trouvé des moyens, pour donner aux Mou- vemens du corps les agrémens dont ils éroient fufceptibles. La Nature a fourni les pofitions : Pexpérience a donné les régles. On apprend ainfi à danfer, quoiqu'on air en foi tous les pas dont fe forme la Dane, comme 18 Traité Hiflorique on apprend à chanter, quoiqu’on ait dans la voix tous les fors dont fe forme le chant ; parce qu'on développe , par le fecours de PArt , le don reçu de la nature. CHAPITRE V. Premier emploi de la Danfe. L E Chant & la Danfe une fois connus, il étoit dans la nature qu’on les fit d’abord fervir à la. démonftration d’un fentiment qu'elle a profondément gravé ans le cœur de tous les hom-. mes. Ils fortoient à peine des mains du Créateur la voûte azutée des Cieux, la lumiere, l'éclat, la cha- leur du Soleil , les .Aftres de la nuit, limmenfe variété des pro- ` de la Danfe. 19 ductions de la terre,tous les Etres yivans & inanimés , étoient pour les yeux des premiers humains, des fignes éclatans de la toute- puiffance de l'Etre Suprème , & des motifs touchans de recon- noiffance pour leurs cœurs. Il eft donc très-vraifemblable que les hommes chanterent d’a- bord les bienfaits de Dieu, & ils danferent, quoique fans dou- te affez mal, pour exprimer leur refpe& & leur gratitude. Auffi la Danfe facrée eft- elle la plus an- cienne , & la fource dans laquelle on a puifé dans les fuites toutes les autres. 5 20 Traité Hiflorique Em CHAPITRE VI. Définition , & Divifon de la Danfe facrée. L A Danfe facrée eft celle que le Peuple Juif pratiquoit dans les fêtes folemnelles établies par la Loi, ou dans les occafions de ré- jouiffances publiques, pour ren- dre graces à Dieu, lhonorer, & publier fes louanges, On a encore donné ce nom à toutes les Danfes que les Egyp- tiens, les Grecs & les Romains inftituerent à Phonneur de leurs faux Dieux , à celles qu'on pra- tiquoit dans la primitive Eglife, & à routes les autres, en un mot , qui, dans les différen- tes Religions du monde , ont de la Danfe. 21 fait partie du culte reçu. Ce fontdà (fi j'ofe m'exprimer ainfi ) les premiers jets qu a pro- duit cet Artymais fembiable à ces fources fécondes , qui , prefqu’en fortant du rocher , à travers le- quel elles fe- font frayé un paffa- ge» s'étendent , grofiffent & for- ment de grandes rivieres , on le vit, dès fon origine , fe répan- dre chez routes les Nations dela terre. Je vais le fuivre, depuis fes commencemens , jufqu’au tems de fa plus grande gloire. Je ferai connoître fes fuccès , & je ne difimulerai point fes chù- tes , ni fa décadence. Puiffaï-je un jour , le voir au point de per- fection , où il eft quelquefois par-- yenu, & dont peut- ètre il ne s'éloigne encore aujourd’hui, que parce qu’on l'ignore autant qu'on Jaime. | 22 Traité Hiflorique CUITE ps a CHAPITRE VIL De la Danfe facrée des Juifs, À Près le pañlage de la Mer- Rouge, Moyfe & fa Sœur rafem- blerent deux grands Chœurs de Mufque, Pun compofé d'hom- mes, & l’autre de femmes. Moy- fe fe mit à la tête du premier; Marie précédoit le fecond. Ils avoient tous à la main des tam- bours, & ils chanterent en dan- fant , avec les plus vifs trant- ports de reconnoiffance , ce beau Cantique que nous lifons dans l'Exode. * * Sumpfit ergò Maria Prophetiffa {oror Aaron timpanum in manu fui; egreffzque funt omnes mulieres poft eam cum timpanis & choris quibus præ- cinebat dicens , cantemus Domino, &c. Esode iç. de la Danje. 23 Ces inftrumens, ces chœurs de Mufique rafflemblés & arrangés avec tant de promptirude , fup- pofent une habitude du Chant & de la Danfe , fort antérieure au moment de l’exécution. Les Juifs inftiruerent dans les fuites , plufieurs Fêtes folemnel- les : la Danfe en fit toujours une partie principale. Les Filles de Silo danfoient dans les champs, fuivant l'ancien ufage, lorfque les jeunes Garçons de la tribu de Benjamin, à qui on les avoit re- fufées , les enleverent de force, fur l'avis des Vieillards d’Ifraël. * * Cœperuntque confilium , atque dixerunt : ecce folemnitas Domini in Siloanniverfaria : ire & latite in vineis; cumque videritis filias Silo ad ducerdos choros cx more procedere , exite repente de vineis , & rapite ex eis finguli nxo~ res fingulas & pergite in terram Benja- min. Jud cap. 7. 24 Traité Hiflorique Lorfque la Nation fainte célé- broit quelque événement heu- reux où le bras de Dieu s’étoir . manifefté d’une maniere éclatan- te, les Lévites exécutoient des Danfes folemnelles, qui étoient toujours compofées par le Sacer- doce. C’eft dans une de ces cir- conftances que le Roi David fe joignit aux Miniftres des autels, & qu'il danfa en préfence du peu- ple Juif, devant Arche , depuis Ja maifon d’Obededon jufqu’à la ville de Bethléem. Cette marche fe fit avec fept chœurs de Danfeurs, au {on des Harpes & de tous les autres In- ftrumens de Mufique , en ufage chez les Juifs. * Dans prefque tous les Pfeau- * On en voit la figure & la defcrip- tion dans le premier tome des Com- mentaires fur la Bible du P. Calmet. mes , de la Danfe. 25 mes, on trouve des traces de cette ancienne inftitution *, & les In- terprêtes de l'Ecriture font fur ce point d'un fentiment unanime. Je penfe, dit un des plus célébres, qu'on doit entendre dans tous les Pfeaumes , par les chœurs , dont ils font mention, une troupe d'hom- mes danfans au fon de divers in- firumens de Mufique. Car, je ne crois pas qu’on puilfe douter de la multitude des Danjes & des Chants en ufage chez le peuple Juif **. On voit d’ailleurs, dans les Defcriprions qui nous reftent des * Filii Sion exultent in Rege fuo; laudent nomen ejus in choro. In tim- pano & pfalterio pfallant ei. Pf. 149. E. ** Exiftimo in utroque Pfalmo no~ mine chori intelligi pofle cum certo inftrumento homines ad fonum ipfius tripudiantes e... „e de tripudio feu de multitudine faltantium minimè dubito» Lorinin Pf. 149. U. 3. Tome I. B 26 Traité Hiflorique Temples de Jérufalem , de Gari- zim , & d'Alexandrie , qu'une partie de ces Edifices étoit for- mée en efpéce de théâtre auquel- les Juifs avoient donné le nom de Chœur. Cette partie étoit tou- jours occupée par le Chant & la Danfe , qu’on y exécutoit avec la plus grande pompe dans toutes les folemnités. Lés Egypriens éroient le Peu- ple le plus à portée de fair tout l'extérieur d’un culte dont Pef- prit leur étoit échappé. C’eft en affant par ce premier canal, qu'il s'airéra, & qu'il fe répandit bien- tôt, en achevant de fe corrom- pre, chez rous les autres Peuples de la terre. de de la Danfe. 27 CHAPITRE VIIL De la Danje facrée des Egyptiens. Tout étoit myftére dans la Re- ligion des Egyptiens. Leurs Prè- tres qui l’avoient formée des no- tions primitives & de celles que le voifinage des Hébreux leur avoit données , envelopperent d’un voile fombre une croyance & des fuperftitions qui n'étoient pas moins obfcures à leurs pro- pres yeux , qu'aux regards mè- mes des Peuples qu’ils feignoient d’inftruire. Le myftére leur don- noit un air refpectable qui s'ac- cordoit avec leur ignorance & qui favorifoit leur ambition. Comme les cérémonies des Juifs étoient , d’ailleurs, plus aifées à Bij * 28 Traité Hiflorique copier, que le fond de leur Re- ligion n'étoit facile à pénétrer , les Prêtres d'Egypte aflortirent aifément à leur plan, les premie- res, & ils laifferent autour de la feeonde , d’épaifles ténébres. Ils- en faifoient fortir , à leur gré ;+ quelques foibles traits de lumiere qui fervirent à établir leur puif- fance , & à égarer les peuples qu’ils avoient intérèt de féduire. C'eft dans cet efprit que la Danfe fur un des points bnda. mentaux de leur culte.Celle qu’ils. imaginerent , pour exprimer les divers mouvemens des Aftres, fat la plus ingénieufe ; & celles qu’ils inftituérent dans les fuites, our la fète d’Apis , furent les plus folemnelles. Les Prêtres revètus d’habits éclatans , & fur des airs harmo- nieux d’un carattére noble, exé- de la Danfi. 29 Sponfus decorus glorià Sponfifque reddens præmia. *,, Te gloriofus Apoftolorum chorus, Chorus facratus Martyrum ; Chori fanctarum Virginum , &c. ‘ meilleures set Xe de la Danfe. 49 meilleures inftitutions, des abus ui naîtront toujours de la foi- bleffe & dela bifarrerie des hom- mes, dégénéra après les premiers tems de ferveur , en des prati- ques dangéreufes qui allarmerent la piété des Papes & des Evèques. Cette inftitution éprouva le fort . des feftins de charité. * Comme la diflolution & la débauche fe ghfferent dans cette Fête établie, pour réunir par des liens de paix & les Payens & les Juifs qui avoient embraflé le Chriftianif- me ; la diffipation & la licence corrompirent de même les Dan- fes des Chrétiens, qui ’avoient été inftituées que pour les main- tenir dans un efprit de recueille- ment , de joie pure, & de piété. L'Eglife alors sarma de fes fou-- dres , pour les réprimer ; & fuc- * On lanommoit la fête des Agapess Tome I, + so. Traité Hiflorique ceñivement elles furent tout4a fait abolies par différens Conci- les , par un grand nombre d’af. femblées Sinodales , & par les Ordonnances de nos Rois. . Fans quelques pays Catholi. ques cépendant, la Dane fait en~. core partie des cérémonies de l'Eglife. En Portugal, en Efpa- goe, dans le Rouflllon , on exe. cute des Danfes folemnelles en repréfentation de nos Myftéres, & à l'honneur de quelques Saints. Le Cardinal Ximénès rétablit: dans la Cathédrale de Toléde .. l'ancien ufage des Mefles des Muffarabes , pendant lefquélles on danfe dans le chœur & dans la nef. En France mème , au mi- lieu du dernier fiécle’, on voyoit encore les: Prêtres & le Peuple: de Limoges danfer en rond dans: le chœur de S. Leonard. A la fin x a site. i de la Danfe, si de chaque Pfeaume , ils fubfti- moient au Gloria Patri ce verfet qu'ils chantoient avecles plus vifs tranfports de zéle & de joie; San Marceau pregas per NOUS » G nous efpingaren per bous. Le Pere Ménétrier * Jéfuite, dit avoir vù de fon tems , dans quelques Eglifes, es Chanoines & les Enfans de chœur , qui, le jour de Pâques , fe prenoient tout bonnement par la mais & dan- foient en chanrant des Hymnés de réjouiffarice. © Cette joie fimple & naïve > fappofoit des mœurs douces ĝe fans fard , que nous avons tro- quées contre un peu d efprit, & beaucoup de corruption. S * Préface du Traité des Ballets. Edit. 1682. S Cij 52 Traité Hiflorique amer CHAPITRE XI Des Danfes Baladoires des Bran- dons, &c. T Rien net f prompt que les progrès de la licence. Les Inftitu- tions les plus fages qu’elle cor- rompt , dégénerent en peu de tems en des pratiques folles & nuifibles. C'eft en vain qu'on s'efforce- roit alors de s’oppofer aux pro- grès du mal avec ces foibles tem- pérances que la douceur fuggere. Le grand , l'unique reméde eft d'ofér , avec courage & fans ba- lancer , extirper fe mal mème juf- ques dans fes racines. Elles re- poufferoient, fans cette précau- tion , des tiges nouvelles & plus de la Danfi. 53 dangereufes encore que celles won auroit arrachées. Telle fut la conduite violente, mais néceffaire , que l’Eglife tint, en appercevant les inconvéniens ; les ordres, les crimes qui s'é- toient gliffés dans la Danfe facrée des Chrétiens. La joie fainte des folemnités, ui, en paffant de l'ame jufqu'au ns, devint bien-tôt moins pure, les deux fexes qu'elles raffem- bloient, la nuit, fi propice à la féduction , qui étoit le tems mar- qué pour la célébration de pref- que toutes les grandes Fêtes, pres que tout cela, peut-être le réfroi- diffement de la ferveur, qui ne fat plus capable dès-lors d’étouf- fer Pes autres mouvemens, voilà quels furent les principes d'un débordement intolérable , qui dégrada des pratiques autre- C ïj $4 Traité Hiflorigue fois dignes de louange. Alors , les folemnités des Chré- -tens devinrent des rendez-vous . de libertinage, & ne furent que des prétextes d'une infime difo- —lurion, Les Danfes Baladoires gui -purent da’ phice des Danfes T crées n'éroient plus qu'un aflem- blage monftrueux de piété, de débauche & de fuperftition. Le Pape Zacharie fit un Décret en 744, pour les défendre : dans les fuites , les Evêques , les Rois, Jes Empereurs , s’unirent tous à lui pour les profcrire; & la Danfe facrée , quelqu’innocente qu’elle £üt été. dans fon inftitntion pri- mirive , fur jugée dès-lors affez dangereufe , pour engager la fa- gèle du Clergé à ne la plus mê- Ter. anx autres cérémonies de l'Eglife, * <. * Prohibeant Sacerdotes ne fang de la Danje. $5 La Danfe des brandons & celle de la S. Jean échapperent néan- moins à la profcription; &onre- nouvella celle du premier jour de Mai, qui wéoit qu'un refte de celles que lidolâtrie avoir éta- blies. On exécutott la premiere à la lueur de plufeurs flambeaux de paille, le premier Dimanche de Carême, & la feconde autour des feux qu’on allumoit dans les rues la veille de la Fête de Saint Jean. On trouvera dans la fuite, * Ja defcription de la troifiéme. il wen reĝe plus de nos jours que quelques foibles traces. Des plaifirs plus vifs & moins grof- choreæ maximè in tribus locis; in Ec- clefiis, in cæmeteriis & proctlipniaus. Conc, Sin. d'Odon Evèque de Paris, Conf, 16. | T * Auch. r. du Liv. ç.ily aun Arrêt de Réglement du Parlement de Paris, du 3. Sept. 1667, qui fait les mêmes défenfes. Civ sé Traité Hiflorique fiers ont fuccédé À ces divertifle. mens, & le luxe à plus contribué à les abolir, que les Décrets des Papes , & les Mandemens des Evêques. oo ORSON ns aeaa CHAPITRE XIL De la Danfe facrée des Turcs. L Es pratiques des Hébreux, les fuperftitions des Payens , les Inf. titutions pures de la Religion chrétienne , font les fources dans lefquelles Mahomet puifa les rè- veries de la fienne. Auf , la Danfe facrée fit-elle partie de fon Plan. On ne la pratique que dans les Mofquées, & elle neft exer- cée que par Le Sacerdoce. Les Turcs en ont plufeurs de * Au chap. 1. du Livre 2. de la Danft. s7 eette efpece ; mais la plus fingu- liere eft celle que les Dervis exé- cutent, pour célébrer la fête de Menelaiis leur Fondateur. La tra- -dition de ces Religieux eft , qu’il tourna en danfant pendant qua- torze jours, fans fe donner au- cun relâche , au fon de la flûte de Hanjé fon compagnon. A la fuite de cette pirouette miraculeufe , Menelaüs tomba , dit-on, dans une longue extafe, endant laquelle FInflitution de FOrdre des Dervis lui fut inf- pirée. < Pour honorer ce Chef d'Ordre d’une maniere qui rappelle fon inftitution , les Dervis Furcs ont imaginé la Danfe du Moulinet, à laquelle ils- s’exercent avec un zéle & une application- infatiga- bles. Vu ( Cette Danfe s'exécute au fon Cy s$ Traité Hiflorique des fûtes , en tournant avec la plus grande rapidité. Les mof- quées font les rhéâres de ce fpece tacle extraordinaire. Les Dervis _ypironettent ayec une force, une adrek une agilité qui paroiffenr incroyables. I y en à plufieurs qui pouffens cer exercice violents jufqu'à ce qu'ils tombent enfin d'étonrdiffement, & de Jaffirude. En parcourant les Annales du “Monde,on eft quelquefoisfurpris de la multiplicité des folies des hommes, Peut-être ne devroit-on être étonné, que de ce qu'au mi Jien de tant d'extravagances fuc- dans la dépravation générale des mœurs , toutes ces Danfes ne tin- gent plus par leur exécution, qu'a plaifir. A mefure d'ailleurs que le Danfe devint un Art, & qu'en Ja cultiva comme un exercice , le charme qui en réfultoit pour les Exécutans & pour les Spectateurs, gedoubla la paflion qu'on avoit déja pour ce genre d'amule- ment. ` . Le nombre des Danfes fe mul- tiplia , * le goùt leur afignaleurs divers caracteres , la Mufique fi expreflive chez les Grecs, fuivit Jes. idées primitives. dans les airs qu'elle compofa , & chacune des Fêres qu'on célébroit > devint us | # Voyez Murflius. Ce. Nombre ch immen{e. 64 Traité Hiflorique {pectacle animé , dont tous les Citoyens étoient Acteurs & Spe- Étateurs tour à tour. Ce ne furent plus les feuls Prè- tres du Conquérant de l’Inde qui célébrerent les Orgtes. On voyoit au commencement de l Automne la jeunefle Grecque couronnée de Pampres & de Lierre , former des pas mefurés au fon des fifres & des tambours; elle ne refpi. roit dans fes Chants, dans fes mouvemens , dans fes attitudes ue laliberté, le plaifir & la joie : és danfes étoient l’image vive de la gayeté , des tranfports de Bac- chus. Au retour du Printems, dans toute l’Attique , à Sparte , dans lArcadie , les jeunes garçons & les jeunes filles une couronne de Chène & de rofes fur la tête ; le {ein paré de fleurs nouvelles , & de la Danft. 65 vêtus à la légere * couroient dans les bois en formant des Danfes paftorales. C'étoit l'innocence des premiers tems qu'ils peignoient dans leurs pas. Ils jouiffoient des plaifirs de l'âge d'or , qu'ils fai- {oient renaître. Dans le tems de la Moiflon, de nouveaux amufemens célé- broient les douceurs de labon- dance ; & lorfque les rigueurs de PHiver ramenoient les Peuples dans leurs foyers , pour y jouir des bienfaits des autres Saïfons , les Danfes des Feflins leur four- niffoient de nouveaux fujets de joie. On faifoit remonter en Gréce l'origine de ces Danfes au retour ‘de Bachus de fa conquête des Indes. Quelques Auteurs l’attri- -buent à Terpficore , & quel- * Les Spartiates feuls éroient nuds. àù + 66 Traité Hiflorique ques autres à Comus. * A Rome & dans toute l'Italie, le premier jour du mois de Mai, la jeuneffe fortoit par troupes au lever de l’Aurore. Au fon des inftrumens champêtres, elle al- loit en danfant cueillir des ra- meaux verds, qu’elle rapportoir dans la Ville de la même manie- re. Toutes les portes des maifons en étoient bien-tôt ornées. Les Peres , les Meres , les Parens, . les Amis, attendoient toutes ces cond troupes différentes dans les ruës, où on avoit foin de tenir des tables proprement fervies pour leur retour. . Pendant ce jour les travaux étoient fufpendus. Après le fef. tin, les concerts de Mufique & les Danfes recommençoient, on ne fongeoit qu'au plaifir. Le Peu- * Cartani , Traité des images des Dieux de la Danfe. 67 ple, les Magiftrars, la Noblefle confondus & réunis par la joie énérale, fembloient ne compo- Le qu'une même Famille. Is éroient tous parés de rameaux paiffans. Se montrer fans cette marque difinétive de la Fête, auroit pary une forte d'infamie : ‘fes Sénateurs mettoient une ef- pece d'honneur à en avoir les premiers. Cette Fête commencée dès PAurore & continuée tout le jour, fut par la fucceffion des tems pouflée bien avant dans la nuit. Les Danfes, qui n’étoient d’abord qu'une expreflion ingé- -nuë de la joie que caufoit le re- ‘tour du Printems , dégénererent bientôt en des images plus li- bres, &de ce premier pas vers “la corruption , elles fe précipité- rent avec rapidité dans la plus 68 Traité Hifforique effrenée licence. Rome , toute Pltalie furentplongées dansla plus honteufe diflolution. Tibere lui. même en rougit , & il fit rendre un Décret pour abolir cette Fête ; mais les racines de la corruption étoient déja trop profondes. Après les premiers momens de la pro- mulgation de la Loi, la Fête & les Danfes du premier jour de Mai furent renouvellées , & elles fe répandirent dans prefque tou- te Europe. Ces grands arbres au haut def quels on attache de Ecuffons en- tourés de guirlandes de fleurs , & que dans plufieurs villes de France on plante le premier jour de Mai , au-devant des maifons des Gens en Place, font un refte de cette ancienne Fête, Ce reft pas la feule occafion où l’orgueil a ufurpé les droits du plaifir. de la Danft. 69 me p CHAPITRE IIL Des Danfes des Anciens dans les Fêtes des Particuliers. Nous n’aurions qu’une idée bien imparfaite des Mœurs des Anciens, fi nous en jugions par les nôtres. La Société qui nous fournit à chaque inftant de nou- veaux objets de difipation , ne. leur offroit que ces liens utiles & folides qui uniflent entre eux tous les Citoyens. Les nœuds qui nous raffem- blent font plus déliés & moins embaraffans. Le plaifir , la con- venance les forment , les brifent & les renouvellenr fars celle. Peut-être le: François a-t-il feul bien connu les avantages, Les doua 70 Traité Hiflorique ceurs , les délices de la Société, Un fimple particulier à Paris, qui fçait unir le goût à lopulence, eft le maître de raflembler chez lui plus de commodités , d’agré- mens & de plaifirs que n’en ont imaginé la délicateffe d'Athénes, ou le luxe de Rome ; & fur ce point les Peuples contempo- rains les plus polis de l’Europe. font encore à notre égard , ce qu'ont été les Grecs & les Ro- mains. Parmi ces derniers , une efpéce de riräuie avoit pris naiffance dans le fein de li liberté. On ra- voit confulté que les Chefs de famille lors de l'établiffément des Lots. Elles leur furent toutés fa- vorables, & le Defpotifme pa- termel alla jufqu'au droit de vie & dé:mort. Dans les premiers tens de la- République Romaine, de la Danfr. 7I un Pere dans fes foyers étoit tou- jours aufi abfolu , & fouvent aufi barbare , qu’un Sultan peut l'être aujourd’hui au milieu de cette foule d’efclaves qui lenvi- ronnent. Le peu de fréquentation entre les Citoyens , étoit une fuite né ceffaire de leur puiflance domef- tique. Souverains dans leurs mai- fons , ils men pouvoient fortir fans fe voit coudoyés par des égaux, & ils fe renfermoient ma- chinalement chez eux par la mê- me raifon, qui fait que les. Rois entr'eux ne fe vifitent guéres. Leur vie ordiriaire devoit être par conféquent très- uniforme., La crainte & le refpect des en- fans pour leurs Peres , les bontés & les complaifances des Peres pour leurs enfans, les fervices . & l'amitié entre les proches, fans PES ` a 72 Traité Hiflorique beaucoup de familiarité , voilà quelle étoit la bafe de leur tran- quillité refpećtive , & toutes les douceurs de leur Société. Ils étoient heureux avec cette fim- plicité de Mœurs. Au moins pa- voient-ils pas l'idée d’une autre genre de bonheur, & ceft celui qu'il connoît qui eft le feul né- ceffaire à l’homme. Cependant outre le Fêtes pu- bliques, qui mettoient quelque variété dans cette maniere mo- notone de vivre, les événemens particuliers de chaque famille, lui fournifloient encore de tems en tems des occafions de plafir.Elles devoient paroître d'autant plus piqüanres qu’elles étoient affez rares. Ainf l’anniverfaire de la faiffance d’un Pere, le mariage. d'un fils , l'arrivée d’un étranger, fortoient quelquefois les Anciens , de de la Dane. 73 de la léthargie ordinaire dans la- quelle ils étoient plongés. On préparoit alors des Feflins , on exécutoit des Concerts,on imagi- noit des Danfes. L'amitié, la ten- dreffe , Fhofpiralité concouroient enfemble pour ranimer la joie &c our entretenir le plaifir. Chaque Famille dans les pre- miers tems fournit elle-même les Acteurs de ces Fètes particulie- res. Le luxe enfuite fit imaginer de jouir de ces amufemens avec moins d'embarras & plus d’agré- mens. Il s'établit dans Athénes & À Rome des Gens exercés qui jouoient de divers inftrumens, d’autres qui chantoient & qui danfoient pendant & après les feftins. Dans le tems que la bonne chere & le vin excitoient & fat- toient le goût des Convives ; Tom, £. $ 74 Traité Hiflorique la Mulique & la Danfe coccu- poient agréablement leurs autres fens. Ces faillies vives, ces traits légers , ce badinage élégant, qui font l'ame aujourd’hui de nos Fêtes de tous les jours, furent conftamment inconnus aux peu- ples jadis les plus polis & les mieux inftruits de la terre. Les amufemens étrangers,qu'ils appellerent à leur fecours contre l'ennui de leurs feftins , wex- cluoient point cependant les Danfes de Famille. Ces Aflem- blées , où l’on danfoit pour le feul plaifir de danfer, furent tou- jours en ufage parmi eux. Socrate lui-même tenoit à honneur d'y exécuter les Danfes qu'il avoit apprifes de la belle Afpañe , & Caton ke plus féyére des Romains à Pâge de plus de foixante ans, «crut devoir fe faire recorder fes + A e ~ de la Danfe. 35 Danfes, afin de paroitre moins gauche dans un Bal de Rome. CHAPITRE IV. - De quelques Danfes des Grecs. D Ans les mariages des Athe- niens , une troupe légere vêtue d'étoffes fines & de couleurs rian- tes , la tête couronnée de Mir- thes, & le fein paré de fleurs , -paroïfloit au milieu du feftin fur des fimphonies tendres. Peu à peu les rouvemens devenoient plus rapides : des pas preffés , des figures animées , pelgnoient aux “yeux des Convives la joie aima- ble d’une nôce. Cette Danfe .. qu'on avoit nommée la Danfe de Hymen, ek une de celles quis, au rapport d’Homere.,. étoient D ij 76 Traité Hifiorique gravées avec tant d'Art fur le bouclier d Achille. Elle étoit comme le dénoue- ment d’une action plus compli- quée qu'on retraçoit tous les ans dans les Fétes Hymenées , qu'un trait héroïque d'amour avoit fait infiruer. Un jeune homme d’Athénes d'une extrême beauté;mais d’une origine fort obfcure , devint é- perdument amoureux d’une jeu- ne fille dont la naiffance étoit in- finiment au- deffus de la fienne. Cette inégalité le força à ca- cher fa pafon, fans lui infpirer li réfolution de la vaincre. Il fe tut; mais il fuivit par-tout Pob- jet de fa tendreffe , fans chercher d'autre plaifir que celui de le voir , & fans efpérer même la douceur d’en être apperçu. . Un jour que les jeunes filles de la Danft. 37 d'Athènes les plus illuftres de- voient célébrer fur les bords de la Mer la fète de Cérès, de la. quelle les Loix avoient exclu tous les hommes , le jeune Hymen, ( car c'eftainf qu'il fe nommoit) initruit que fa Maïtrefle devoit en être , fe traveftit à la hâte, & courur fe joindre à la troupe dévote qui fortoit de la Ville. Il étoit dans cet âge aimable où un garçon fort beau , à Paide d'un habit emprunté peut aifé- ment pañler pour une belle fille. Quoiqu'inconnu , fon air mo- defte , fes traits animés., & peut- être: Pair rendre que lui donnoit Famour , le firent recevoir fans examen & fans obftacle. | ` La Fère @inmence. Un faint zéle diéte les Chants, & anime la Danfe. Toute la troupe eft déja remplie d’une joie pUre. semeia ' D ij 78 Traité Hiflorique Tout-à-coup des Corfaires pa- roiflent, fondent fur cette jeu- nelle effrayée , l'enchaînent, Pen- traînent fur leur vaifleau, forcent de voiles & arrivent rapidement fur un bord qui leur étoit connu & oùils fe croyoient en sûreté, Là ils débarquent leur proye, fe livrent fans ménagement à tous les excès de la bonne chere, & s’endorment enfin noyés de vin & accablés de lafirude. Alors le jeune Hymen propofe à fes Compagnes d’égorger leurs Ravifleurs. Elles frémillent : ils les raffure. Il parle , il prefle , il perfuade. Il faifit uné épée : fes jeunes compagnes s’arment à fon exemple : il donne le figsl. Cha- que bras eft levé -&dfhppe en mê- me tems. Tous les Corfaires font immolés & les Arhéniens font li- res. ai i de la Danfe. 79 Mais comment & par où for- tir de ce lieu inconnu ? Hymen, fans fe découvrir , offre de par- tir pour Athénes, fe flatte d'en démèler la route , & promet de hâter fon retour. On répond à fes- offres par mille cris de reconnoiflance & de joie. Lui, cependant court au vaifleau, lexamine , en retire les provi- fions , en détache les cordages & les voiles. On l’aide dans ce tra- vail & ilen trace un nouveau. _… Hraproche à force les branches de quelques arbres qu’il voit dans les terres , il y attache les voi- les du vaifleau , & forme ainfi pour fes compagnes un azile éloi- gné du rivage & à l'abri des flots de la mer. Il part enfuite après avoir pourvû aux befoins & à la sûreté de ce qu'il aime. L'Amour à qui il devoit le çou- D iv $o Traité Hiflorique rage qu'il venoit de faire éela- ter, lui donna les nouvelles for- ces qui lui étoient néceflaires pour faire fon voyage , & les lu- mieres dont il avoit befoin pour ne pas s'égarer. Il marche fans s'arrêter & il arrive. La ville d'Athènes éroit plon- gée dans la confternation la plus rofonde. Les Temples,les Rues, fos Places publiques , les Maifons des Particuliers ne rétentifloient que de gémiffemens. Chaque Ci- toyen pleuroit une fille,une fœur, une amante. On entend alors une jeune fille qui s'écrie : Athéniens., accourez tous : venez , écoutez-moi. Je viens vous rendre ces Filles ehèries que vous pleurez, Elles vivent. Vous les reverrez. J'en attefte les Dieux qui vous les ont confervées. J'en jure par l'Amour qui m'a infpiré de la Danfe. 81 affex de courage pour Les f'auver. À ces mots le Peuple accourt. Les gémiffemens font fufpendus : un mouvement confus d’efpéran- ce de joie, fuccéde à la triftefle. On entoure en tumulte le jeune Hymen- E Il demande du filence. Toutes les bouches fe ferment, & tous les yeux fe fixent fur lui. Il raconte alors fon avanture avec cette vi- vacité , cette nobleffe, cette con- fiance que donne la pafion dont ileftanimé, &-le fenriment d’une belle action. Il voit tour à tour dans les regards de cette foule de peuple qui l'écoute, la fur- prie , l'admiration & la joie. Il profite de ce moment. 1 fe dé- couvre , fe nomme, & demande. pour récompenfe la jeune. Athé- niéne qu'il aime. . Un applaudiffemenñt univerfel. Dy 82 Traité Hiflorique lui répond du confentement de fes Concitoyens. Il part : on le fuit : on ramene fes Compagnes : un Mariage folemnel le rend le plus heureux de tous les maris, & l'aimable Athénienne qui lé- poufe, eft dans les fuites la plus fortunée de toutes les Athénien. nes. Cet événement extraordinal- re ; & des nœuds fi bien aflor- tis , relterent profondément gra- vés dans le fouvenir des Athé- niens. Ils firent du jeune Hymen un Dieu, qu’ils invoquerent dans leurs Mariages. Les Poëtes, qui “étoient les feuls Généalogiftes de ces temsreculés, lui eurent bien- tôt trouvé une origine illuftre ; & Les Magiftrats pour exciter la ver- ‘ru par des exemples, inftituerent les Fêtes hymenées, dans lefquel- les on retraçoit tous les ans Fhif de la Danfe. 83 toire qu'on vient de rapporter. “Les Danfes particuliéres de Hy- men, quon exécutoit dans les mariages, étoient à peu près les mêmes que celles qui terminoient cette Fête folemnelle. Onne doit point les confondre avec celles qu'on imagina dans les fuites pour peindre la volup- té. Les Grecs la connoifloient , étoient dignes de la fentir & ils la porterent aufi loin qu'aucun Peuple délicat de la terre ; mais ils ne furent pas long-tems fans la confondre avec la licence dans les- Danfes qu'ils nommerent lafci- ves. Leur nom défigne affez quel étoit leur emploi, les figures vi- yes dont elles étoient compofées, leurs airs exprefüifs fur lefquels on les exécutoit. Je tire le rideau fur ces objets: indécens. L'honnète eft infépa- rable de Putile. D vi 84 Traité Hiflorique ES CHAPITRE V. De quelques Danfes des Romains. L Es Bachanales , qu’originaite- ment les Prêtres & les Prètrefles de Bacchus , exécuroient à lex- clufion du. Peuple, furent. dans les. fuites. imitées par tous les Grecs fans diftinétion ; mais y- vrefle , les convulfons , la fureur qui étoit de. l'efflence primitive de ces.Danfes., furent dans Pimi- tation métamorphofées en des. expreffions de gayeté ,. de.plaïfir & de volupté. Ainfi les Grecs en formant les Danfes Zafcives qui étoient les copies de Bachanales ,.ne rerin- rent de-cellés-ci que la liberté & l joie. Ils fubftituerent. aux pre de la Danfe. 8. mrieres figuras , des figures nou- velles plus piquantes. Les Danfes. de Bacchus devinrent les Danfes de l'Amour , & fucceflivement les Danfes de l'Amour furent le tableau de la plus effrenée li- cence. | Les Romains moins délicats, & peut-être plus ardents pour le plaifir , commencerent d'abord par où les Grecs avotent fini. Les Danfes nuptiales , qui „fous cette dénomination nouvelle, étoient les mèmes , que celles dont on vient de parler,furent la peinture la plus licencieufe , & firent les délices de Rome. Elles étoient exécutées dans rous les mariages .confidérables par des Danfeurs à gages ; mais les Citoyens qui mé- toient pas aflez riches pour s’en procurer dans ces occalons, y. fuppléoient par. eux- mêmes «$C 86 Traité Hifforique joignoient À la licence du fujet toute la groffiereré de l'exécu- tion. Les Grecs furent des modeles honnêtes , en comparaifon de la diffolution monftrueufc de leurs copies. Tibere , ainfi qu'on fa dit plus haut, bannit de Rome * fur ce prétexte, toutes les trou- pes de Danfeurs & jufqu'aux Maîtres de Danfes. Mais la jeunefle Romaine prit la place des Baladins qu’on venoit de chafler. Le Peuple fuivit l'exemple que lui donnoit la No- bleffe : bien-tôc il n’y eut plus de diftinétion fur ce point entre les plus grands noms & la plus vile canaille de Rome. . On vit pendant le Regne de Do- mitien, jufqu'à des Peres Conf- ~- # Voyez lé chap. 9. du Liv. 3. de la Danfe. 87 cripts, qui s'avilirent en public par cet indigne exercice. Ils fu- rent exclus du Sénat , & ils eu- rent la baffefe de fe confoler de cette flétriffure, parce qu’elle leur acqueroit le droit de continuer impunément de la mériter. CHAPITRE VI. De la Danfe des Funerailles, C Omme la Nature a donné à Phomme des geftes relatifs à tou- tes fes différentes fenfations , il n’eft point de fituation de Pame que la Danfe ne puiffe peindre.. Aufñi les Anciens qui fuivoient dans les Arts les idées primitives. ne fe conrenterent pas de la faire £ervir dans les occafñons d’allé- greffe , ils. l'employerent encore $3 Traité Hiflorique dans les circonftances folemnek les, de triftefle & de deuil. Dans les funerailles des Rois d’Athénes * une troupe d'Elite vêtue de longues robbes blanches commençoit la marche. Deux rangs de jeunes garçons précé- doient le cercueil qui étoit en- touré par deux rangs de jeunes Vierges , ils portoient tous des couronnes & des branches de Cyprès, &. formoient des Dan- fes graves & majeftueufes fur des fimphonies lugubres. Elles. étoient joüées par phi- feurs Muficiens qui étoient dif- tribués. entre les deux premieres troupes. Les Prètresdes différentes Di- vinités adorées dans Attique, _revètus. des marques-diftinétives de leur caractere venoient enr * Platon, Liv. 12.-des Loix. : de la Danfe. 89 fuite. Ils marchoient lentement & enmefure en chantant des vers à la louange du Roi mort. Cette Pompe étoit fuivie d’un grand nombre de vieilles femmes couvertes de longs manteaux noirs. Elles pleuroient & fai- foient les contorfions les plus. ou- trées, en pouffant des fanglots & des cris. On les nommoit les Pleureufes , & on régloit leur fa- laire fur les exrravagances plus ou moins grandes qu'on leur avoit yù faire. Les funérailles des particuliers, formées fur ce modéle , éroient à proportion de ladignitédes morts & de la vanité des furvivans. L'orgueil eft à peu près le mème dans tous les hommes : les nuan- ces qu'on crôit y appercevoir font peut-être moins en eux-mêmes ; que dans les moyens. divers de. 90 Traité Hiflorique le développer , que la fortune leur prodigue ou leur refufe. CHAPITRE VII. Emploi de l’Archimime dans les funérailles des Romains. Ox adopta fuccefivement à Rome toutes les cérémonies des funérailles des Athéniens ; mais on y ajoûta un ufage digne de la fageffe des Anciens Egyptiens. Un homme inftruic en l'Art de contrefaire lair , la démarche, les manieres des autres hommes, étoit choifi pour précéder le cer- cueil. I} prenoit les habits du dé- funt & fe couvroitle vifage d'un mafque qui retraçoir tous fes traits. Sur les fimphonies lugu- bres qu'on exécutoit pendant la de la Danfe. CE: marche , il peignoir par fa Danfe les actions les plus marquées du perfonnage qu’il repréfentoit. C'étoit une Oraifon funébre muette , qui retraçoit aux yeux du Public, toute la vie du Ci- toyen qui n’étoit plus. + L'archimime, (ceft ainf qu’on nommoit cet Orateur funébre , ) étoit fans partialité. Il ne faifoit grace, ni en faveur des grandes places du mort, ni par la crainte -du pouvoir de fes fucceffeurs. Un Citoyen que fon courage, fa générofité , Pélévation de fon ame avoit rendu lobjet du ref- pect & de Pamour de la Patrie, fembloit reparoître aux yeux de fes Concitoyens. Ils jouifloient du fouvenir de fes vertus ; il vi- voit; il agiloit encore. Sa gloire fe gravoit dans le fouvenir. La jeuneffe Romaine , frappée de CE Traité Hiflorique l'exemple, admiroit fon modéle, LesVieillards vertueux goûtoient déja le fruit de leurs travaux, dans Pefpoir de reparoiître à leur tour, fous ces traits honorables , quand ils auroient ceffé de vivre. Les hommes, indignes de ce nom, & nés pour le malheur de l'efpece humaine , pouvoient être retenus, par la crainte d’être un jour expofés fans ménage- ment à la haine publique , à la vengeance de leurs contempo- rains , au mépris de la poftérité, Ces perfonnages furiles , dont plufieurs vices, ébauche de quel- ques vertus , l'orgueil extrême , & beaucoup de ridicules compo- fent le caractere, connoifloient d’avance le fort qui les attendow un jour, par la rifée publique , à laquelle ils voyoient expofésieurs fembiables.. de la Danfe. 93 La fatyre ou l'éloge des morts devenoit ainfi , une leçon utile pour les vivans. La Danfe des Archimimes étoit alors dans la morale , ce que l'Anatomie eft de- venue dans la Phifique. CHAPITRE VIIL De la Danfe des Anciens confi- dérée comme exercice, Ovn repréfentoit les Dieux oc- cupés , après la défaite des Ti- tans, à des Danfes nobles qut peignoient leur combat, & leur triomphe. C’eft alors que Mi- nerve, felon la Mithologie des Grecs, imagina la Memphitique. On la danfoit avec l'épée , le ja- velot , & le bouclier, On y re- traçoit par les mouvemens, les 94 Traité Hiflorique pofitions & les figures , toutes les évolutions militaires. Il fal- loit la plus grande adrefle , & beaucoup de force pour rendre d’une maniere agréable & préci- fe, les expreffions vives, fortes, & légeres, dont elle étoit com- pofée. Tous les hommes ont un pen- chant naturel à limitation , de-là le progrès rapide des ufages, le fuccès étonnant des modes, léta- tabliffement ferme des préjugés ;' mais comme ce penchant tient d’une maniere intime à la vanité, & qu’elle n’eft jamais frappée que de ce qui lui en impofe , cef toujours vers des objets plus éle- vés que foi qu'il nous poufle & nous entraîne, ‘ Les Rois n'imitent point les grands Seigneurs qui les entou- :rent & qui. les copient. Le Peu- r | de la Danfe. 9 ple fe modéle fans cefe fur la Bourgeoifie, qui ne fe croit point Peuple , & qui auroit honte de lui reffembler. Il en fut ainfi dans les tems re- culés. Ces fougueux Avanturiers à qui on donna le nom de Héros, & dont l'orgueil ne voyoit qu’en pitié tous les autres hommes, fixerent leurs regards fur les Dieux, & ils les imiterent. — La Danfe armée fut dès- lors leur exercice journalier. Cou- verts d’une armure brillante, ani- més par une fimphonie guerriere, le javelot d’une main, le boucliér de l’autre, ils formoient ainfi des jeux qui flattoient leur va- nité, & qu'ils croyoient dignes de leur courage. Tels furent Îes amufemens de Caftor & Pollux * * Quelques Auteurs les croyent les In- venteurs de la Danfe armée : c’eft ae E 96 Traité Hifforique & de cette jeunelle impétueufe qui couroit avec eux à la con- quête de la toifon d’or. Telles rent encore, pendant les ennuis d’un long fiége , les occupations de cette foule de Guerriers que la querelle de Ménélas avoit raf- femblés devant Troye. Dans les tems héroïques, dail- leurs, la guerre étoit le feul che- min ouvert à la gloire. Les hom- mes qui fe croyoient nés pour elle , devoient par conféquent ne s'occuper que des exercices qui pouvoient rendre leur corps plus fouple , & plus vigoureux. La raifon négligée, reffembloit à ces fruits grofliers qui naïflent erreur : fon Inftitution eft beaucoup plus ancienne. Il en eft de même dela Pyrrique qu'on attribue à Pÿrrhus, Tou- res ces Danfes , fous des noms différens, ne font que des copies de la Memphiti- que. Voyez le ch. 10. dans de la Danfe. 97 dans nos champs fans culture. La force, l'adrefle , le courage, fu- rent les vertus des premiers Hé- ros. Les’ qualités de lame , Pa- mour de l’ordre , Le defir du bon- heur des hommes ont été de- puis , les vertus plus précieufes des Sages. | CHAPITRE IX. Oppofition finguliere des Maœurs des Grecs avec Les nôtres. L Orfque Agamemnon partit our le fiége de Troye , il laïffa auprès de Clitemneltre qu'il ai- moit, & dont il étoit aimé, un Danfeur célébre , * qu’il établit * Athénée, Liv. x ch. 11. . _ Il y a un Auteur très-eftimable , qui} trompé peut-être par la traduction La= Tome I, E * 98 Traité Hiflorique l'Ecuyer de la jeune Reine. Il de- voit être en cette qualité , le. guide de fon efprit, l’Inftituteur de fes mœurs , le Directeur en chef de toute fa conduite. -: La grande réputation que fes talens lui avotent acquife , & leftime finguliere que les Grecs. avoient pour fon Art , lui avoient procuré une diftinétion aufli ho norable. Silon en croit quelques Hiftoriens , il en étoit digne. Il avoit l’attention d'exercer la Reine par des Danfes nobles qu’il compofoit exprès pour elle. H l'amufoit ~en développant fes tine de Dalechamp, a cru que c'étoit un Chanteur. ‘Le P. Menêtrier me femble prouver que c'étoit un Danfeur. Il pré- tend: qu'il s’agit dans le paffage d’Athé- née , des Chants modeftes & des Danfes philofophiques., qu'on nommoit ainfi, parce que-tout y étoit réglé, & qu'el- les étotentides AHégories ingénieufes. Fraité des Ballets, p.38 nu à de la Danfe. 99 graces, €n les lui faifant apper- cevoir, en lui donnant du goût pour un exercice qui devoit flat- ter fon amour propre , puifqu’il la rendoit plus capable de plaire. Il joignoit à ce premier trait d’adreffe , la facilité extrême de. compofer fur le champ des Dan- {es nouvelles qu'il exécutoit lui- mème : chacune elles étoit une image vive & ingénieufe des traits eftimables, des actions hé- roïques,des vertus éclatantes, des femmes illuftres, dont onconfer- voit en Gréce la mémoire. Ces tableaux animés excitoient dans lame de Cliremneftre la- mour de la gloire ,-éloignoient delle lefprit d’intrigue , &. la. diftraifoient. des ennuis de Fab- fence , que le feu de la jeuneffe rend prefque toujours dange- teux... f Lo E i 100 Traité Hiflorique - Egifte cependant, Prince am- bitieux , occupé fans cefle de tous les tendres {oins qu'infpire le defir de paroître aimable,ofoit foupirer pour la Reine ; mais tou- jours diflipée par un exercice, & par des repréfentations qui rem- plifloient {es momens & qui fu£ fifoient à fon oifiveté , elle map- percevoit les regards, les foins, ni les foupirs d'Egifte. Ce Prince éclairé enfin par la mour, pénétra quel étoit Pobfta- cle qui s’oppofoit à fon bonheur. Le falut de ba ville de Troye dé- pendoit d'une ftatue de Minerve: la fageffe de la Reine d’Argos ne tenoit qu’à fon Danfeur. Egifte le tua, & il triompha bien-tôt des précautions du mari & de la vertu de la femme. - Quel- changement dans les mœurs ? Sila Danfe autrefois fut. de la Danfe. 101 pendant quelque ters la fauve- garde de la fagefle des femmes , ne devroit-on pas dire aujour- d'hui » Maris qui partez , emme- neg avec vous le Danfeur. CHAPITRE X+ Vies des Philofophes : objet des Lésiflateurs relativement .- a la Danfr. L Es hommes communs ne con- fiderent dans les plaifirs que le plaifir même. Ils {entent , & tou- tes les puiffances de leur ame ré- duites prefqu’à Pinftin& , ne font occupées qu'à fenur. La Nature femble avoir chargé de penfer pour eux certains êtres privilé- giés qu’elle produit quelquefois pour fa propre gloire, & pour le E iij 102 Traité Hiflorique bonheur du refte de l'humanité. Ces hommes fupérieurs à Pef- -pece ordinaire, examinent, com- parent , -approfondiflent. L’exa- men qu’ils ajoütent à la jouiflan- ce, leur rend le plaifr plus pi- quant & la réflexion leur fug- gere les moyens de le multiplier & de le rendre utile. . C’eft ainfi que les Sages des remiers tems , apperçurent dans b Danfe un exercice avantageux pour le corps, un délafement -honnêtė pour l'éfprit, & un pré- fervatif efficace contre les mala- -dies de Pame. Lorfque le corps fe meut , Pef- prit fe repofe. Les figures , les pas, les mouvemens de la Danfe 'amufent également & le Danfeur qui les exbcure , & le Spectateur qui fuit des yeux le tableau vivant dont il eft frappé. Cette diftrac- | de la Danfr. 103 tion et une efpece de relâche , qui ménage à Pame de nouvelles Brces pour agir Mais lorfque lame agit , fur- tout au printems de l'âge , que de pafions contraires l'embaraf- fent, que d’ennemis domeftiques lafliégent ! combien de Tirans qui cherchent à l'affervar ? La jeunefle emportée par un fang animé , des fens neufs, des efprits de feu, abefoin d’un exer- cice violent , qui réglé par lajuf- teffe de l'harmonie , accouttuime fes failliesà une forte.de mefure. C’eit le poifon le plus fubtil. que la Nature fouffle au dedans : une commotion vive en arrête Le pro- grès, détourne fa malignité & la poufle au dehors , comme le ve- nin de la Tarentule. of La crainte flétrit le cœur , ta mélancolie obfcurcit l'efprir , & E iv 104 Traité Hiflorique Pame eft emportée loin delle- même par la colere & par la joie. Un exercice qui rend le corps plus fouple, plus vigoureux , plus éger, porte dans le cœur une confiance fiére qui le ranime, & dans l'efprit une vivacité aima- ble qui l'éclaire;des agitations me- furées dont la machine eft fou- vent occupée, font pour elle, comme une huile falutaire quien adoucit les refforts. L’habitude fe rend ainfi maîtrefle d’une ma- niere infenfible de l’impétuofité „de la colére , & des tranfports rapides de la joie. » L'homme , dit un ancien » Philofophe, a un fens capable » d'ordre & de défordre, qui lui -» eft particulier , & que les au- » tres animaux n'ont pas. Don » précieux , faveur finguliere des . » Dieux ! c’eft par ce fens qu'ils de la Danfe. 10$ # nous meuvent avec une délica- telle de plaifir qui nous ajufte ‘pà leurs deffeins , & qui nous mattire doucement , en fecon- » dant limpulfion qu'ils nous ont » donnée. » Voilà le fyftème de Pattraction adapté ati moral,long- rems avant que Newton ne leut appliqué au Phyfique. Ce fens , fi l'on en croit Pla- ton , produit l'harmonie de tous les mouvemens de lame & du corps que la Danfe fert À entre- tenir. « Lorfque , { dit-ii poëti- » quement ) la raifon répéte à la » mémoire les concerts que cette » harmonie a formés, routes les » puiffances de lame fe réveil- » lent; & il fe-forme une Danfe » jufte & mefurée entre tous ces » divers mouventens. On diroit que ce Philofophe ne nous confidere que comme , Ev 106 Traité Hifiorique des efpeces de clavecins bien ac- cordés , fur lefquels des mains exercées touchent les airs diffé- rens , qu’un caprice heureux leur fugoere. Le grand Art des Légiflateurs eft de fçavoir profiter des décou- vertes des Sages. Ce fut celui de Licurgue ; & voila le principe fecret de quelques-unes de fes. Loix, que faute d’attention on trouve quelquefois bizarres, & qui firent cependant, du Peuple le plus pauvre du monde , le Peuple le plus redoutable & le plus heureux. de la Danfe. öf E aee: ons ER CHAPITRE XL Des Ufages de quelques Peuples s & de certaines Loix de Lacé- démone. | L Icurgue ordonna par une Loi que les jeunes Spartiates fuffent exercés dès l’âge de fept ans aux Danfes qu'il compofa fur le ton Phrygien. Elles s'exécutoient avec Pépée , le javelot , & le bouclier. La Memphitique fut le modéle de toutes ces Danfes guerrieres, ui n’étoient au fond qu'un cours réglé des différentes évolutions militaires connuës. > > cipes C'eft ainfi que la jeuneffe de Sparte apprenoit , en fe jouant ; Fart terrible de la guerre. Quelle intrépidité ne devoit-on'pas at- E vj 108 Traité Hiflorique tendre de cette foule de guer- riers, qui , dès leurs plus jeunes ans , s'étoient familiarifés avec les armes ? Ils couroient en effet à l'ennemi en danfant. Les mœuts des Ethiopiens, que Licurgue avoit connues dans le cours de fes voyages , lui don- nerent l'idée du plan d'éducation qu'il traça, pour la jeunelle de Sparte. Ces Péuples que les Grecs appelloient Barbares , alloient au combat en danfant au fon des timballes & des trompettes. Avant de lancer leurs flèches qu’ils por- toient rangées autour de leurstè- tes en forme de rayons , ils fau- toient. & danfoient fiérement , pour s'exciter à combattre & pour étonner l'ennemi. * Licurgue d’ailleurs , comme -abeille qui compofe fon miel du uc de diverfes fleurs, prit en. de la Danfe. 109 core des Arcadiens, qui pañloient our des Peuples crès-fages, parce qu'ils fçavoient être heureux , une partie des ufages qu'il établit À Lacédémone ; & dans toute l'Arcadie, la jeunelfe s’occupoit conftamment de la Danfe , jul- qu’à trente ans. Dès l'enfance , ces Peuples sinftruifoient de la Mufique , poni pouvoir chanter dignement es louanges des Dieux & les ac- tions vertueufes des Héros. On les exerçoit en même tems à la Danfe fur les modes de Philo- xéne & de Timothée , & tous les ans pendant la fête des Orgies , ils exécutoient. fur des théâtres. publics , des Ballets- compofés avec autant d'Art que de magni- ficence. Les entrées de ces Ballets étoient. proportionnées à l’âge, 110 Traité Hiflorique aux talens , aux forces, aux pro- grès de chacun des Acteurs. Ils étoient jugés fans partialité par le Peuple, qui étoit lui-même ex- pert dans cet exercice, & ceux qui remportoient le prix étoient comblés d’éloges & de-gloire. Le Reftaurareur de Lacédé- mone apperçut aifément l'utilité d'un pareil ufage. Son but étoit de fe rendre maître des paflions de tous ces hommes nouveaux qu'ilvouloir former. En occupant à la Danfe un grand Peuple qu'il {ouhaitoit de rendre heureux, en appliquant cet exercice aux vůes différentes qu'il avoit pour la - gloire de Sparte , il en condui- ft tous les habitans au but qu'il s’étoit propofé par desroutes aufi agréables que süres ; parce qu'il fçut oppofer en Philofophe, les continuelles émotions de l'Art, de la Danfi. TIT aux mouvemens perpétuels de la Nature. Dans le Plan extraordinaire de réforme qu'il eut le génie d’i- maginer & le courage d'exécuter; une égalité parfaite , des exerci- ces continus, un amour conftant our la Patrie , réunirent fous fes mêmes Loix , attacherent aux mêmes plaifirs , Occuperent aux mêmes travaux , un Peuple de Sages qui ne compofoient qu'une même famille , jamais oifive & toujours heureufe. Sparte fut le Paraguay des Anciens. CHAPITRE XIL Des Danfes des Lacédémoniens. UXx Etranger que le hazard eñt conduit à Lacédémone ; fans 112 Traité Hiflorique avoir été prévenu d’avance de fa févérité de mœurs qui y regmoit, auroit cru , dès l’abord , fe trou- ver au milieu d’un Peuple frivole uniquement occupé du plaifir. Sur des Chœurs de Mufique entretenus des fonds publics , on voyoit un jour les hommes déja faits * former des Danfes légéres. Ilsétoient nuds , & celui qui con- duifoit la Danfe, étoit couronné de palmes. De jeunes enfans les fuivoient : ils imiroient leurs pas , répétolent leurs mouve- mens , fe modeloient fur leurs attitudes. Ces deux troupes fe téunifloient dans les Places pu- bliques , pour chanter en chœur des Hymnes en l'honneur d’Apol- lon. Tout le Peuple répondoità * La Gymnopédie : elle étoit de InG titution de Licurgue. . de la Danfe. 113 leurs Chants, & applaudifloit à leurs Danfes. Un autre jour les Vieillards * raffemblés au fon des Inftrumens champètres repréfentoient par des figures exprellives , des pas graves ; des mouvemens de ca- ractere , la fimiplicité , la fagelfe, le bonheur du fiécle de Saturne. Cette image touchante fe gravoit dans les cœurs : elle étoit une nouvelle leçon de vertu pour des Peuples qui ne vivoient que pour elle. ** * Elle étoit danfée à l'honneur de Saturne. : xx Y ayant, dit Amiot, ès Fêtes fo- lemnelles & publiques toujours trois Danfes : celle des Viellards commen- gant difoit : Nous avbns été jadis Jeunes , vaillans & hardis. 114 Traité Hiflorique Quelquefois toure la jeunefle réunie paroïfloit dans les rues fans autre ornement que les bel- les proportions dont elle étoit re- devable à la Nature. Un jeune homme lefte , vigoureux & d’une contenance fiére étoit à la tête de tous les autres. Illes animoit du gefte & de la voix : alors la fym- phonie fe faifoit entendre & la Danfe commencçoit. C’étoit une efpece de branle * que ces jeunes Celle des hommes fuivoit après, qui difoit : Nous le fommes maintenant; A l'épreuve à tout venant. - La troifiéme, des enfans venoit après, qui difoit : ` Et nous un jour le ferons, Qui bien vous furpañlerons. * Hormus étoit le nom de cette Danfe qui étoit de l'Inftitution de Licurgue. de la Danfe. 115 Spartiates exécuroient vivement ayec des pas légers, des mouve- mens rapides & des figures va- gices qui exigeoient la plus gran- -de prefteffe & beaucoup de yi- gueur. Toutes les jeunes filles de Sparte ; parées de leur propre beauté & fans autre voile que leur pudeur , venoient immédia- tement après eux avec des pas lents, & une contenance MO- delle. Les premiers -fe retournoient „aux tems marqués: ils pénétroieht dans la troupe des jeunes Dan- feufes ; & ils s’unifloienttous par de mutuels entrelaffemens de bras, en confervant'toujOurs , les uns , la vivacité , les autres la len- teur de Jeur premier mouye- ment. * Cet de cette maniere * Dans cette Danfe les garçons fai 116 Traité Hiflorique ingénieufe & noble qu'ils repré- fentoient l'union qui doit regner entre la force & la tempérance. Si Pon entroit dans les Tem- ples, on ny entendoit que des Chants, on ny voyoit que des Danfes : ce culte journalier deve- noit encore plus éclatant dans les Fêtes folemnelles, -Celles de Diane, avant la ré- forme de Licurgue , * avoient foicnt doubles ou triples tous les pas que les filles faifoient fimples dans le même tems, C'étoit là toute la magie des mouvemens differens l'un de lan tre, für le même air, ** Quelques-uns reprenoient la cou- tume que Licurgue avoit introduite, que les filles, à certainsjours de Fête , allaffent par la Ville toutes nues, & lui en demandoient Ha caufe; afin, répon- dit-il , que faifant les mêmes exercices que font. tes hommes , elles n’euflenr rien moins qu'eux, ni quant à la force & fanté du corps , ni quant à la vertu & générofité de l'ame, & qu’elles s’accoutu- de la Danfe. 117 été la fource des plus grands mal. heurs, Hélene, la plus belle & la plus dangereufe de toutes les femmes de la terre , fur enlevée d’abord par Théfée, & enfuite ar Paris, qui l'avoient vüe l’un & Pautre étaler fes charmes dans les Danfes de deux de ces Fères. Les foins de Licurgue chan- gerent cette Inftirution. Elle de- vint la Solemnité des Lacédémo- niens la plus augufte & la plus maffent à méprifer l'opinion du vulgai- re: d'où vient que la femme de Léonidas nommée Gorgo , répondit, à quel- ques Dames étrangeres qui lui difoient : Í! n'y a que vous autres Lacédémonienes qui commandiez à vos maris : aufli n'y a-t-il que nous qui portions des hom- mes... Et étoit en ce tems-là l'hon- nêteté & la pudicité des Dames fi éloi- gnée de la facilité que l'on dit avoir été depuis parmielles, que l'on tenoit l'a- duiltere pour une chofe impoñlible & in- croyäble. Plut. Oeuvres morales; dits notables des Lacédémoniens, í 118 Traité Hiflorique pure. Toutes les jeunes filles fe. raffembloient autour des Autels de Diane pour y exécuter la Dan- fe de l'innocence. Leurs pas, leurs regards, leurs mouvemens étoient fi modeftes , fi remplis d'agrémens & de décence , qu’elles ne faifoient jamais naître l'amour, fans infpirer un nou- veau goût pour la vertu. Toutes les Danfes des Lacédémoniens, dir Plutarque , avoient , je ne fçais quel aiguillon qui enflam- moit le courage , & qui excitoit dans lame des Spectareurs un propos déliberé, & une ardente volonté de faire quelque belle chofe. * - Telle eft dans un Etat la force de l'éducation établie fur de bons principes , lorfqu'elle eft géné- % Dits notables des Eacédémoniens. Ocuvres metales- © de la Danfe. 119 rale , & que des exemples con- ragieux n’en dérangent point les effets. * * Licurgue le Légiflateur, voulant réduire fes Citoyens , de leur ancienne maniere de vivre en une qui fût plus honnête, & les rendre plus vertueux, { car auparavant ils étoicnt par trop dé- licats en leurs mœurs, ) il nourrit deux chiens nés d'un même pere & d’une mê- me mere; & en accoutuma l’un à toutes friandifes, le tenantenla maifon, & l'autre le menant aux champs l'exerça à la chaffe; puis les amena rous deux en pleine afemblée de Ville ouù étoit tout je Peuple, & mit devant eux des frian- diles & fit lâcher un liévre. L'un & Pau- tre Le rua incontinent fur ce à quoi il avoit été nourri; car l'un alla à la foupe, & l'autre prit le liévre ; & lors il leur dit: Vous voyez, Citoyens mes amis, comme ces deux chiens étant nés d’un même pere & mere, font devenus fort différens l’un de l'autre pour leur diverfe éducation , & combien plus peut , à rendre les hommes vertueux a nourri- ture que non pas la Nature. Pilut. Oeu- vres mor. dicsnot. des Lacéd, traduct. d'Amiot, eoo 120 Traité Hifiorique Parcourez la forêt la plus belle , voyez que de troncs difformes , que de tiges foibles , languiflan- tes , inutiles , & reconoiflez lin- fuffifance de la Nature. Entrez dans ces jardins plan- tés , & cultivés par des mains ha- biles. Ces arbres vous paroïflent tous d’une égale beauté. Chacun de leurs rameaux s’éleve vers le ciel : il n’en eft point qui rampe fur la terre. Admirez le pouvoir, les fruits, lesmiracles d’une bon- ne culture. GES LIVRE de la Danje. 121 LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE L Naiffance du Théâtre. Soir que le hazard ou le goût, ait guidé les Anciens dans larran- gement de leurs plaifirs , & dans l'ordonnance de leurs Fêtes, on a pů remarquer , que leurs Danfes eurent toutes un caractere très- diftinét les unes des autres. Les fimphonies , les habits, la compo- fition entiere répondoient tou- jours à la Fête qu’on célébroit , à l'événement, à la circonftance qui en étoit l’occafion. La Danfe étoit déja un Art régulier parmi eux, dans le tems même que toutes Tome I. F * | 122 Traité Hiflorique les belles inventions des hommes étoient encore confondues dans le cahos de la barbarie. | On peut juger, par certe feule réflexion , du point éminent au- uel les Grecs porterent, dansles dires , cet Art qu'ils connurent fitôr & qu'ils cultiverent fi vite , eux qui du barbouillage & des tretaux informes de Thefpis for- merent avec tant de rapidité ce théâtre fublime , qui a fervi de- puis de modéle aux Corneilles, aux Moliéres & aux Quinaults. * Dès que la flamme du Génie. eut fait briller à leur efprit l'idée un théatre, toutes les idées fub- féquentes s’offrirent en foule à leur imagination, & ils les déve- lopperent avec cette facilité pré- * On w'a intention de parker ici que des Inventeurs. de la Danfe. 123 cieufe qui eft toujours la marque du grand talent. Comme la repréfentarion , & par conféquent limitation fut leur objet principal, il étoit na- turel, que ces hommes extraor- dinaires, que la tradition avoit aggrandis dans leur mémoire , fe préfentaffent les premiers à leur efprit, comme les fujets les plus propres à faire le fond des tableaux animés, qu’ils fe propo- foient de peindre. Le fujet trouvé , la maniere de le traiter en devenoit une fuite néceflaire. Le jeu des pañlions , les formes variées qu'elles pren- nent, fuivant les caracteres qwel- les fubjuguent ou qui les mal- trifent, les événemens terribles qu’elles amenent furent pour les Inventeurs , comme autant d'étre des qui les guiderent dans le pre- F ij 124 Traité Hiflorique njer deffein , & les figures une fois décidées ,elles vinrent fe pla- cer d'elles-mêmes dans la compo- fiion générale. Telle fut, fans doute , l'opération fimple , mais fublime , qui donna la naiffance à la Tragédie. Les Mœurs ordinaires des con- temporains , que la pénétration ; la gayeté , &la vivacité Grecque, faihloient toujours du côté du ridicule ; l'efprit épigrammatique G naturel aux Athéniens, la li berté deleur gouvernement, Pin- fluence que chacun des Citoyens avoit dans les affaires publiques, le moïen facile dans des repréfen- tations imitatives , de peindre, avec-les couleurs les plus défavo- rables , des Rivaux qu'on avoit toujours un intérèt éloigné ou prochain de dégrader ; tous ces objets faifis vivement par des Ef- de la Danfe, 1i$ prits fufceptibles de la plusg n- de chaleur , produifirent en peu de tems la Comédie. Il ne fur queftion que d'imaginer une ac- tion ordinaire prife dans les mœurs , pour lier enfemble le jeu des perfonnages qu’on avoit à faire mouvoir; & l’on fçait avec quelle promptitude la malignité humaine imagine. Ces deux grands tableaux de genre différent, offerts dans leur jour aux regards des Athéniens , leur en rappellerent un troifiéme qui devoit néceffairement aug- menter le charme du Spectacle. La Danfe qu'on employoit par- tout , ne manquoit qu'au théâ- tre; & elle y fut bien-rôt por- tée avec le caractere d'imitation qu'elle avoit toujours eu , auquel on ajoûta celui , de reoréfenta- tion qui étoit propre au local, F iij 126 Traité Hiflorique où on venoit de introduire. On ne s’en fervit d’abord , que pour fufpendre lation princi- pale, en la continuant. Elle re- préfentoit une action étrangere a la Piéce , fur des Chants qui lui éroicnt relatifs. Tels furent les Chœurs qu'on fit fervir din- termédes. Les vers qu’ils chan- toient avolent un rapport pro- chain avec la Tragédie , & les fi- gures qu'ils formoient par leur Danfe , retraçoient la marche & le cours des Aftres , l’ordre & Pharmonie de leurs mouvemens. La. premiere faillie des Grecs, fur ce point, fut , on l'avoue, une bévue ; mais quelle faute glorieufe ! le Génie feul étoit ca- pable d’un pareil écart. Obfervons cependant, que la Danfe du théâtre, dès fa naif- fance , fut la peinture d’une ac- de la Danfe. 147 tion. Les graces du corps , la fou- pleffe des bras,l'agilité des pieds , ne furent dès-lors, pour le Dan- feur,que ce que font pour le Pein- tre les différentes couleurs qu'il employe ; c’eft-à-dire , la matiere premiere du tableau. La Danfe a confervé le carac- tere de fon établiflement chez les Grecs & chez les Romains. Eile a dégéneré dans les fiécles fur- vans, & après avoir été anéan- tie, ainfi que tous les Arts, elle n’a reparu à fa renaiflance que foible & langniflante. Devenue en France une partie effentielle d'un nouveau fpectacle , que fes Romains auroient jugé digne de leur magnificence; & qui au- roit flatté le goût délicat des Grecs, il eft inconcevable que fes progrès ayent été fi lents. C'eft un enfant de quatre-vingts ans qui begaye encore. Fiv 118 Traité Hiflorique sms cons em "| Sr nr ennemie aug CHAPITRE II. De la Danfe theatrale des Grecs. La Pithye déclara par un Ora- cle, qu'un bon Danfeur devoit fe faire entendre par le {feul fe- cours des geftes, comme un ex- cellent Acteur par le moyen de la parole & un grand Chanteur par les différentes inflections de la voix. On étoit heureux dans ce tems d’avoir de pareils fe- cours, pour éclairer la multitude, Elle recevoit fans contradiction, une clarté dont le merveilleux la frappoit. On pouvoit fixer par-là les objets que devoienr embraffer les Arts, le goût des Spectareurs, & le but des Artiftes. Un mot qui fortoit de la bouche de la de la Dane. 129 Sybille,écoit plus puiffant que ne peuvent Fèrre aujourd'hui ; la raifon , la difcuflion , l'expérien- ce, & les meilleurs traités. Il pek guéres de Particulier qui ne s'érige en juge des Arts, & qui ne fe croye très-digne de l'être. Un Clerc, pour quinze fols , fans craindre le hola, Peut aller au parterre infulter Attila 5 Er fi le Roi des Huns, ne lui charme l'oreille, Traiter de Vifigoths tons les vers de Corneille. Chacun eft fon propre oracle, & regarde , comme une entre- prife fur fes droits , les foins cha- tritables que quelques Citoyens plus éclairés & mieux inftruits , prennent quelquefois de l’éclai- rer & de l'inftruire. On wef ja- mais que dans un enthoufiafme F+ 130 Traité Hifforique extravagant,ou dans une froideur glaçante fur les Arts agréables , & fur les gens qui les exercent. Le moyen de faire entendre à un homme infenfible, qu’il doit être ému, ou à un homme qui eft dans un accès de frénéfie , qu'il de- vroit être tranquille. La Pithye ne parle plus de nos jours; ou fi elle ofe parler , cef la voix qui crie dans le défert. Tout le mon- de ef fourd, ou parce qu'iln’en- tend pas; ou ce qui elt pis en- core, parce ce qu'il ne veut pas. entendre. Les Grecs. qui avoient la ve déliée & l'oreille fne, enten- dirent l’Oracle, & en conféquen- ce , ils regarderent toujours la Danfe , comme une imitation par les geftes , des actions & des. påffions des hommes. Portée au Théâtre , elle y re- de la Danje, zT eut plufieurs accroiffemens glo- rieux à Arr , fans perdre aucun de fes premiers avantages. On Py affujettit à des. Loix féveres ; mais femblable ( sil m eft perfis de m'exprimer ainfi) à ces Etats gui deviennent plus floriffans en cellant d’être libres, elle sem- bellit de la gène qu'on lui im- ofa. ' Il fallut qu'une expofition clai- re & précife offrit l'idée de Pac- tion qu’elle devoit peindre; qu'un nœud ingénieux en fufpendit la marche , fans l’arrèter ; qu'elle arrivât ainf graduellement à un développement agréable, par uù dénouement bien amené , quoi- qu'imprévu. | Elle fut dès-lors un fpeétacle brillant & régulier , compofé de toutes Les parties difficiles , donr la liaifon. forme au théâtre cë F vi 132 Traité H iflorique bel Enfemble , qui eft un des chef - d'œuvres de l'efprit hu- main, Bien - tôt à la place de cette Danfe allégorique , que les Athé. niens avoient porté d’abord fur leur théâtre , & qui repréfentoir le mouvement des Aftres , on fubftitua une: ation Nationale, Elle étoit l’image des détours du Labyrinthe de Créte, des évolu- tions que Théfée avoit imagi- né pour en fortir, de fon com- bat avec le Minotaure , & de fon triomphe. Ce Héros.avoit compolé cette Dante lui-même , après {a vic- toire ; & il Pavoit exécutée avec la jeunefle de Délos. * Les Athé- * On la nomma la Danfe de la Gruë, arce que les Danfeurs en formant leurs évolutions fe fuivoient à la file, comme les Gruës, lorfau’elles volent en troupes de la Danfe. 133 niens devoient revoir avec plai- fir , dans les Intermédes de leurs Tragédies , le tableau d’un évé- nement dont leurs Peres avoient partagé la gloire. De nouveaux fujets fans nom- bre * fuccéderent à ces premiers. Les Grecs eurent toujours lima- ginarion féconde & l'exécution facile. Ce Prothée, dont la Fa- ble raconte tant de merveilles n'étoit qu'un de leurs Danfeurs ; qui par la rapidité de fes pas, & la force de fon expreflion , fem- bloit, à chaque inftant , changer de forime...Ils eurent encore ,en- tre plufieurs femmes extraordi- naires qui firent honneur à l'Art, * Voyez Athénée Liv. r. ch. 3. de fes Entretiens. Murflius en rapporte uz nombre fi confidérable , que leur dé- nomination feule, lui a fourni la mae ` tiere d'un gros volume. ? 134 Traité Hiflorique certe célebre Empufe , dont lagi- lité étoit fi grande, qu’elle pa- roiloit & difparoiffoit comme un phantôme. C’eft-l'amout des talens qui les fait naître : on les voit toujours en foule où on les aime. CHAPITRE IIL Dela Danfe théâtrale des Romains. AU moment que les Romains montrerent du goût pour les Arts, on les vit accourir en foule à Rome. Ils s'y reproduifirent, sy formerent, & s’y établirent ; mais FArt de la Danfe fut peut - être celui qui y fut porté à un plus haut degré. Pilade néen Cilicie, & Batyle d'Alexandrie , les deux hommes de la Danfe. 13$ en ce genre les plus furprenans, vinrent y développer leurs talens fous l'Empire d’Augufte. Le pre- mier imagina les Ballets tendres, graves , & pathétiques. Toutes les compofitions du fecond fu- rent vives, gayes , & légeres. Ils fe réunirent d’abord , bå- tirent un theâtre à leurs frais , & repréfenterent concurremment des Tragédies & des Comédies, fans autre fecours que celui de la fimphonie & de la Danfe. Ce fpectacle nouveau fut reçu des. Romains avec la plus grande fa- veur. Pilade & Batyle jouirent pendant quelque tems en com- mun, de leur fortune & de leur gloire ; mais la jaloufie altéra leur amitié, & rompit leur union. Ils fe féparerent, & L'Art y gagna.. Il y eut alors deux théâtres rivaux. qu'une emulation , utile: 136 Traité Hiflorique foutint, inftruilit, anima, & qui partagerent long-tems les applau- difemens de la Capitale du Monde. Ces deux Maïtres firent des Eleves. Les efforts , le zéle, le talent furent fecondés par les ré- compenfes : l'Art s’accrut, & les Romains en jouirent.* ` Pendant le regne de Néron, un Cinique ** qui fe prérendoit Philofophe , afifta pour la pre- miere fois à un de ces fpectacles. Frappé de la vérité de la repré- fentation , il Haiffa échapper y malgré lui, des marques d'éton- ‘nement fort extraordinaires;mais, foit que l’orgueil lui fit trouver une efpece de honte dans Pad- * On trouveraune partie de lhifloire _de Pilade & de Baryle dans la fuite. #* 1} fe nommoit Démétrinse de la Danfe. 137 miration qu'il avoit montrée, foit que naturellement jaloux & in- quier, il fe rrouvât blelfé d’avoir été contraint de trouver bien une chofe qu'il n’avoit pas fate, il rejetta fur la Muñque limpref- fion forte qu’il avoit éprouvée. Il s'en expliqua fans ménage- ment. Ses difcours firent du bruit , frapperent la multitude , & furent fur le point de nuire à PArt. Dans les grandes Villes, la fin- gularité naturelle ou factice , eft bientôt célébre. Il y a tant de gens bornés & oififs , que tout ce qui fort un peu de Pordre connu, y excite néceffairement une forte de fermentation ridi- cule. C’eftle Rhinoceros qu'on va voir en foule à la Foire. Il arriva pour lors à Rome, ce qui arriverait à Paris dans un cäs” 133 Traité Hiflorique femblable. La multitude difcura les Acteurs, le fpectacle, le genre. On parla Mafique fans la fçavoir, & on difputa fur la Danfe fans la cônnoître. On compara , on plai- fanta , on rit; & PArt qu'on ignoroit , laiflé à l'écart, étoit peut-être perdu > fi les Acteurs n'avoient imaginé un moyen ex- traordinaire , pour détruire les Sophifmes du Cirique , & pour éclairer la multitude. Ils publierent qu'ils donne- roient un fpeétacle tout -à - fait nouveau , & ils trouverent le moyen d'engager adroitement leur Adverfaire à le venir voir. Le concours fut extrême, & le Cinique fut placé , fans qu'il y parüt de Paffe&ation , en vüe de toute l’aflemblée. L’Orqueftre commence. Un Acteur ouvre la Scene. Au mo- de la Danfe. 139 ment qu’il paroit , la imphonie fe rait, & la repréfentation con- unue. Sans aurre fecours que les pas » les pofitions du corps , les mouvemens des bras , on voit repréfenter fucceflivement les amours de Mars & de Vénus, le Soleil qui les découvre au mari jaloux de la Déeffe, les piéges que celui-ci tend à fa femme volage, & à fon redoutable Amant, le prompt effet de ces filets perfides, qui en comblant la vengeance de Vulcain , ne font que confirmer fa honte ; la confufion de Venus, la rage de Mars, la joie maligne des Dieux, qui accourent en foule à ce fpeétacle. L'affemblée entiére enchantée applaudit. Le Cyni- que, lui-même dans un tranfport de plaïfir qui lui échappe, s'écrie : Non, ce n efè point une reprèfer- sation ; cef la chofe méme. 140 Traité Hiflorique À peu près dans le même tems , un Danfeur répréfentoir les Tra- vaux d'Hercule. I} retraça d’une maniere fi vraie toutes les diffé- rentes fituations de ce Héros ; qu'un Roi de Pont , qui voyoit pour la premiere fois un pareil fpeétacle , fuivit fans peine le fil de l'action, en fut charmé , & demanda à l'Empereur avec tranf- port & comme une grace , le Danfeur extraordinaire qui Pa- voit ravi. Ne foyez point étonné, dit-il à Néron, de ma priére. J'ai pour voifins des Barbares dont perfonne entend La langue, & qui n'om Jamais pu apprendre la mienne, Les gefles de cet homme leur feront entendre mes volontés. Tyméle , du tems de Domitien, fat à Rome, ce que la fameufe Æmpufè avoit été dans la Gréce, de la Danfe. T41 H n’y avoit point d'action théł- trale qu’elle ne rendit avec la force , la vivacité , & l'énergie dont elle étoit fufceptible. Elle fut fur-tout fupérieure dans lės tableaux de galanterie. Jamais on ne la peignit avec tant de feu ; avec des couleurs en mème tems fi douces & fi vives. Elle plon- geoit quelquefois les Spectateurs dans une efpece de raviffement qui alloit jufqu'à Fextafe. Les femmes , dans ces momens, hors d’elles-mèmes , perdoient la tète & crioient de plaifir. * Telle au- roit paru Mademoifelle Salé, fi elle Fi venue dans un fiécle, où la Danfe théâtrale eût été mieux connue. Ce feroit, au rete, une gran- de erreur de croire qu’une adrefle habituelle, qu’un exercice jour- ¥ Juv: Sat. 6, 142 Traité Hiflorique nalier des bras, des jambes & des pieds, fuflent les feuls talens de ces Danfeurs extraordinaires. Leur exécution exigeoit , fans doute, toutes ces difpofitions du corps, dans le degré le plus émi- nent ; mais leurs compofitions fuppofoient des combinaifons infinies qui n’appartenoient qu'à lefprit. * Il faut avoir beaucoup étudié 125 hommes, pour ofer entrepren- dre de les peindre. Ce weft qu’a- près un examen très-profond des pafions , qu'on peut fe flatter de les bien exprimer. Elles ont entrelles des rapports , qu'une grande jufteffe. peut feule faifr, des nuances qui les diftinguent, qu'une vüe délicate apperçoit & qui échappent aifément à toutes les autres. Dans un Héros d'ailleurs, dans de la Danfe. 143 fes actions , dans le cours de fa vie, ily a des traits, des événe- mens , des écarts qui font pro- pres au théâtre , & qu'il faut fçavoir féparer de ceux qui peut- ètre plus éclatans dans l'Hiftoire, séfroidiroient cependant la com- pofition théâtrale. Dans l’état où eft la Danfe de nos jours , les Danfeurs & les Compofiteurs de Balets même , ne connoillent, n’ambitionnent, ne culrivent que la partie mé- chanique de PArt: Elle femble fuffire, en effet , aux defirs des Spectateurs auxquels ils ont in- térêt de plaire. A Rome , ils avoient befoin d’un affemblage de talens beau- coup plus rare. Ils devoient être Poëtes & fort bons Poëtes. Tous les tréfors de la mémoire , de lefprit & de l'Art , fuffifoient 144 Traité Hiflorique à peine à la multitude des com- pofitions nouvelles qu’exigeoit d'eux le goût éclairé des Ro- mains. On croiroit que j'exagere, fi je ne me fervois fur ce point de l'autorité d'un Auteur qui ne fçauroit être fufpecte. Je vais tra- duire ici une partie de ce qu'il a écrit fur ce genre de compolition fi fort eftimé de fon tems , & fi peu connu du nôtre. CHAPITRE IV. Fragment de Lucien. U N Compofiteur de Ballets doit réunir plufeurs connoiffan- ces glorieufes à PArt; mais qui le rendent très-difficile. La Poë- fie doit orner fes compoftions ; a de la Danfe. t4ç fa Mufique les animer; la Géo- métrie les régler ; la Philofophie en être le guide. La Rhérorique lui enfeigne à connoître , à ré- primer , à émouvoir les paflions; h peinture à defliner fes attitu- des ; la Sculpture à former fes - figures. Il faut qu’il égale Apelle, & qu’il ne foit point inférieur à Phidias. Il a befoin de fe faire de bonne heure une excellente mémoire. Tous les tems doivent toujours être préfens à fon efprits mais il doit fur-tout étudier les différentes opérations de l'ame, pour pouvoir les peindre par les mouvemens du corps. Il ne fçau- roit, avoir une conception trop facile. Un efprit vif , Poreille fine, le jugement droit , lima- gination féconde, un goùt sûr qui lui faffe preflentir par tout , ce qui lui eft convenable, font Tome I. * G Du 146 Traité Hiflorique des qualités rares dont il ne peut fe paller & avec lefquelles Hi toire ancienne , ou plutôt la Fa- ble , lui fournira une matiere fuf- fifante pour les plus magnifiques : compolitions. + « Il faut donc qu'il s’inftruife » de tout ce qui seft fait de con- » fidérable depuis le développe- » ment du cahos & la naïflance » du Monde jufqu'à nos jours. * Notre Hiftoire embraffe en effet toure cette étendue de fiécles ; mais il doit connoiïtre principale- ment les Fables les plus célébres , comme celles de Saturne, la ba- taille des Titans , la naiffance de Vénus, celle de Jupiter, la fup- poñtion de fa mere , la révol- te des Géans, ** le vol de. Pro- * Il naquit fous l'Empereur Trajan , & vêcur après Marc-Aurele. #* Qui eft autre chofe que les guerres o des Titans, de la Danfe. 14? mérhéc , & fon fupplice, la for- mation de Phomme. Qu'il paffe de là au mouve- ment de l’ifle de Délos , aux cou- ches miraculeufes de Latone , à li défaite du ferpent Pithon , au vol des Aigles , par le moyen def- quels on a découvertle milieu de la terre , au déluge de Deuca- hon, à l’Arche où furent confer- vés les reftes malheureux du gen- re humain. - Qu'il fuive enfuite les nou- veaux habitans qui ont repeuplé le monde. Il trouvera les voyages d’Iacchus avec fa mere Cérès, la fourberie de Junon , l’embrafe- ment de Séméle, les deux naif- fances de Bacchus. -~ Tout ce qu’on raconte de Mi- nerve, de Vulcain , d’Ericton, le-procès de Neptune fur la pof- dellion de PArtique & le premier . G ÿ r43 Traité Hiflorique jugement de l Aréopage , l’'hofpi, talité de Célée, les heureufes inventions de Triptolème, Pen- lévement de Proferpine , font autant de Sujets qu'il peut expo- fer fur le théâtre, & qui doivent entrer d'une maniere éloignée ou prochaine dans fes compoli- tions. Qu'il fe rappelle la maniere dont Icare planta la vigne , les mal- heurs d'Erigone , lenlévement d'Orithie , celui de Médée & fes fureurs: fa retraite en Perfe: Phil- toire des filles d'Erectée, & tout ce qu'elles ont fait & fouffert en Thrace. Après ces beaux Sujets , il en trouvera encore de nouveaux dans les Annales moins ancien- nes d’Athénes. Tels font les amours d’ Athamas & de Laodice, de Démophon & de Philis, de de la Danfe. — 148 Théfée & dHelene , l'entreprife de Cator & Pollux contre là ville d Athénes, la mort tragi- que d’'Hypolite , le retour des Héraclides. Cette foule de noms illuftres weft rien encore, en comparai- fon du merveilleux que peuvent fournir les Hiftaires de Mégare, de Nyfus, de Scylla , lingrati- tude de Minos pour fa malheu- reufe Amante, les calamités des Thébains & des Labdacidéï, les combats de Cadmus ; ce Dra- on miraculeux , dont les dents Pinces dans le champ de Mars, roduifirent une armée de com- Barians ; la méramorphofe de ce Héros , les murs de T'hébes qui s'éleverent au fondelaLyre d Am- phion , les malheurs de ce Chan tre célébre, l'orgueil de fa fem- me; fa punition , fon deuil , fon filence. G ij, 159 Traité Hiflorique Mais quels Tableaux frappans pour le Théatre ne trouvera-tl pas dans les avantures d'Aétéon, de Penthée & d'Œdipe ; dans les Travaux d'Hercule, dans fes in- fortunes, dans fa mort ! Glauque, Créon, Bellérophon, la Chimére, Sthénobée , le com- bat du Soleil & de Neptune , les- fureurs d'Athamas , le Belier des enfans de Nephélé, l'accueil que reçurent Ino & Meélicerte dans les Gnuffres des Mers appartien- nent à l'Hiftoire de Corinthe. Celle de Mycenes peut fournir une moiflon nouvelle plus abon- dante. Ceft là qu'on voit les nôces de Pelops , le Jugement d’Ina- chus, le défefpoir d'Io, la mott dArgus , la cruauté d’Atrée, les pleurs de Thiefte, l’enlévement d'Europe , la conquète de là Toi» de la Danjfe. LE: fon d'Or, lafin barbare d’Aga- memnon , le fupplice de Ciy- temneftre. En remontant plus haut on eft frappé de l'entreprife ‘des fept Princes contre Thébes, de la maniere dont y font reçus les gendres fugitifs d'Adrafts , de la mort cruelle d Antigone & de Menecée. Ce net pas afez de ces con- noiffances. Un Compofiteur de Ballets perdroit des Sujets trop heureux, sil ignoroit ce qui s'elt alé à Némée , les difgraces d'Hypfpile , le ferpent qui dé- vora le jeune Archemore, la pri- fon & les amours de Danaé, la nailfance de Perfée , fon combat contre la Gorgonne , fon mariage avec: Androméde , Porgueil de Caffiope , les regrets de Céphée & Papothéofe de ces quatre Per- fonnages , qui peut former un Giy 252 Traité Miflorique dénouement aufli magnifique que théâtral. Il doit s'inftruire à fond du caractere des deux freres Danans & Egyptus, pour pouvoir repré- fenter d’une maniere frapante le mariage frauduleux de leurs En- fans, & de Feffroyable Tragédie qui en fut la fuite. En revenant fur fes pas , il fe trouvera dans l'enceinte de La- cédémone , & c’eft là que le fond le plus riche lattend. Les amours d'Hyacinte , dont Zéphire eft le rival ; le coup tra. gique qui lui ravit le jour, la douleur d’Apollon , cette fleur teinte de pourpre qui naît de fon fang. Le retour à la vie de Tyn- dare, la colere de Jupiter contre Efculape , le voyage Je Parisà la Cour de Menelas après fon Ju- gement fur la beauté des trois de lag Danfe, 153 Déeffes , fa paflion pour Hélene,, Penlévement de cette Reine , Pembrafement de la plus forif- fante ville de l'Afñe dont il ef la caufe. Voilà ce que lui préfente cette feule partie de la Gréce. Car PHiftoire de Troye paroît liée à celle de Sparte, & tous les . Héros qui s’y font trouvés, peu- vent fournir chacun un fujet par- ticulier, ainfi que les événemens qui fuivirent cette guerre fan- glante , comme la foiblefle de Didon & les erreurs du pieux Enée. La Fable d'Orefte eft aufli na- turellement liée à cette grande Hiftoire, fes dangers chez les Sci- thes , la rencontre inopinée qu’il y fait d'Iphigénie, le fang qu'il avoit répandu , lexpiation qu’il alloit en faire , fes infortunes ; fes fureurs. Tout cela appartient G v 154 Traité Hiflorique au Théâtre ; ainfi que la retraite d'Achille dans lifle de Scyros, tout le refte de fa vie , les rufes d'Uliffe , fa folie fuppofte , fon triomphe fur Ajax , fes voyages, fes amours ; Circé , Calyplo, Télégone, Eole, les Vents, & tout ce qui arriva à ce Prince juf- qu’à fon retour auprès de la ver- tueufe Pénélope, font des faits dont la Scene peut être enrichie. Qu'un Compofiteur jette en- fuite lès yeux fur PElide , fur FArcadie , fur la Créte , fur PEtolie. Il y verra Enomaüs , Myrtille , les premiers Athlétes des jeux Olympiques, la fuite de Daphné, la vie fauvage de Ca. lifto, humeur farouche des. Cens taures, la naïffance de Pan, Pu- niori éternelle d’Alphée & d Aré= thufe.. . : Europe , Pañphaé , les deug de la Danje. 157 Taureaux, le Labyrinthe, Ariane, Phédre, Andropés , Dédale , Icare, Glaucus , la Prophérie de Polyde , Tale ce gardien Pal- de Pile de Minos. Althée, Méléagre , Atalante Dale , le combat & la défaite d’Achelous, l’origine des Sirénes & des Ifles Efquinades , la fu- reur d’Alcmeon , la rufe fatale : de Neffus , la funefte jaloufie de ` Déjanire, l'embrafement d'Her- cule fur le Mont Acta. Qu'il fe promene enfuite dans la Thrace & dans la Theflalie, qu'il contemple les miracles de la voix d'Orphée , fa mort, {a tête qui rend encore des fons , & qui femble revivre fur fa Lyre. Hemus , Rhodope , les tour= mens qu'on fit fouffrir à Lycur- gue. Pélias, Jafon , Alceke , la fore des Argonautes , le maffacre Gv 1$6 Traité Hiflorique de Lemnos, Æté, Protéfilas & Lapdamis , le fonge de Médée , PET barbaric , fes infortunes. Qu'il repañle de-là en Afie , il fera frappé envoyant le Tiran de Samos , & les folles erreurs de fa fille , &c. Il verra en Italie les bords fé- conds de Eridan, l'ambition des fils de Climéne , fes fœurs chan- gées en ces arbres précieux d’où Pambre découle. L'Afrique lui ouvrira la fa- meufe demeure des Hefpérides ; qu’il y fuive les traces d'Alcide, qu'il cueille avec lui les Pommes d'or. En fortant de ce jardin , il découvrira le vieux Atlas fur qui | les Dieux fe repofent du poids immenfe du Monde. - . L'Efpagne conferve eneore les reftes du Géant à cent bras, & le fouvenir de l’enlévement des de la Danfi. 167 bœufs d'Erythie. En Phénicie A on ne parle que du Myrthe & de la mort d Adonis. Pour exceller en ce genre, il faut joindre à ces Notions , les différentes Métamorphofes en fleurs, en arbres, &cc. Les chan- gemens de fexe qui font arrives, comme à Cénée , & à Thiréfie ; l'Hiftoire moderne , ce qu’Anti- pater & Séleucus entreprirent pour plaire à Stratonice, les myf -teres des Egypriens , les vies d'Epaphus & d'Ofiris, les fup- plices des Enfers ; enfin tout ce qu'ont imaginé Homere , Hé- fiode & les autres Poctes. Lucien mexigeoit point trop des Campolteurs de Ballets de fon tems ; puilque ce genre; comme on l'a vt, embrafloit à Rome toutes les grandes parties de la Tragédie & de la Comé- le, 358 Traité Hiflorique Auffi les Romains jouifloient- ils d'un avantage qui devoit ren- dre néceflairement leurs Théi- tres en général fort fupérieurs aux nôtres. Leurs Compofiteurs ` étoient à la fois Poëres, Mufi- ciens & Acteurs. De nos jours le Poëte neft guéres Muficien, le Muficien n’eft jamais Poëte , & les Aeurs trop fouvent ne font ni Pun ni Pautre. CHAPITRE V. -Mimes , Pantomimes , Danfe Tralique. L Es actions du caractere le plus bas ou du genre le plus libre fu. rent à Rome l’objet de la Danfe théâtrale jufqu'au regne d’Au- gule. C'étoient desBouffons ve- de la Danfe. 159 nus de ła Tofcane qui exerçoient cet Art. On les plaçoir entre les A&es des Tragédies ou de Co- médies , pour divertir la multts tude, qui ne prenoit qu'un plais fir médiocre aux Répréfenta- tions régulieres. On donna à ces Danfeurs le nom de Mimes. On les faifoic venir dans les feftins pour divertir les Convives. Ils mettoient de lalégereté, & beau- coup d'exprefion dans leur Dan- fe; mais c'étoit toujours les mè- mes tableaux. Ils n’avotent qu'un ‘fond afez ftérile , qu'ils répé- toient fans cefe , & qu'ils ne varioient que par quelques figur res licencieufes, qui les précipis toient toujours dans la groflie- reté. | C'eft dans cet état miferable que Pilade & Batyle trouverent la Danfe à Rome lorfqu'ils y pat +160 Traité Hiflorique rurent. Ce dernier étoit efclave de Mécéne, il étoitné, comme je l'ai déja dit à Alexandrie, & il avoit vù Pylade en. Cilicie. H engagea à venir à Rome, après en avoir parlé à Mécéne , qui al- moit les Arts. Ces deux hom- mes , l’un d’un génie mâle & vi- goureux , l'autre d’un efprit vif & liant, formerent le plan d’un Spectacle nouveau , qui frappa l'ami d’Augufte. Il affranchit Ba- tyle , il échauffa l'Empereur , & promit de protéger Pylade. On éléve un Théâtre. Rome accourt. Elle voit dabord une Tragédie complette : toutes les paflions peintes avec les coups de pinceau les plus vigoureux , l'ex- polition , le nœud , la cataftro. phe exprimés de la maniere la moins embrouillée & la plus for- te , tout cela fans autre fecours de la Danfe. 16r que celui de la Danfe, exécutée fur des fimphonies expreflives , & fort fupérieures à celles qu’on avoit entendu jufqu’alors. On étoit encore dans le filence que caufe une vive admiration , lorfqu'un fecond fpetacle fuc- céda au premier. C’eft une ac- tion ingénieufe, qui fans la voix,- fans avoir befoin du difcours a tous les caracteres, les traits plat- fans , les peintures badines d’une bonne Comédie. Qu'on juge du charme d’un Speétale de cette efpece. Sur- tout lorfqu'on fçaura que les ta- . lens de Pylade & de Batyle pour l'exécution, répondoient à la hat- dieffe & à la beauré du Genre qu'ils ofoient porter fur la Scéne. Pylade, fut-tout , qui lavoit imaginé , étoit Phomme le plus fingulier qui eùt encore paru far 162 Traité Hiflorique le théâtre. Son imagination fé- conde lui fugseroit chaque jour quelque nouveau moyen de per- fectionner l'Art & d’embelli le Spectacle. Avant lui , quelques Flutes compofoient l'Orqueftre des Ro- mains. Il le renforça de tous les Inftrumens connus. Il joignit des Chœurs de Danfe à fes Repréfen tations; Il eut foin que leurs pas, leurs figures fulfent toujours d'ac- cord avec l’action principale. Il les habilla avec magnificence , & ne laiffa tien à défirer , pour faire naître, entretenir , & por- ter à fon dernier point le charme de l'illufion. Les actions qu’on repréfentoit fur les Théâtres de Rome étoient ou tragiques, ou comiques , où fatiriques. ' Elope & Rofcius avoient fait de la Danfe. 163 par leur déclamation les délices des Romains. La Poëfie Drama- tique étoit de leur tems en pof- feflion des grands Spe@acles. La Danfe théâtrale s’en empara à fon tour. Pylade & Bathyle firent oublier Rofcius & Efope. Leurs comoofitions * formées des trois caracteres en ufage, ne laifferent rien à défirer aux Spectateurs. Il ne fur plus queftion , que de pas, de mouvemens, d’artirudes , de figures, de pofirions. Il en réful- toit une expreflion fi naturelle , des images fi reffemblanres , un pathétique fi touchant , ou une plaifanterie fi agréable , qu'on croyoitentendre les actions qu'on voyoit. Les geftes feuls fup- * Files éroient tragiques, comiaues ou fätiriques, comme trotes les Piéces de théâtre qui avoient été repréfencèes iufqu'alors. 464 Traité Hiflorique pléoient à la douceur de la voix, Dp? . k S à l'énergie du Difcours , au char- me de la Poëfie. * Ce genre tout-à-fait nouveau { quoique compofé d'un fonds connu ) formé par le génie, & adopté avec pañion par les Ro- mains, fut nommé Danfe Ita- dique; & dans les tranfports du plaifir qu’il caufoit, on donna aux - A&eurs le titre de Pantomimes , qui n’étoit qu’une expreflion vi- ve, & point exagerée de la vérité de leur aétion. Les Danfeurs que Pylade & Bathyle formerent , conferverent précieufement,après * Hanc partem Muficæ difciplinæ -majores muram nominârunt , quæ orè clauftro loquitur, & quibufdam gefticy- lationibus facit intelligi, quod vix nar- rante linguà, avc {cripturæ textu poffit agnofci. Caffiodore Var. 1. 20. logua- ciffimas manus, linguofos digitos , fi- lentium clamorum , expofuonem taci- tam. idem. de la Danfi. 16€ eux, cette domination. Ils de- voient en être jaloux : elle hono- roit Art, & pouvoir être pour eux une leçon continuelle de Pob- jet qu'ils avoient à remplir. - Is devoiént peindre fans cefe aux yeux des Spectareurs. Leurs mouvemens , leurs piéds, leurs mains , leurs bras , n’étoient que les diverfes parties du tableau , aucune de ces parties ne devoit refter oifive, toutes devoient con. courir à former cet affemblage heureux d’où réfulrent Pharmo- nie & l’enfemble. Un Danfeur apprenoit de fon nom feul, qu'il „ne pouvoit être bon à Rome , qu'autant qu'il étoit tout Comé. dien, * Auf cet Arty fut-ilporté à un * C'eft la traduétion du mot Grec Pantomime , de laquelle on fe fervoit à Rome comme du mot Grec même, ` 166 Traité Hiflorique point de perfeétion, qui paroï- troit incroyable , fi on ne fçavoit les efforts dont les Artiftes font capables, lorfque les récompenfes les encouragent , que les diftinc- tions les animent, & que l’efpoir de la gloire les enflamme. Un Danfeur nommé Memphir, qui étroit Philofophe Pyragori- cien, exprimoit par fa Danfe , au rapport d’Athénée, * toute Pex- cellence de la Philofophie de Py- thagore , avec plus d'élégance, de force, & d'énergie , que n’auroit pū le faire le Profeffeur de Phi. lofophie le plus éloquent. Pylade dans toutes fes Tra- gédies , arrachoit des larmes aux Spectateurs les moivs fenfibles. Les pleurs , les fanglots inter- rompirent plufieurs Fis la Ré- préfentation de Glauque dont le : # Athénée, Liv. 1, ch: 17. de la Danfe, 169 Pantomime Plancus jouoit le rôle principal , & Bachyle , en pei- gnant les amours de Leda, avoit toujours caufé à plufieurs Dames Romaines, très.refpectables d'ail- leurs, des diftractions qui paf- foient les bornes de la fenfibi- lité. * Nous nous fommes contentés à moins jufqu'à ce jour; & nous croyons de bonne hi connoître , aimer , pofféder la Danfe. Com- bien de fois n'ai-je pas ouï dire à des gens mème de goût & def- prit, que les François éroient les meilleurs Danfeurs de l'Europe , qu’ils avoient porté l'Art de nos jours , auli loin qu’il pouvoit aller , &c. Cek ainfi que nosbons ** Chironomon Ledam, molli fal- tante Batylo , Tucciaveficænon imperat:Apula gannit . Sicut in amplexu .. .. Juu 168 Traité Hiflorique ayeux, il y a trois cens ans, fatis- faits d’une abondance gtoffiere , s’imaginoient avoir fait dans leurs feftins , une chere très - délicate. Ils en avoient le fonds ; mais l'Art de lemployer leur fur inconnu. Sur nos Théâtres nous avons de même des pieds excellens , des jambes brillantes , des bras ad- mirables. Quel dommage , que l'Art dela Danfe nous manque ? Fin du premier Tome, as CEEE EEE EEN TABLE CLS DES MATIERES | DU I TOME. Le chiffre Romain défigne l'Avant-pro- Pe chifre Arabe 4e igne le corps de Fonvrage - A À cun , (Bouclier d y xiij. Agamemnon , 97- „Anges , pourquoi peints danfans , 46. Arbean (Toinot Arbeau ) xxj. Archimime , 90. Ses fonctions, 91, = fuir Apis, le Bæuf) ce qu'il falloit pwil fût , z9. Etoit la repréfentation d'O- Gris > 31. Ne devoit vivre" qu'un tems; 32 Arcadiens , leurs ufages, 109. Leurs loix ont fervi à. Lycurgue ,1 10... : Tome L *H TABLE Afpafie montre à danfer à Socrate, 74. Arrareurs utiles aux Arts, 8. leurs dé- fauts, 18. Aris , avantages qu'ils procurent, ij e iij. ont une affinité entre eux, 4. rellemblent aux enfans d'un même pere , g. ce qu ‘iI faut pour lcs con- noître , 7. Arriftes attachés aux chofes déja faites , xxij. ce qu’ils font fans principes , 6. ce que peuvent leurs efforts , 8. leurs traditions , 9. Anbignac , : l'abbé d') 3. Augufte, 135 B. B Acchanales , 84. Baladinage , xxVij, XXv1ij, XXIX & XXX: Ballets , xx. — ~ Sujets de, 144. 6p [uive — Compoñteur de. Ce qu "il devoit .… fçavairà Rome, 157. Ballets: anciens à Rome trajtojenr les “mêmes fonds que Ja Tragédie ,.15 6, 157, 158. Bale. dasfeur de Rome, 134,13 S: 136, 199,160 164» 164 167 - DES MATIERES. Baxile,(fainc) ce qu’il dit des Anges,4€. Beauchamp , Maître des Ballers de Lul- l, xxj. Bonne compagnie , ce quec'elt, 12. Bonnet , fon hiftoire de la Danfe, xx. dr aux Noires, | Bouffons , 158. o Bourgeois Gentilhomme. C. Canen , Sur-Intendant de la Mu< | fique de la Reine, xj. aux Nores, Cafior & Pollux „(leur danfe) 95- Caton danfe, 74. Chant, vj, vij, viij. Chœnr des temples des Juifs, 25. — des premieres Eglifes,. 43. Chœnrs des Anciens, 126, — de Danfe, 162. Clef des Arts, 6. . Clyrenmefire , 97. à quoi tenoit fa vew tu,100 o Comedie ,IL4, 125. Coregraphies , x3}. Corneille , (Pierre) 3 & 122. "J TABLE D. | J a,j svj vi viij ix xih xiij , Xiv , XV. —— Hiftoire de la, xx. 6 fuiv. Danfe Théâtrale , xxvij & xxviij. -— fa perfection prétendue, xxviij. —— Erreurs fur la. xxix. Danfe noble, xxx. Danfe , ce que c'eft , 17. m— facrée des Juifs, 20. — des-Egyptiens , 27. x du Bæuf Apis, 28. —— facrée des Grecs & des Romains; 35- . : „e des Chrétiens, 41. — de J'Eglife abolie; 59. ds. fair. -— des Brandons , 52 ss. ——— Baladoire , jo. "de fa Saint-Jean, gge —- autour du Veau or, 33. — employée dans toutes les Res ligions, 39. . Danje prophane, 59. fa divifion , 60: Danje de Anciens dans les Fêtes publi- ques ; 624 à RP EAn DES MATIÉRES. Danfe Théâtrale , 125,126, 127. — des Grecs , 128, 129,130, 131, 132. —— des Romains , 134. Danfe dela Grue, 132. aux Notes, — de l’Innocence , 118, — de l Hymen , > 7$ & 76: — armée, 75. Danfe ( vûes des Philofophes & des Lé- giflateurs : 100. Danfe italique, 158 , 150. Danfes des Arcadiens , 109. — des Säifbns, 64. — du mois de Mai, 66. — des fêtes des Particuliers, 69. — des Lacédémoniens , 111 , 112, 113,114, 115$, 116, 117,118, 119. Danjes des Romains, 84. — des Funérailles , 87. — des Anciens, 121. Danfeslafcives, 83. E — Nupriales, 85. Danfeur ; ce qu'il devoit € être à Rome > 165, : Didañique , partie didatique de cet . ouvrage » Xxiij de xix. Diderot ,( M. 5 xj. aux Notes. H iij TABLE. Dérnétrius Philofophe Cynique, 136, 137138, 139. Dervis Turcs , leur Danfe, 57. Denil pour Apis, 32. Dubos VAbbé) v. fon fyftême fur la Danfe, vi, la Refutation , vij, viij. ix, x. ce. Faits rapportés par l'Ab- béDubos , xxv , xxvj, xxvij, xxviij, Xİ , XXX Ó xxx). - E vnam , fa force, 118, 119. çà aux Notes. Quelle étoit celle des La= cédémoniens, IIO, IIJ ,112. pe. Ægyptiens , ( Prêtres ` 27,28, 29. ce. Egifie , fon amour pour Clytemneftre, 100. comment triomphe, 101. Empufe célébre danfeufe Grecque, 134, 140. | Efope célébre Comédien , 162,163, | Evéques , pourquoi nommés Præfules | 43. - Exécution Théâtrale , fupériorité dẹ celle des Romains , 358, DES MATIERES. F. | ar, précis de la Fable, 144, 145) 146, 1473 148,136 , cr. Faits, leur connoiffance 'abrége les dif- cuffions ; XXV. Femmes à prétentions „ xxv. quelles Femmes ont prétendu faire feules des hommes , 117. aux Notes. Feflins des Anciens , 73. Danfes des Fel- tins, 69. Fêtes, Danfes des Fêtes , xiv. Fenilles Sa Corégraphie , xxj. Fierté naturelle aux grands talens, 14 Funérailes des Rois d'Athénes 3 88 —— des Romains, 90. Fureur facrée , 36. G. Gr, l'Art des) 17. il y en a de tous les caractères , ï 4 Gorge femme dé Leonidas,: 117. -an Notes. Gynopedice Danfe des Lacédémoniens, 113 Gruë Danfe de la) 132. dau Notesi Hw D TABLE Guide (le) a peint les Anges danfañs & pourquoi, 46. H. Haz compagnon de Menelaus, [LA Helene , (labelle ) 117. Hiféorique (a partie } de cet ouvrage, xviij. - Hommes oïfifs,11.pour lefquels les trai- tés font inutiles, 12. font les Singes les uns des autres , 34. quelles Fe. mes prérendoient faire feule des hommes , 117. aux Notes. Hornére , xij, xiij. ` Hormus danfe des Lacédémóniens, 1 14 Hymen. Son Hiftoire , 76 , 77. ge. Hymen ( Danfe de l'Hymen ) 76, Hymenées ( Fêtes ) 76. I. Le d'Homére , xij ch xiij. | Imitation naturelle à l'homme, 34 &@ | 23. Tatermédes, 126, 138. |. Leventeurs, 1221 123. Julien (l'Empereur ) 43. DES MATIERES, Lure 3 XXX). Légiflareurs , à quel objét on fait fer- virla Danfe , r01. Leonidas. Difcours de Gorgo fa femme, 117. aux Notes. Licence des Danfeurs & dela Danfe, 52. Licurgue, L'efprit de fes loix , 106. But de fa réforme, 107 @ 108. Utilité de fes voyages, 104, 110, comme employe la Danfe , 111, 114,116, 117 119. aux Notes. Lucien ( Fragment de) 144,145, 146, 147,148 , ce. Lully, zj aux Notes. xxvj , xxviij G* XXXÿ. L. M. M. protége la Danfe italique, 16e. fe déclare pour Batyle & Pila- de, 159. fon’‘inclination eft pour Batyle, 161. Mediocrité, baffe & fervile, 12. Memphis Daneur Philolophe , 166. Memphisique. ( Dane . inyentée par Minerve,93. eft l'origine d'un grand TABLE nombre d’autres Danfes, 96 aux No= tes, weft autre que la Danfe armée, 107. Menelaus fondateur des Dervis Turcs, 57. Danfe inftituée en (on honneur, £ 8. Sa pirouette miraculeufe , 57. Ménétrier lePere Jéfuire. Son traité des Ballets, xx ç& aux Notes. Faits finguliers qu'il rapporte, s 1. eft d'un ‘avis contraire à Daléchamp fur un paflage d'Athénée , ror Merion , xti}. i Meffes des Mozärabes rétablies par le Cardinal Ximénes, so. Mimes , ce qu'ils éroient , 158. à quoi étoient employés „159. Møæurs des Anciens, & quelles étoient feurs loix & la forme de leur fociété, 69, 70, 71. leur oppofition avec celles des François modernes, 97. Moliere , 122. Monlinet Danfe des Dervis Turcs, $7. comment inftituée , 57, 7 Moxarabes. Voyez Mefles. a Muets ( Lettre de M. Diderot fut les} x} aux Notes. Mufique, caufe de fes différens effets , . 3j- queftion à réfoudre fur la mas ` DES MATIERES, niere dont elle affeéte les auditeurs ; Id. aux Notes. Les parties parement méchaniques de la Mufque moder- ne, les mêmes que celles de la Mufi- que des Anciens, x. N. N em, 136 h 140. Nama pour adoucir les mœurs des pre- miers Romains, inftitue une Reli-. gion & des Danfes, 36. oO. O Raifons Funébres des Romaing utiles aux vivans, 90 G 91. Orgies, xij. Orphée, 35. . Po Pésmines, 156, 164 & 165. & aux Notes. > Paraguai, Voyez Sparre, Paffions ; qualités qu'il faut pour les bien peindre , 123. Philofophes leurs vûes fur La Danle, Ote TABLE Philofirate, xij. - Plaifir ; ce que c'eft , xxiij. Plancus Pantomime 3 167}. Pleurenfes en Gréce, coment étoient payées , 89. Poëtique { dela Danfe} xxj, Pomeranche. (le) comme a peint les Anges , 46. Prétres des Grecs & des Romains ; &c. étoient danfeurs par état, 40. Prêtres du Deftin dans l'Opera de The- tis, 40, Protée , ce qu il étoit, 133. Pylade, ce qu'il étoit , 134. Etablitun Théâtre de Danfe, 135. Inventeur des Ballets tragiques, 136. fe fépare de Batyle, iso. foncaradtère, fon génie, fa fierté, 160, 167, 62 ; 163,164, 166 Pytagore, idée qu ‘il avoit de la Divi- nité, 38. Pritge, oracle de la Pythye {ur la Dad- e,128. Qomita idée qu'on doit en avoj, Xxy}, 122. DES MATIÈRES. R. R tverrarm , toute action du Théâtre doit avoir le caractère de, 123. ` Rofrius Comédien, 161,163. Rotrot y 3. Rubriques { vieilles ) leur danger pour les Artiftes, xxij. 5. S Ages , ce qu'ils font , 57. Sallé: Mlle Danfeufe, 14%. Saliens ( Danfe des } 37. Scahger. Son opinion fur letitre Pra- fales accordé aux Evêques Senfibiliré des Anciens pour la Mufique & la nôtre, xj. Singes. Voyez Hommes. Singalarité , fes effets , 137. Syffème { elprit de) ce que cet, vi. —— de l'Abbé Dubos fur la Danfe an- cienne, vij. Refutation, viij. c. Sociétés choilies, combieninfluent dans le progrès des Arts. 10. Socrate danfe , 74. Sourds ( lettre fur les ) x}. Gr aux Notesy TABLE Sparte , fes loix , [a reforme, fes Dan- fes, 106, 187, 108, 109, TIC, LIL T. T ra de Philoftrate, xij. Talent, rien ne le fupplée , 2. infufi- fant fans la théorie, 3. Temples des Juifs, 26. Théatre, (a naiflance, 121, Théaires de Rome, leur fupériorité fur les nôtres , 158. Théorie, Son utilité dans les Arts, r. eft leur Bouflole , 2. l'Hiftoire des Arts eft leur bonne Théorie, 8. Théfée, Danfe qu'il invente, x 32 Thefbis , origine des Théâtres , 122. Traité d'un art, combien utile, 9. & fuiv. Tragédie. Son origine , 123 ç 124 Troye. Son falut, de quoi dépendoit, 160. Tymele Dan{eufe, 140. + N V. y Oix a des fons de ous les carat res , 13. + DES MATIÈRES. X. Nine { le Cardinal ) retablit les Mefles des Mozarabes, 50. Z. Zacrarie { le Pape } abolit les dan- fes Baladoires, 54. Fin de la Table des Matieres. ERRATA ` DU TOME PREMIER. ‘AVANT-PROPOS, Pag. 6. lign. 17. illa ` abandonné. lifez , abandonnée. P. ṣo. lig. 17. Muflarabes, lif. Moza- rabes. : _ Livre IL. Pag. 81. lign. ç, d'efpérance de joie. 4f. d'efpérance & de joje. P. 83. lg. 19. leurs airs. Zf. les airs. P. 84. lig. 15. copies de. Lif. copie des. P. 124. lig. 11, du côté du ridicules effacez du. P. 159. lig. 3. des Tragédies ou de Co- .mgdies. f: des. | . P: 164. aux Noes, clamorym. Lifezg clamofum. T LA DANSE ANCIENNE l ET MODERNE. O U TRAITE’ HISTORIQUE DE LA DANSE Par M DE CAHUSAC, del Acadi- mie Royale des Sciences & Belles. Lettres de Pruffe. TOME SECOND., DE FHE . RAA A LA HÁYE, Chez JEAN NEAULME. ARRETE A TR RENE CTI EEE EE es om mme M, DCC. LIY. PA s ni LA TRAITÉ HISTORIQUE DE LA DANSE. RO LIVRE QUATRIEME., CHAPITRE I. Epoque du plus haut point de gloire | de l'Art. | Les Rois ont toujours fous leur main un moyen affuré de diftraire les regards de la multitude des opérations du Gouvernement ; Tome LI, A 2 Traité Hiflorique mais il n’eft point de Souverain , quiait {çu employer ce moyen d'u- ne maniere plus efficace qw Au- gufte , ni dans des circonftances - aul délicates. En prenant les rênes de PEm- pire, 1l fentit les avantages que pouvoit lui procurer le goût des Romains pour les Spectacles pu- blics, & l fonda fur leur magie, la tranquillité de fon Regne. * % Je ne crois point hafarder , dans tout ce que je vais dire, une fimple con- jecture. ` 1°, Le goût qu'Augufte témoigna pour le Speétacle nouveau de Pylade & de Batyle parut fi vif que quelques Au- teurs (Szsdas) lui en ont attribué lin- vention. 2°. Prefque tous les Hiftoriens s'ac- cordent à dire, que les Spectacles des Pantomimes furent les principales cau- Les de l'aflerviflement des Romains. 3°. Il n’en eft point qui n'accorde à Augufte la connoïffance profonde des hommes, & de l'art de les gouverner. Es 8- -de la Danf > 7 Les Théâtres , déja établis, étoient beaucoup pour fes vûes. Il fentit cependant que des nou- veautés heureufes produiroient un effet encore plus grand. Les Spectacles anciens font pour le Public comme une vieille habitu- de : il les voit , il les fuit, parce qu'il eft accoùtumé de les voir & de les fuivre. Leur privation fe- roit une peine ; leur jouiffance weft qu'un médiocre plaifir. Un genre inconnu a les attraits d'une Maïñrreffe nouvelle. On fe pañlionne pour des repréfenta- tions, dont on n’avoit point Pi- dée. Le goût fe ranime , le char- me de l’imprefion excite & fou- tient l’enthoufiafine. On ne voit, on ne veut voir que ce feul Théi- tre. On alloit aux autres. On court Le plan, dont je parle, devoit couler nécellairement de ces deux fources, Aij 4 Traité Hiflorique à celui-ci. Les plus grands objets font oubliés. Il ne s’agit plus, dans les cercles, dans les faimilles, dans les lieux publics , que du Specta- cle en vogue. Augufte preflentit ces effets. Il commença par mettre la Danfe à Ía mode. Il l’amoit, ou, ce qui revient au mème pour le Public, lorfqu’on regne, il feignit de Pai- mer. De ce moment , 1l parut ho- norable de s’en occuper ; puifque l'Empereur s'en occupoit lui-mê- me. Efope & Rofcius, qu'on venoit de perdre, avoient laiffé un vuide immenfe dans le Théâtre déja connu. Il étoit difficile de le rem- plr. L'Empereur imagina qu'un genre, qui feroit oublier ancien, fuppléeroit encore mieux au déz faut de ces grands Acteurs, qrun remplacement douteux & peut- être impoflble. o de la Danje, Íl ne fe trompa point dans fes conjectures. Il prorégea Pylade & Batyle *, & Rome Bientot occu- pée de ce feul objet, ne tourna plus fes regards vers le gouverne- ` ment qu'Augufte lui avoit ravi. A mefure que Pylade & Batyle fe difputoient les fuffrages des Romains , ceux-ci entraînés par le charme du Spectacle , le voyant avec afliduité & n’en fortant ja- mais fans tranfport, ne purent fe rendre compte mutuellement de leur impreflion , fans entrer dans des difcuffions qui bleffoient Pa- mour-propre. L'enthoufiafine eft * Quelques Auteurs trompés, comme ` on Pa déja dir, par le goût qu'il mon- tra pour la Danfe Italique , Ven ontcrû FPlnventeur. S'ils avoient approfondi fes vues, ils auroient découvert les mo- tifs de la protettion qu'il accorda à la Danfe,dans cette politique fine qui étoit dans fon caractère, . | À ijj 6 Traité Hiflorique une fiévre de l'efprit. I eft bouil- lant, emporté, exdufif. Les Spe- étateurs qui évoient enchantés de Pylade,écoutoient avec impatien- ce les éloges extrêmes qu’on don- noit à Batyle ; & les partifans de celui-ci éroient outrés des fuccès de Pylade. Deux partis fe formerent ainfi rapidement , & les cabales du Théâtre , comme avoit prévu l'Empereur, éroufferent routes les autres. Rome fe vit divifée en Pyladiens & en Batyliens , enne- mis déclarés ; toujours prêts à fe nuire, & plus émue peut - Être que s’il s’étoit agi alors de l'Em- pire , elle fut plus d’une fois fur le point d’en venir aux mains, pour régler les rangs des deux Pantormimes. Augufte,en fuivant fon plan de politique, avoit honoréla Danfe, ls de la Dane. A & les Danfeurs par l'érablifemene d'une loi , qui avoit été reçůùe avec un applaudiffement univer- fel. Elle accordoit aux Pantomi- mes le privilège dont jouifloient les Citoyens , de ne pouvoir être condamnés au fouet , qui étoit la peine des Efclaves. Il les avoit de plus fouftraits à la jurifdi@ion des Magiftrats & des Préteurs, pour les foumettre immédiate- ment à la fienne. . Tout cela avoit jetté du luftre fur l'état des Pantomimes , & fembloit annoblir aux yeux de la multitude les querelles que leurs Repréfentations excitoient dans les deux partis. Tant qu'ils refte- rent. dans une forte d'équilibre, -Augufte les laiffa fe débattre , fe ridiculifer, fe déchirer mutuel- lemene ; mais une circonftance qui intérefloit le bon ordre, ow Av g Traité Hiflorique peut-ètre fon amitié pour Mecé- ne *, engagea de fe déclarer pour un tems en faveur du parti de Batyle. Pylade avoit été fifflé par une esbale violente. Un grand Sein gneur de Rome en étoit le chef, & ne sen cachoit pas. Le Panto- mime outré le joua fans ménage- ment , dans la Repréfentation fai- vante. Ses partifans applaudirent à cette infolence. Le Seigneur joué jettoit feu & flammes , & le parti de Batyle ne parloit de rien moins que de brùler le Théâtre de Pylade, & de le maffacrer lui- mème. “Augufte appaifa cemouvement, qui étoit fur le point de devenir une véritable fédition, en bannif- fant pour un tems Pylade qu'il * On en trouvera les motifs dans le. Chapitre fuivant. de la Danfe. vouloir fauver , & qu’il efpéroit faire fervir encore à fes vües. C'eft à cette occafon, qu'après avoir reçu de la bouche même de l'Empereur l’ordre de quitter Ro- me ; Pylade ofa lui dire: Tu es un ingrat, Que ne les laiffe-tu s'amufèr de nos querelles ? La difgrace de Pylade calma d’abord les Batyliens , & en im- pofa au parti contraire. Les gens cependant qui fe croyoient les plus fages des deux côtés, réflé- chirent fur cet événement, & ils fe communiquerent leurs obfer- vations. IHs trouvoient une injuftice, qui alloit jufqu’à la tyrannie, dans l'exil d’un homme public , qui étoit devenu néceflaire aux plai- firs de Rome. Il ne lui reftoit plus- de-liberté que dans fes Specta- cles , & Augufte avoit la barbarie de la fui ravir. AY 10 Traité Hiflorigue Ce difcours palia de bouche erë bouche, & fit une imprefion étonnante. Les Pyladiens & les Batyliens fufpendirentleur haine mutuelle, pour en réunir tous les traits contre Un tyran , qui, di- foient - ils, cherchoit à les acca- bler chaque jour de nouveaux fers. Quelques loix utiles que lEm- pereur fit publier alors, trouve- rent le peuple dans cette difpoi- tion. Juftes ou injuftes, on ne les examina point ; on ne vit que la main de laquelle elles étoient par- ties. On s’aflembla , on s’aigrit , on coufoit aux armes. Augufte fit revenir Pylade , & le tumulte ceffa. On ne parla plus de loix, d’injuftice , de tyrannie. Ce ne furent que tranfports de joie. Le Peuple, les Sénateurs, la Nobleif ne pouvoient fe laffer de bénir A de la Danfe. Tf main bienfaifante , qui feur ren- doit le plus célébre & le meilleur Danfeur de la terre. Que de reffources heureufes f'a-t-on pas dans la frivolité des hommes, pour leur faire adorer même le joug qu’on leur impofet c’eft moins fa pefanteur qui les bleffe, que la maniere mal-adroite dont ont la leur fait fentir. Augu- fte n’eut la main fure , vers la fin de fon regne, que parceque Pha- bitude de regner & la connoif- fance des hommes, la lui avoient rendu légére. | CHAPITRE IL Détails fur Pylade & Batyles ` O N trouve dans le caraétère particulier de chacun de ces deux Avj T2 Traité Hiflorique hommes célébres la caufe premie- re de la diverfité de leurs compo- fitions, & celle de leur fort , . différent l’un de Pautre , pendant tout le cours de leur vie. Jentre dans cet examen ;.parce qu’il peut être utile à l'Art & fervir de le- çon aux -Artiites.. : Pylade étoit impétueux , bruf- que & fier. Toujours occupé d'i- dées nobles , la tête remplie des actions les- plus. belles. de Panti- „quité , fon. penchant devoit né- ceflairement tourner fon génie vers les plus grands tableaux, dont fön imagination étoit fans cefle “frappée. Comme il ne fortoit d’une. compofition, que pour fe plon- ger dans un’ nouvel enthoufiaf- me ; lorfque fes yeux s’ouvroient fur lesrobjets-dont il étoit entou- ré; ils lui fembloient f petits, qu’il de la Danfe, - rž fes appercevoit à peine. Auffi par- loit-1l à fes Camarades comme à des fujets , au Public affemblé comme à une armée dont il aw- roit été le Général, à l'Empereur lui-même , comme sil neût été qu'un homme. Il eut des admirateurs , des. partifans , des enthoufiaftes , & ne pouvoit avoir des amis. Son génie, le feu de fes compofitions, la vérité de fon exécution cau- foient de l'étonnement , affervif foient les Spectateurs , les entrat- ' noient jufqu'au refpeét ; mais il. étoit fans intrigue, par conféquent fans cabales. Il ne voyoit qu'en grand ; le moyen qu'il fe pliät à tous les petits foins qu'exige la. Cour. Tour ce qui fentoit la bat. “feffe, lui paroïffoit infupportable. comment fe feroit-il ménagé des. protecteurs z 14 Traité Hificrique Batyle avoit l'eipric badin , gals leger, plein de feu, & de jolies faillies. Telles devoient ètre fes compolitions. Ce n’étoit dans tout ce qu'il exécutoit qu'images vives & riantes , que tableaux peints par la main légere des Gra- ces , deflinés par P Amour , animés par la volupté. Les traces qui en reftoient dans fon imagination , rendoient fon humeur égale, fa converfation gaie, fon commer- ce facile. Souple , complaifant , adroit , il fufoit dans le mème tems une révérence profonde, di- foit un bon mot, & rioit d’une plaifanterie qu'on lui adrefloit ; quoiqu'il fçùt très-bien qu'elle étoit mauvaife. : Ilavyoit commencé par être Ef- clave , & avoit fait dans cet état fon apprentiffage de complaifan- ‘ ce. Il mérita la Event de fon Maf- . dela Danfi. ig tre, parce qu'il avoit des talens , de la politeffe, de lefprit. Mé- céne ne fe feroit pas laïffé fédui- re par de moindres avantages ; mais pour s’acquérir la bienveil- lance de la foule des grands Set- gneurs, Batyle avoit fenti qu'il lui falloit d’autres reffources. Il les trouva dans fa fouplef- fe, dans une liberté effrenée de mœurs, dans une facilité extrè- me à fe prêter fans difficulté aux parties ke plaifir les plus liberti- nes , dans les foins qu’on pou- voit exiger de lui, fans craindre de l’offenfer , pour négocier, lier, ou rompre les tendres commer- ces de Rome. Avec ces fecours, il ne pouvoit pas manquer de fe faire uri nom- bre infini de partifans, une foule d'amis & autant de protecteurs qu'il y avoit pour-lors de grands 16 Traité Hifiorique Seigneurs , mal élevés & fans mœurs, à la Cour d’Augufte. Dans les intervalles que laif- foient à Pylade & à Baryle les jours de relâche & les fuccès con- tinus de leurs compofrions , le premier s’occupoir à faire des rc- cherches profondes fur fon art, à les écrire, à les rendre utiles *. Le fecond foupoit vraifembla- blement dans les petites maifons des environs de Rome , ne fon- geoit qu'au plaïfir , & avoit Pa- drefle de le faire fervir à fa for- tune. L’un ne cherchoit qu’à étonner, qu’à forcer l’eftime , qu’à fubju- guer l'admiration. Il méprifa les intrigues , fe roidit contre les ca- bales &.en fur fouvent la victime. * Il avoit écrit un livre profond fug la Danfe, que nous n'avons plùs. Voyez Athenée ,-Hive1, chap. 17. de la Danfe. 1? L'autre ne vouloit qu'amu- fer. Son but unique étoit de plai- re. Peu délicat {ur le choix des moyens, ils lui étoient tous bons pourvu qu'ils fuffent fürs. Il écar- ta loin de lui les tempêtes, il en fouleva de terribles contre Pyla- de, lui fut toujours inférieur , & marcha conftimment fon égal. Il mourut , & Pylade pendant quelque tems , reta feul maître fans contradi&tion du champ de la gloire ; mais fa ferté, ou fon humeur , mirent bientôt de nou- veaux obftacles à fa tranquillité, Un jour qu’il repréfentoit Her- cule furieux , i s'apperçut que fa Danfe, qui caractérifoir l'action ‘qu'il avoir à peindre, faifoir mur- “murer les Spectateurs. Fous , leur eria-t-ilen s’approchant des bords du Théâtre , ze voyez-vous pas que je repréfènte un fou ? Précé- 18 Traité Hiflorique demment en jouant le mème rôle ‘choz PEmperour, pour mieux ten- dre les fureurs d'Hercule , ilavoit jetté fes flèches fur l'Affemblée, & PEmpereur avoit applaudi à cette extravagance , OÙ par Un ra- finement de politique, ou par un excès de bonté. On juge bien que Pylade ne fut pas plus circonfpect en préfence du Peuple. Ses flè- ches lancées au milieu des Spec- tateurs , en bleflerent quelques- uns , en effrayerent plufeurs , & les revolterent tous. Tant qu’on verra des hommes fupérieurs dans leur Art , qui fixeront fur eux l'attention des au- tres ; on verra aufi l’orgueil & l'envie s’épuifer en efforts pour détourner les regards de la mul- titude & pour la forcer, s'il leur eft poffible, à brifer l’idole qu’elle sekt choifie. de la Danfe. 19 Entre mille reflources que la malignité leur fuggere, il en eft une que la foiblefe , la légereté , Pinconftance du Public rendent prefque toujours infaillible. Ils ont fur ce point l'expérience de- tous les fiecles. . Ainf lors qu'une continuité de grands fuccès éleve un homme à talens au-deflus de tous fes Con- temperains : quand les traits lan- cés fur fes compofitions , les ridi- cules donnés à fa perfonne , à fes partifans, à fes entours ne balan- cent plus fon mérite ; on cherche alors quelque homme nouveau pour Foppofer à Pancien. On le défigne comme un objet d’efpé- rance. Il faut l’encourager , le fécourir , le porter. C’eft pour foi-mème, dit-on, qu'on tra- vaille. La multitude écoute, repéte, 20 Traité Hiflorique applaudit ; elle s’échauffe par dé- “grès jufqu’à trouver bon ce que peu de jours auparavant elle ne jugeoit que mauvais, ou tout an plus médiocre. On répand alors des bruits qu’elle faifit avec avi- dité: la brufquerie , l'humeur , h fierté du fujet que l'on veut détruire, la douceur, la modef- tie, la politefle du Candidat qu’on cherche à établir paflent de bou- che en bouche. Après tous ces préparatifs , le moment arrive, Pimpulfon eft donnée. Le Public la fuir, & toujours extrème dans {a faveur comme dans fa haine , il s’'aveugle, s’enyvre & s’égare. Rien reft moins ordinaire dans. ces circonstances , que de voir la multitude s’arrèter dans des bor- nes raifonnables. Je n’en connois qu'un exemple dans l'Hiftoire des Arts, Je vais le rapporter. Vuile- de la Danke. 28. tilen pareille occalion , être tou- jours fuivi ! gmna J CHAPITRE III Difpute entre Pylade & Hylas, P Ylade avoit cultivé les difpofi- tions qu’il avoit apperçues dans un de fes éleves qu'on nommoit Hylas. Ce jeune homme joignoit à une belle figure beaucoup d'am- bition, qu’on prit pour du zéle, un défir extrême de fe diftinguer qu’on confondit avec le feu du grand talent, une grande fouplef. fe dans lefprit, qu'on nomma douceur de caractère. C'eft fur cet homme que les ennemis de Pylade jerterent les yeux, d’abord pour balancer fes fuccès & bientôt après pour la- néantir lui-même, 22 Traité Hiflorique Hylas ne {çavoir cependant, & il ne pouvoit faire que ce que Py- lade lui avoit enfeigné. Si celui-ci n'avoit point paru, Pautre n’eût jamais été qu’un Darfour au-def- {ous du médiocre. Incapable par lui-même de fe frayer des routes nouvelles , il ne connut jamais que celles que fon Maitre lui avoit ouvertes. Hylas avoit quelque ta- lent : Pylade étoit un génie. N'importe. On prôna le pre- mier , tandis qu'on deffervoit fous main le fecond : les applau- diffemens , qui vrais ou faétices , font, à la longue, la régle conf- tante des jugemens de la multitu- de , augmentoient chaque jour en faveur d'Hylas & diminuoient pour Pylade. Déja on fe parta- eoit : l'un arrivoit , l’autre étoit fur le point de partir , & cef un avantage qui fait prefque toujours de la Danf. 2f la premiere fortune des gens à talens. Pylade fupportoit en homme ferme cette diforace. Hylas en jouit en jeune érourdi. Sans mé- nagement, fans pudeur, cabalant à découvert contre fon bienfai- teur , lui raviffant chaque jour quelque portion de gloire , il vou- lut enfin confommer l'ouvrage de fa réputation par un coup hardi, qui anéantit fans retour un vieux Athélete , dont il fe croyoit le rival , & qui ne le regardoit que comme un foible écolier , plus digne de pitié que de colère. L'orgueilleux ofa défier fon Maitre. Le déf fut accepté, le fujet choifi , & le jour pris. Rome entiere en mouvement, follicitée , pouffée par la fation d'Hylas court en foule au Théâ- tre. H sagifloit de repréfenter 24 Traité Hiflorique Agamemnon, Pour exprimer la grandeur de ce Roi, le jeune Pan. tomime entre fur la Scéne avec un cothurne qui le rehaufle, s'é- leve encore avec force fur la poin- te des pieds, & parvient en effet, par cer artifice , à paroître beau- coup plus grand que la foule d'Aéteurs dont il étoit entouré. La Jeuneffe Romaine tranfpor- rée de ce coup de génie , crie au miracle. Les Dames les plus bel- les battent des mains. On admire, on fe pañlionne, on s'écrie. Hy- las eff divin. C'eft le mot qui court. Pylade paroît alors avec une contenance noble & fiere. Sa dan- fe grave, fes bras croifés , fes pas lents, fes mouvemens quelque- fois animés , fouvent fufpendus, fes regards tantôt fixes fur la ter- re, tantôt rournés vers le ciel, peignoient de la Danfe. 2$ peignoient un homme occupé des plus grandes chofes, qu'il voyoit, qu'il pefoit, qu'il comparoit en Roi. Les Speétateurs frappés de la juftefle , de la dignité , de l’éner- gie d’une peinture fi expreflive, entraînés hors d'eux-mêmes par un mouvement unanime, pouf- fent un cri d'admiration , après lequel il ne fut plus poflible de revenir à lidole qu'on vouloit établir. Jeune homme , dit alors froidement Pylade en s'adreffanc à Hylas, nous avions à repréfen. ter ur Roi,qui commandoi à vingt Rois. Tu l'as fait long : je lai fait grand. L'Empereur avoit femblé ne prendre aucun intérèt à cette dif- pute, & il s'en étoit cependant occupé. Il avoit paru voir indif- rement le procédé d'Hylas y dont Tom. LE, B * z 26 Traité Hiftorique il avoit prévu la défaite ; mais il lattendoit à la premiere occafion, pour le punir d'une maniere qui pt être utile à l'Art, & prévenir déformais la fatuité des Arties. L’infolence du jeune Pantomi- me ne fit pas attendre Augufte long-tems. Outré de dépit , 1l ca- bala encore:fa trame qu’on épioit, fut découverte , & l'Empereur fans abroger la Loi qu’il avoit pu- bliée en faveur de la Danfe, & s'en écartant pour cette fois feule- ment , fans qu’elle püt tirer à conféquence ; ordonna qu'Hylas fùt fouetté dans tous les lieux publics de Rome. Bel exemple de juftice qui fuppofoit dans Em- ercur une fermeté d'autant plus loucble , que les Romains paroif- foient a'ors bien plus attachés à pus Hylas, qu’à leur ancienne. li- eité. ue de la Danfe. 27 fi CHAPITRE IV. Troubles excités à Rome par Les - Pantomimes. À Ugufte fe fervit toujours uti- lement des Spectacles qu'il avoit établis. Il avoit prévû les troubles qu'ils exciteroient , les difputes qu’ils feroient naître, les mouve- mens tumultueux qu'ils pour- roient fufciter. Sa prévoyance. préparoit aini une nourriture continuelle & peu dangereufe à l'inquiétude naturelle des Ro- mains. Il tenoir dans fa main des mouvemens fecrets -de:la'machi:: ne,'qu’il avoit éxpofée à leurs re~ gards. Toujours maître ides cau- fes s'il étoit sûr auffi de prévenir ou-d’arrèrer à fon gré les effets, . Bij 28 Traité Hiflorique Comme il ne devoir fon adreffe wà la prudence, il eut le coup d'œil prefque toujours jufte. Il forma un bon plan général, & le fuivit. Il étoit politique. Tibere qui lui fuccéda , crut trouver fa sùreté dans un excès de rafinement qui devoit la lui faire perdre. Sans projet fixe , parce qu’iln’en voyoit point fans inconvéniens , il en formoit cha- que jour de nouveaux, & n’en fui- voit conffamment aucun. Com- me il avoit plus de rufe que de prudence , il alla prefque tou- jours plus loin que le but. Il né- toit que fin. Cer Empereür , qui avoit le malheur de ne pas'aimer les Arts, n'apperçut point objet qu'avoit eu fon Prédéceffeur dans léta- bliffement des théâtres de Danfe. Il ne vit de ce fpectacle , que le de la Danft. 29 frivole , Purile lui échappa. Au- guite en avoit fagement retenu la fur-intendance. Tibere la dédai- gna imprudemment , fans cepen- dant la rendre aux Préteurs. * Il arriva, de là, que la licence des Pantomimes ;:que rien ne contenoit , devint-extrème , & que les troubles qu’ils éxciterent devoient paroître fort dangéreux. La multitude s’éroit pailionnée pour eux jufqu’à la fureur ; leurs jaloufies furent pouflées jufqu’à „* Tac. Ann, lib. 1. cap. 77. Adtum de eñ feditione apud patres, dicebantur- que fententiæ , ut Prætoribus jus virga- rum in hiftriones effet. Intercedit Ha- lerius Agrippa Tribunus plebis incre- pitufque cft Afinii Galli oratione , fi- lente Tiberio , qui ca fimulacra liber- tatis fenatui præbebar. Valuit tamen interceflio , quia divus Auguftus immu- nes verberüm hiftriones quondam ref ponderat, neque fas Tiberio infrigere di&a ejus. B iij 30 Traité Hiflorique la violence ; leur audace jufqu’à la licence la plus effrénée. Il wy avoit guéres de jour que quelque perfonne diftireuce ne fùt l’objet de leur malignité. Un Pantomime avoit l'effronterie de jouer publiquement un Sénateur, & le Peuple applaudifloit à cette infolence. L'Empereur craignit que tetté hardiefle ne montât bien-tôt jufqu’à fa Perfonne. A la fin du fpeétacle , les Ac- teurs ou irrités où enorgueillis de la diverfité de leurs fuccès fe bat- toient , s’égorgeoient derriere le théâtre. Les Spectateurs échauf: Fés de la repréfenution prenoient parti, en venoient aux mains, & un objet d’amufement , devenoit une occafion continuelle de tu- multe *. Les Gardes qu’on en- * Theatri licentia, proximo priore auno cæpta gravius tanc eripuit, occia de la Danfe, 3r voyoit pour calmer le défordre prenoient fouvent parti dans la querelle. Les Centurions , les Soldats , les Tribuns , le Préteur lui-même , étoient tués ou blef- fes , dans ces combats de rous les jours. Tibére trembla que de pareils mouvemens ne dégéneraflent à la fin en des factions funeftes au trône. Ces deux motifs qu'il mafqua du prétexte des mœurs, Penga- gerent à bannir tous les Pantomi- mes, Leurs Théâtres furent fer- més ; mais les ordres de l'Empe- reur furent mal exécutés , malgré les rigueurs qu'on en avoit à fis non mod è plebe , fed militibus ; Centurione , vulnerato Tribuno , Præ- tore ac cohortis , dum proba in Magi- ftraribus , & diffentionem vulgi prohi- em. Biv 32 Traité Hiflorique craindre. Les malons des Parti- culiers devinrent les afyles des Acteurs ; on fe rafembla dans toutes les familles , pour jouir des repréfentations fecretes qu'on ne pouvoit plus voir fur des Théâ- tres publics. La familiarité entre les Spectateurs & les Danfeurs devint chaque jour plus grande.lls fe mêlerent fur ces petits Théâ- tres ‘de fociéré & tout fur bien- tôt Pantomime bon ou mauvais. C'eft dans cet état que Cali- gula trouva Rome, lorfqu'il prit Les rênes de l'Empire. J'ai dit que Tibére mavoir apperçu que le côté frivole des Spectacles. Son Succeffeur n’en connut que la par- tie la plus groffiere. Il ouvrit les Théâtres publics des Pantomimes que Tibére avoit fermés. Sousun areil maître, on peut juger quel- k dût être la baflefe des Courti- de la Danfe. 33 fans, l'avilifement du Sénat, le goût de la multitude. Le Théâtre, pendant fon regne, ne fut plus qu’une école odieufe de liberti- nage ; les Pantomimes, qu’une troupe infime proftituée fans cef- fe à la débauche des Romains; Part,qu'un vil inftrument dont fe fervoit la fortune , pour combler de biens des perfonages ridicules dont rien ne réprimoit l’infolen- ce, * ` Des féditions nouvelles exci- tées à leur occafion avolent forcé Néron de les éloigner. Ce monf- tre, plus effeminé encore que Pin- fâme Caligula , les rappella bien- tôt , pour s’aflocier à leurs dé- bauches. * Nunc ftatim revocatis hiftrioni- bus, equis, gladiatoribus, & aliis hu- jufmodi rebus immodicè pecuniam im- pendens. Senec. de ir4, lib. 1. Voyez Dion, Caff. in Caligul,. ee By 34 Traité Hiflorique Ils jouirent dès-lors , jufqu’aw: regne de Domitien, d’une aflez grande tranquillité , & de la plus haute faveur ; mais l'audace de Pâris , qui ofa fouiller le lit de l'Empereur , enhardir ce Prince à les chaffer tous de Rome. Cette peine qu'ils mériteient par leurs défordres reut rien de Aétriffant, parcequ’elle ‘partoit de la main d’un homme injufte. Domitien trairoit les Pantomimes, comme il avoit traité les Philofophes. Il ne fentoit ni le prix de la fageffe, ni les avantages du plaifir. L’hu- meur & non l'amour de l’ordre: avoit dicté fes deux Décrets. IE profcrivoit la Danfe , parce qu'il avoit reçu une injure perfonnelle d'un Danfeur ; & il pourfuivoit les Philofophes , parce qu'il avoit été toujours fatigué des préceptes de la Philofophie. IL répudia fa de la Danfe 33 femme , & fit maflacrèr Pâris *, Ce Pantomime formoit un jeune éleve qui avoit une partie de fes talens, & par malheur pour lui quelques-uns de fes traits. Cette reffemblance lui fut fatale. L Em- ereur le fit inhumainement af- fañiner , & n'allegua que certe malheureufe reflemblance, pour juftifier une action barbare que rien ne pouyoit excufer. Les Pantomimes furent rappel- lés , au moment que Domitien ferma les yeux. Ils fe foutinrent, & s’affermirent jufqu’au regne de Trajan ; mais cet Empereur crut faire une action utile, en Ôtant * Uxorem Domitiam Paridis hiftrio- nis amore deperditam repudiavit, &c. Difcipulum Paridis pantomimi, im puberem adhuc & tunc maxime ægrunm ,- quod arte formåque non abfimilis md güftro videbatur, occidir. Suet. cap. 3» IO. Bvyj 36 Traité Hiflorique aux Romains un Spectacle que Findécence avoit rendu inéprifa- ble. Pline loue cet Empereur, d'a- voir exécuté , du confentement du Peuple , un projet que Tibé- re, Néron & Domitien, avoient eu bien de la peine à lui faire fupporter : oferoit-on le de dire ? plus Pamour que les Romains * avoient pour Trajan rendoit fa- cile l'exécution d’une loi, dont on avoit toujours murmuré juf- qu'à lui ; plus ce Prince étoit blâ- mable de prendre , dans les cir- conftances où il fe trouvoit , le arti de tous, le moins digne d’un Pomme qui regne. Les Théâtres de Danfe n’étoient * Obtinuit aliquis, fcilicet Tiberius, Nero & Domitianus , ut. {pećtaculum pañtomimarum, populus Romanus tolli pateretur .... rogatusestu, Trajane, guod cogebat alus....., Plin. pan. th. 46. de la Danfe. 37 devenus nuifibles, que, parce que la licence les avoit corrom- pus. Il falloit que Trajan fe fer- vit du pouvoir qu'il s’étoit acquis far l'efprit & le cœur de fes fujets, pour purger ce Speétacle de tou- tes les indécences qui le désho- noroient, pour y ramener le bon ordre , pour rendre les Pantomi- mes plus circonfpects dans leurs laifanteries , plus retenus dans fours tableaux ; &, sil étoit pofi- ble, plus habiles dans leur art. La médiocrité ne fçait que dé- truire. Le génie corrige , refor- me, & fçait tirer ainfi le plus grand des avantages de l'excès même du défordre. Pline , dans cette occafion , a loué fon Héros en Courtifan. Il auroit dû le blâ- en Philofophe. 38 Traité Hiflorique rs CHAPITRE V. Honneurs & Privileges accordés a la Danfe. Å Ugue rendit les Pantomimes égaux aux Citoyens, en leur ac- cordant le privilege de ne pou- voir être punis comme les Efcla- ves. En les mettant fous fa Jurif- diction immédiate, en interdifant aux Préteurs celle qu’ils avoient natureHement fur eux, ainfi que fur le refte du Peuple, il les mit au-deflus des Citoyens ordinai- res , & fe conferva d’ailleurs par- H des moyens faciles de porter Vart à la plus grande per ection & de le faire fervir à fes vůes. Les peines & les récompenfes de la Danfr. 3e font les reflorts les plus sûrs des actions des hommes. L’Artifte qu’on punit ou qu’on récompenfe à propos , va toujours dans fon art plus loin que tous les autres.. C'eft en fuivant fon plan , w’Augulte qui avoit exilé P yla- de. pour réprimer fon audace, lui déféra des honneurs extrordinai- res, pour couronner fes fuccès. H lui accorda le titre de Décu… rion * , qui étoit celui qu’on don- noitaux Sénateurs, lorfqu'ils par- * Infcription qu'on trouve dans un Ouvrage imprimé en 1736. qui a pour titre : Anriquitates [acra Cp civiles Re- manorum. explicatæ, autore M.A.V.N. D. M. Theocriti. Augg. lib. Pyladi pantomimo honorato, Splendidijfimis. Decurionalib, Orna. Grex Romanus ob, merita ejuf. Titul, memoria pofuit, Sur le bord on lit ces mots, Curante Callopodio locatore. I} y aune ftatuë de chacun des côtés, far l’une on voir le mot Jonia, & celui de Frosdes fur Pau~ tre, ` 40 Traité Hiflorique toient pour les Provinces. Dans les fuites, quelques Empereurs allerent encore plus loin , & nous voyons , dans des Monumens an- ciens, que des Pantomimes fu- rent élevés à la dignité de Prêrres d’Apollon , toujours briguée par les noms les plus illuftres *. Mais tous ces titres n’auroient été qu'une vaine fumée fans la confidération publique, qui eft le premier des honneurs & le feuk réel peut-être,parce qu'il wa pref- que jamais pour principe que le talent fupérieur ou les vertus éminentes. J'aime à voir Augufte & Marc- Auréle, qui font de tous les Em- pereurs Romains les deux à qui * Voici lInfcription qu'on trouve dans Dempfter ad Rof- p, M.327. M. Aur. Aus. lib, Acildo. Septentrions Pantomimo fui temporis primo facerdotă Apoilins. . de la Danfe. 41 il feroit le plus glorieux de ref- fembler , honorer Fart dans la perfonne des grands Artiftes ; mais j'éprouve un fentiment plus vif encore, lorfqu’en parcourant les Annales de Rome, je vois le Peuple, les Sénateurs, la No- biele courir avec empreffement au-devant de Pylade , l'entourer, le fuivre dans les ruës , & recon- noître par cet empreflement ho- norable , la fupériorité que le gé- me &les talens doivent avoir dans opinion des hommes, fur la naif- fance , la fortune, & les dignités. Ces honneurs que lufage avoit perpétués en faveur des fuccef- feurs de Pylade , aigrirent & de- voient irriter Tibére. * Je ne fuis * Multa decernuntur , ex quibus ma- ximėè infignia; ne domos pantomino- rum fenator intrôiret, ne egredientes in publicum equites Romani cingerent > 42 Traité Hiflorique point furpris que cet Empereur les ait reprouvés par une loi ex- prefe. L'Hiftoire qui nous peint tous les grands Rois occupés fans cefe à cultiver, à honorer les arts, nous montre aufli tous les Princes médiocres * tremblant toujours qu'on ne falfe trop en fa- veur des meilleurs Artiftes. Cette différence eft l'ouvrage conftant de la nature. Elle infpite aux uns une défiance continuelle pour tout ce qui paffe leur niveau , & aux autres une douce fympathie aut alibi quam in theatro fpeétarenr. ac. ‘An, lsb, 2, ch. 77. : * Je ne parle ici de Tibére que réla- tivement à mon objet ; que certaine- ment il a mal faif. Peut-être feroit-il aifé de prouver qu'il n'a paseu des vies plus juftes fur beaucoup d'autres. On fera fans doute furpris que j'ofe le met- tre au rang des Princes médiocres. Il eft vrai qu'il eut une maniere à lui d’être méchant homme , & mauvais Roi. de la Danfe. 43 - pour tout ce qui s'éleve au-deflus de Pefpece commune. Sous l'Empire des premiers, le défaut d’émularion , le mauvais goût , la prudence même concou- rent à la chûte des Arts. C'’eft Tarquin qui coupe les têtes de pavot plus élevées que les autres. Sous l'Empire des feconds, l’a me s’éleve , l’efprit s'ouvre , le génie fe dévéloppe. C’eft la cha- leur du foleil qui fait éclore les. germes de la Terre. Il ya trente ans que les fciences, lestalens , les beaux arts étoient totalement inconnus dans le Nord de l'Allemagne. La Pruffe,foumife à un Gouvernement Militaire, n’a- voit encore eu que des Souverains guerriers. Sous de pareils Maîtres; elle fut quelquefois redoutable, & jamais oriffante. Le Ciel lui a donné un héros Philofophe. Elle 44 Traité Hiflor'que s'eit éclairée, polie, illuitrée, fans cefler d’être guerriere. Le Roi de Pruile entrainé par ce penchant, fi naturel aux hommes extraordi- naires , pour les beaux arts , lesa appelés dans fa Capitale, & ils y fleuriflent. Il a fur pied cent cin- quante mille hommes , pour dé- fendre fes droits, & toutes les Langues fçavantes de l’Europe , pour publier fa gloire. CHAPITRE VI. ` Caufes de la Décadence de PArt La Danfe honorée par Augufte fit les plus grands progrès, pen- dant le regne de cet Empereur. Profcrite par Tibére, elle devint un plaifir défendu, qui n'eut be- foin que d’un art médiocre pour de la Danft. 45 plaire. Les Patriciens donnerent un afyle dans leurs Palais , les fimples Citoyens dans leurs Mai- {ons , aux Danfeurs qu’ils crai- gnoient de perdre. Devenus les Eommenfaux des Romains , mê- lés dans les familles , montrant l'arc & l’exerçant conjointement avec leurs éleves , tout fut dès-lors confondu ; on n’apperçut plus de diftance entre l’Artifte, qui au- roit dù feul profefler l’art, & le Citoyen qui n’auroit dû que Pen- courager & en jouir. . Il y a une grande différence pour les effets, entre les honneurs que lon fait bien d’accorder à l'art du Théâtre, & la familiarité- qu'on fait très-mal de prodiguer aux gens qui l’exercent. Plus on honore les fuccès, plus les applau- diffemens, les diftinétions élevent Part, & plus il s’achemine vers la 46 Traité Hiflorique : perfection. Son aiguillon le plus vif et lefpoir de la gloire. La fanuliarité au contraire, fans trop honorer Part, diffipe,énerve, perd l’Artifte. Que peut-on efpé- rer d’un homme à talens que fes premiers fuccès ont mis à la mo- de, qui vit dans le fein des famil- les les plus confidérables comme l'Enfant de la maifon , qui n’a plus rien à faire pour captiver les fuffrages , qui poffede par de-là ce qu'il pouvoit prétendre ? Il eft devenu le Juge de fes Juges. Pylade n'étoit familier avec perfonne : il ne tutoyoit point de Sénateur : aucun des Chevaliers Romains n’étoit fon camarade. Il fut le premier Danfeur de la Ter- re. Ses fuccelleurs furent familiers avec les plus grands Seigneurs de Rome : ilséroient compagnie chez les Dames de la Cour de Tibére , de la Danfe. 47 de Caligula, de Néron: ies Bour- geoïifes fe bourflilloient , pour faire leur partie. Ils ne furent pref- que tous que des Danfeurs mé- diocres. Cela nempècha pas qu’ils ne tournaffent plus de têtes encore que leurs premiers Maïtres n’en avoient fubjuguées. On admiroir, on honoroit les uns. On courut, on idolâtrales autres. A mefure que l'art baïfle , le goût s’alrere. Les Romains de la Cour d’Au- gulte , fans rien perdre de leur dignité, avoient accordé des mar- ques de confidération à leurs Pan- tomimes, qui avoient dù les ex- citer aux efforts les plus grands pour continuer de les mériter. Les. Courtifans de Caligula , de Né- ron , &c. au contraire, en defcen- dant de leur rang jufqu'à safio- cier aux Danfeurs de leur tems , 48 Traité Hiflorique s’avilirent eux-mêmes, fans don- ner de l’émulation aux Arriftes. On ne cherche guéres à plaire qu’à plus grand que foi ; & il y avoit prefque point alors de Sei- gneur qui fûr plus confidérable qu'un Pantomime. Le luxe , la débauche, le liber- tinage avoient confondu tous les. rangs. Néron diftinguoit un Hif- trion qui l’avoit flatté, & laifloit dans la foule un Patricien qui Pa- voit bien fervi. Le beau fexe d'ail- leurs , pour comble de malheur, s'étoit emparé de l'autorité fu- prème dans les Spectacles publics, Ce n'étoit plus par conféquent que le caprice qui y donnoit des loix, la Éntaife qui y apprécioit les talens , la cabale qui y déci- doit les fuccès. Les Pantomimes étoient entre- tenus publiquement par les Da- Se mes "de la Danfe 49 mes les plus qualifiées de Rome *. Le talent du Théâtre ne fut pas celui qu’elles rechercherent avec plus de vivacité. Il n’étoir gren fous - ordre. Elles paroiffoient toujours contentes de celui-ci, lorfqu’elles avoient à fe louer des autres. On ne connoifloit plus ni bienféances , ni honnêteté , ni re- tenue. La pañlion des femmes Ro- maines étoit fi folle, qu’elles cou- rojent , les jours où il x’y avoit point de Spectacle, dans les loges des Acteurs; elles tâchoient de s’y dédommager de la repréfentation qui manquoit à leur Libriciré, en baifant mille fois les habits & es mafques des Pantomimes. ** * Habebat illa ( Quadratilla ) pana tomimos , fovebatque efufius quàm fæminæ conveniret. Hos quadratus non in theatro , non domi fpeétabat, nec illa exigebat. PL. lib, 7. Ep. 14, ** Voyez Ferr, L. C. p. 19. Tome IT, N so Traité Hiflorique Comment, au milieu de cette monftrueufe diffolurion , dans cette diffipation continuelle, au fein de l'infâmie & de la profti- tution , Part auroit-il på éviter fa chûte ? Il n’y a point de genre, qui pour être porté à la perfec- non dont il eft fufceptible, & our s’y Maintenir , n'EXISe toute Parrenton , toute l'application , tous les efforts dont l'homme ef capable. Remarquons ici cependant, 1°, que les Arts ne tombent prefque jamais qu'après qu’ils font montés au plus haut point de gloire; 2°. que la Danfe femblable aux au- tres Arts qui devinrent fi florif- fants fous l'Empire d’Augufte, ne dut fes progrès rapides qu'aux honneurs qu’elle reçut des fujets & du Souverain. Ces deux ob{ervations doivent * go de la Danfi. st nous tenir en garde contre les vains fophifmes de ces efprits chagrins, qui déclament fans ceffe contre les prévenances , les dif- tinétions , Es faveurs dont nous honorons , avec raifon, le peu que nous avons de gens à alens du premier ordre. Tant que nous fçaurons nous fixer dans un jufte milieu , ne craignons point d’en trop faire; & qu’on jette les yeux fur l'hiftoire des Arts , on verra que nous ne fommes encore À cet ' égard qu’au point louable où en font reités les fiécles polis; mais craignons de nous plonger dans l'excès, & dans la dépravation des fiécles corrompus. Quelle erreur funefte parexemple,fionen venoit , jamais en France, jufqwà regar- der les mœurs comme fans confé- quence dans les gens à talens ? La perte de Part feroit dès-lors in. C ij gz Traité Hiflorique fallible. Sa profcription fous Ti- bére lui fut encore moins fatale , que la débauche qui avoit avili les Pantomimes fous Caligula & Néron. Qu'on ne s'y trompe point ; la régle eft invariable. Les carefles , les bienfaits, les hon- neurs feront toujours nuifibles à tous les Arts , s'ils ne font en pro. portion de la conduite, des pro- grès & des mœurs des Artiftes. þeim minamina mae isana CHAPITRE VIL Influence confiante du bon ou du mauyais Gouvernement fur les Arts. Sous l'Empire de Conftance , on chaffa de Rome tous les Phi- lofophes fur le prétexte d’une di. ferte prochaine , & on y confere de la Danfi. $3 ya * trois mille Danfeurs , dont le plus grand nombre étoit mauvais, & dont aucun n’avoit une fupé- riorité éminente fur les autres. Il eft aifé de conclure d’un traie auf caractériftique de ce fiécie , que les connoiffances , lefprit & le goût y étoient rotalement affoi- blis , que la fcience du gouverne- ment n'y étoit plus connue , que la Danfe elle-mème fi répandue & fi chérie y étoit devenue un fpectacle d'habitude & fans choix, & la Phälofophie un vain- amas de fophifmes inexplicables & fans vertu. Dans un fiécle où on auroit penfé , la prévoyance du Gouver- nement auroit {çu prévenir la di- {etre , rendre les leçons des Phi- * Tria millia falracricum ne interpel- lata quidem , totidemque remanfit ma- giftros. Aur, Marc. . Gij -$4 Traité Hiflorique lofophes profitables , & faire fer- vir les Repréfentations même du Théâtre à la correction & à l’a. mufement des Citoyens ; mais la corruption des mœurs , l'aviliffe. ment des arts, & laffoibliffement -de lefprit font trois fléaux de _Fhumanité qui ne vont jamais les uns fans les autres.‘ Tout courut ainfi vers un dé- périffement fenfible , depuis le re- gne d’Augufte.La chûte des beaux arts ne fie quelquefois fufpen- due, que pour devenir enfuite „plus rapide. Antonin, & quelques autres Empereurs lutrerent en vain con- tre l’impulfion que la mauvaife adminiftration de leurs Prédécef- „feurs avoient donnée à la machi- ne générale. Les grands coups étoient portés. Elle s’écrouloit & ne pouvoit plus fe rétablir, que ac de la Danfe. ss par une révolution qu'un miracle feul pouvoit amener. Le miracle n'arriva pas , & les arts furent anéantis avec l'Empire. On avå ailleurs que Domitien répudia fa Femme , fit afo Miner Pâris qui l’avoit déshonorée, & chafa de Rome tous les Panto- mimes, qu'il punifloit ainfi de la faute d’un feul. Fauftine fit à Marc- Antonin , qu’elle avoit pla- cé fur le trône, une pareille in- jure. Il la fout le dernier; mais il la fçut, la fouffrit avec fermeté, ne fit tuer perfonne , tourna fes vèes du côté de l'art, réforma, autant qu’il étoit en fon pouvoir, les abus qui avoient infecté le Théâtre , reftraignit à certains jours de la femaine , les répréfen- tations dont la continuité étoit préjudiciable au commerce, pref- crivit des bornes à la lieence, & Civ s6 Traité Hiflorique décerna des prix aux talens, Cet Empereur qui connoifloit le prix des beaux Arts. les auroit fans doute fauvés de leur chûte prochaine , fi de fon tems le mal n’avoit pas été déja fans remede, -On peut juger de la prudence avee laquelle 11 dirigeoit les rènes de PEmpire , par la fagelle qu'il {cut oppofer aux déréglemens de fa Femme. Ses Amis, ( car Marc- Antonin quoique fur le trône, mérita d’en avoir , ) lui confeil- loient un jour de fuivre l'exemple de Domitien dont il éprouvoit le fort , & de répudier l'mconitante Fauftine. Mais fi je la répudie,, leur dit l'Empereur ,„ ze dois-je pas lui rendre la dot ? * Ce flegme parut alors Le der- nier effort de la fagefle humaine. * C'étoit l'Empire. Je. Cap. in Mar: An, Phi.ch.2g, de la Danfe. 57 ji cauferoit moins d'admiration de nos jours. Si nous fommes moins bons Danfeurs , nous fom- mes meilleurs Philofophes. AER aane CHAPITRE VIII Preuve de La perfeđlion réelle de la Danfe ancienne, ON détermine prefque toujours les poffbilités fur fes connoiffan- ces ou fur fes forces. Rien weft plus ordinaire que de voir les gens à talens déclarer hautement qu'une pratique qu'on veut éta- blir pour Pavantage de l’art, eft impofhble , par fa feule raifon que le travail & l'effort ne leur ont pas encore procuré la facilité de la fuivre. La foule d'hommes bornés qui fréquentent nos Speca ¥ ç$ Traité Hiflorique tacles ne fçauroient croire que ce qu'ils ont vù ; le par-delà de ce qu'ils font dans l'habitude d'ad- mirer leur paroît toujours une chimere. | -On reproche l'incrédulité fur les faits aux gens inftruits , -parce qu'ils n’admettent jamais que la vérité prouvée : il me femble qu’elle eft bien plutôt lhumiliant appanage des ignorans, puifqu'ils “rejettent toujours , fans dif:uf. ‘fon , tout ce qui paffe leur por- -tée. Si quelqu'un de ceux de cette premiere claffe me fait l'honneur -de fuivre le Al de cet Ouvrage, ‘if faifira fahs peine dans la fuite des faits , les marques de vérité qui n'ont frappé moi-même. Ce weft pas aufi, pour les perfonnes -qui Éavent la démêler , que j'é- “cris ce Chapitre. de la Danfi. $9 Je ne l’adreffe pas non plus , à ces hommes médiocres, qu'il eft fi difficile de perfuader & plus mal-aifé encore d’inftruire. Contens d’une Danfe ou ten- dre, ou noble, ou lévere , qui les féduit, & qui ett en poffeflion de leur fuffire , ils prononceronit fans appel, que tout ce qu’on ra- conte de-celles des Grecs & des Romains neft qu'une exagération extravagante ; & ils continueront à penfer, que nous avons tout ce qu’on peut avoir , parce que leurs perceptions ne fçauroient aller plus loin que l’objer, quel qu'il foit, qui les frappe. J'ai en vûe ici, je l'avoue, ces talens naiffans , qui en entrant dans la carriere, donnent déja des efpérances fi bien fondées. La nature a rout fait pour eux ; mais il faut qu'ils fçachent-qu'ils ont C vj 6o. Traité Hiflorique encore tout à faire pour Parti Qu'ils apprennent donc, qraw Théâtre d’ Athénes, la Danfe des Euménides eut un caractère fi ex- prefif , qu’elle porta l'effroi dans. Fame de: tous les Spectateurs. L'Aréopage frémit d'horreur & d'épouvanre. Des hommes vieillis: dans le métier des. armes tremble- rent : fa multitude s'enfuit : des. femmes. enceintes accoucherent. On croyoit voir; on voyoit en effet ces barbares Divinités char- gées de la vengeance du Ciel. pourfuivre & punir les.crimes de la Terre. Ce trait Hiftorique nous eft rapporté par les mêmes. Auteurs: qui nous apprennent que Sopho- cle fut un génie, que rien ne ré- fift oit à l’éloquence.de Démofthé- ne, que Thémiftocle étoit un hé- xos, que Socrate fut Le plus fage de la Dane. 65 de tous les hommes ; & c’éroit au tems de ces Grecs fameux, fur ces ames privilégiées , à la vie de ces témoins irréprochables , que la Danfe produifoit de fi grands effets- A Rome, dans les beaux jours de Part, tous les fentimens qu’ex- primoient les Danfeurs, avolent un caractère fi vrai, une fi gran- de force , tant d'énergie, qu'on vit plus d'une fois la multitude entrainée par Pillufon fuivre ma- chinalement les différens mouve- . mens du Tableau dont elle étoit frappée , pouffér des cris , ré- pandre des pleurs ; partager les fureurs d’Ajax , * ou les ten- * Dans les répréfentations F Ajax ew fureur, les Spettateurs furieux comme l'AGteur qui répréfentoit ce héros, pouf- foient les hauts cris , fe dépouilloient de leurs habits, pout être plus difpos aucombar, &envenoient fouvent aux. 62 Traité Hiflorique dres douleurs d'Hécube. * Et fur quels hommes ces vives impreflions étoient-elles produi- tes? ils éroient les contemporains de Mécene , de Luculle , d'Au- ufte , de Virgile, d'Horace. Auf Bur critique étoit-elle aufi févere que leur approbation étoit hono- rable. Rien ne leur échappoit, & leur premier mouvement étoit toujours une faillie de goût. Un jour un Pantomime d’une tro petite taille entra fur la fcéne, pour repréfenter Hector : Voilà de Fils , s'écria la multitude , ox ef donc le Pere ? Un Danfeur qui répréfentoit Capanée étoit d’une taille gigan- tefque. Prêt à efcalader les murs de Thébes, le Parterre lui cria: Sauze diffus ; laiffe l'échelle. mains de la maniere la plas cruelle, de la Danft. 63 Si un Danfeur n’avoit pas cet air lefte, cette légereté qui eft la premiere grace de Part, au pre- mier entrechat qu'il hafardoit , on s'écrioit avec un ris amer : Etayez le Théätre. S'il en paroif- foit un autre qui manquât de cet aimable embonpoint fi néceffaire à la jufteffe des proportions , il s'élevoit aufli-tôt un murmure général, & tous les Spectateurs lui addrefloient des complimens ironiques fur fa convalefcence. Un Pantomime qui, à la fin du rôle d'Œdipe , etoit cenfé s'être crevé les yeux , manqua de met- tre dans {es mouvemens le carac- tère de la fituation. Tu vois en- core, lai crierent les plaifans du Parterre; & PA&eur fifflé n’ofa plus reparoftre. * | * Voyez tous ces traits & mille autres dans Lucien & Macrobe. 64 Traité Hiforique Et comment en effet, fous les yeux d'Horace , auroit- on of trouver bon ce qui auroit été fans art & de mauvais goût? comment Augufte auroit-il p adopter un genre qui auroit manqué de vrai- femblance & de génie ? com- ment Mécene qui étoit l'ami de Virgile, fe feroit-1l contenté d’un Spectacle qui n’auroit pas été une imitation énergique de la belle nature. * * Qu'on ne foit point tenté de re- torquer cet Argument , contre ce que’ je dirai de notre Danfe du dernier fié- cle. Les chofes ne font pas égales. Sous Louis XIV. l'art n'étoit point connu, & ne pouvoit pas l'être. Il naifloit. Sous Augufte au contraire, il étoit parvenu au point de former un Spectacle, qui remplaçoit ceux où l’on avoit long-tems- admiré Elope & Rofcius. On verra d'ail- leurs dans la feconde Partie de cet Ou- vrage un détail de faits fuivis, qui fer- iront de réponfe à cette objection ,.& par hafard on perfifte à la faire. de la Danfe. 6s Les preuves de la perfection de la Dante à Athénes & fous le ré- gne d’Augufte font donc à l'abri de toute contradiction ,. & par malheur , il faur en tirer la confé- quence évidente, que Part que nous avons crà julqu'ici parmi nous à un fi haut dégré , n’eft encore que dans fon enfance ; mais c’eit beaucoup pour une na- tion auf éclairée que la nôtre, fi elle voit une fois l'erreur qui Fa- voit féduite. Peut - être neft- il point dans le monde un Public, qui fe laiffe tromper plus aifément par la charlatannerie que celui que l'amour du plaifir entraîne à nos Spectacles ; mais aufi n’en eft-il point qui faififle avec plus de promptitude la vérité , dès qu’elle fe montre à fes yeux. Ce défaut & cette bonne qualité ont pour premier principe , un fonds 66 Traité Hiflorique, Èe; inéptufable de bonne foi, de confiance & de vivacité, qui eft le caractère diftinctif du François. Il aime la Danfe. Ila cru jufqu’ici l'avoir portée à la perfection pof- fible ; parce que , d’un côté il n’a “point vů le mieux , & que de l’autre il eft naturel de croire que ce qui plaît actuellement eft le oint fuprème de l'art, dont le Pat unique eft de plaire, ANS ANCIENNE ET MODERNE: o U ` TRAITE HISTORIQUE DE LA DANSE. COLOR LOS LEO OA LE L EN T O d A ES AU JL AL JE JUS JE SLR PE FREE (oi tot Yo Mn TC Casper (ae La ne 28 2 EEE ACA SECONDE PARTIE. AT ALES AREA à EN. LUE LOULOU DAPA EE EL ES ASE EL JL STL. eo om aa D DL LE LIVRE PREMIER. en > J ÉD C H APITRE I- Renaiffance des Arts. L À Grêce filong:tems floriffante vit paffer fa fplendeur chezlesRo- mains, avecles Arts qu'ils lui ravi- - rent. Rome feule dès-lors devint l'objet des regards de la Terre. La plupart des fucceffeurs P Au Tome IL, © * \ 63 Traité Hiflorique gufte imériterent à peine le nom: d'hommes. Rome, l'Italie dégéne- rerent&déchürent.Ladépravation des mœurs, l'orgueil, l'ambition, la guerre plongerent tous les Etats dans la od afaion, Les ténébres de. l'ignorance préválurent far la foi- blelumiere desArts.Elle s'éteignit. {ls difparurent,& l’Europe entiere. ‘ne fut plus que le trifte féjour d'u- ne foule de Peuples quelquefois guerriers & toujours barbares. Je franchis cette Lacune immen- fe,qui pour l'honneur des hommes devroitêtre effacée des Annales du. monde, & qui neft aux yeux de la Raifon qu'une honteufe & longue ‘“étargie dé l’efprithumain. Il en ` furréveillé par une famille de fim- -ples Citoyens dignes du trône...” L'horifoh s’éclaircit; une nouvelle | Autore parut, un jour pur la füi-- vit, l'Europe fur éclairée. _ dela Danfe. 6e On pourroit peut-être dire des Arts & de la gloire ce que les Poëtes racontent d’Alphée & d’A. réthufe. Ce Fleuve amoureux fuit fans ceffe la Nymphe charmante . dont rien ne fçauroit le féparer. Il fuit, fe précipite, fe perd avec elle dans les entrailles de la Ter- re. La Gréce eft pour jamais pri- vée de fes eaux fécondes , il seft frayé une Route nouvelle versles riches campagnes de la Sicile, qu'Aréthufe vient d embellir. Tels font les Arts. Ils s’éva- nouiffent aux yeux des Nations que la gloire abandonne. Ils ne paroiffent , ils ne revivent, que dans les climats plus heureux qu’elle rend floriflans. La voix de Médicis les rappella en Italie, & ils y accoururent, Dès-lors la Sculpture , la Peintu- re , la Poëfie , la Mufique fleuri- jo Trait Hiflorique rent. Les plaifirs de l’efprit fuccé- derent à une galanterie Gothi- que. Les hommes furent inftruits, ils devinrent polis, fociables , hu- mains. On éleva des Théâtres. Les chef-d'œuvres des Grecs & des Romains qui avoient déja fervi de guide aux Peintres , aux Poë- tes, aux Sculpteurs, furent les . modéles des Architectes dans la conftruétion des Salles de Spec- tacle. Alors le talent & le génie fe réunirent avec la magnificence, pour faire éclatter dans un même enfemble lillufion de la Peinture, le charme de la Poëfie, les graces de la Danfe. Suivons l’hiftoire de cette der- niere depuis cette époque jufqwà nos jours , examinons fes diffé- rentes progreflions , les formes qu’elle a fucceflivement reçûes ce ìi de la Danfe, 7I welle eft aujourd’hui, ce qu’elle q € } uI pourroit, & devroit être. CHAPITRE IL Origine des Ballets. [i n’y eut point de Théâtres en Italie avant la fin du quinziéme fiécle. Le Cardinal Camerlingue Riari, neveu du Pape Sixte LV. avoit tenté d’infpirer à ce Sou- verain Pontife du goût pour ces beaux établiflemens , mais Sixte reçut avec aflez de froideur quel- ques Spectacles ingénieux que Riari lui avoit donnés {ur un Théâtre mobile dans le Château Saint- Ange. Ce- Pape avoir fait dans fa jeuneffe des volumes fur le futur Contingent, il canoni- ‘foit faint Bonnaventure , peifé- 72 Traité Hiflorique cutoit les Vénitiens , faifoit la guerre aux Médicis, & fongeoir bien moins à la gloire de fon ré. gne , qu'à l'établiflement de fa famille. Vers l’année 1480. un nommé Sulpitius, qui nous a laiffe de bonnes notes fur Vitruve, fit des efforts pour ranimer le zéle du Cardinal-Neveu, qui ne lui réuf firent pas. Ce Prélat s'étoit d'a- bord réfroidi en voyant l’infenfi. _bilité de fon Oncle. Un grand Spectacle qu’il venoit de donner au Peuple de Rome , où il mavoit épargne ni foins, ni dépenfe , & qui avoit encore manqué l'effet qu’il s'en étoit promis, avoit ache- vé de le décourager. Ce grand ouvrage cependant que le zéle d’un Cardinal tout- puiflant ne put ébaucher dans Ro- me, étoit fur le point de s’accom- plis de la Dark. 73 lir dans une des moins confidé- rables villes d'Italie, & par les foins d’un fimple particulier. Bergonce de Botta , Gentil- homme de Lombardie , fignala fon goût par une fête éclatante qu'il prépara dans Tortonne,pour Galeas Duc de Milan, & pour Ifabelle d’Arragon fa nouvelle époufe. Dans un magnifique Sallon en- touré d’une Galerie où étoient diftribués plufieurs joueurs de di- vers inftrumens , on avoit dreflé une Table tout-à-fait vuide. Au moment que le Duc & la Ducheffe parurent , on vit Jafon & les Ar- gonautes s’avancet fierement {ur une Symphonie guerriere. Ils por- toient la fameufe Toifon d’or, dont ils couvrirentla Table,après avoir danfé une Entrée noble qui exprimoit leur admiration à la vûe Tome IL, D 74 Traité Hiflorique d’une Princefle fi belle, & d’un Prince fi digne de la pofféder. Cette Troupe céda la place à . Mercure. Il chanta un récit, dans lequel il racontoit l'adreffe dont il venoit de fe fervir pour ravir à „Apollon , qui gardoit les Trou- peaux d’Admette , un Veau gras, dont il faifoit hommage aux nouveaux Mariés. Pendant qu'il de mit fur la Table , trois Qua- drilles qui le fuivoient exécute- rent une Entrée. Diane & fes Nymphes fuccé. derent à Mercure. La Déefle fai- „foit fuivre une efpece de Bran- card doré , fur lequel on voyoit un Cerf. C'étoit, difoit- elle , Actéon qui étoit trop heureux d’avoir celé de vivre, puifqw'il alloit ètre offert à une Nymphe auffi aimable & auffi fage qw lfa- belle. \ de la Danfe. ETS Dans ce momez.t une Sympho- nie mélodieufe attira l'attention des Convives. Elle annonçoit le Chantre de la Thrace. On le vit jouant de fa Lyre & chantant les louanges de la jeune Duchefle. « Je pleurois , dit-il , fur le » Mont Appenin la mort de la » tendre Euridice. Jai appris Pu- » nion de deux Amans dignes de » vivre Pun pour lautre , & jai » fenti pour la premiere fois, de- » puis mon malheur , quelque » mouvement de joie. Mes chants » ont changé avec les fentimens » de mon cœur. Une foule d'Oi- » feaux a volé pour m'entendre. » Je les offre à P plus belle Prin- » celle de la Terre ; puifque la » charmante Euridice n’eft plus.» Des fons éclatans interrompi- rent cette mélodie. Athalante & Théfée conduifant avec eux une Dij 76 Traité Hiflorique troupe lete & brillante , repré- fenterent par des Danfes vives une Chaffe à grand bruit, Elle fut terminée par la mort du Sanglier de Calydon , qu'ils offrirent au jeune Duc, en exécutant des Bal- lets de Triomphe, Un fpectacle magnifique fuc- céda à cette Entrée Pythorefque. On vit d’un côté, Iris fur un char traîné par des Paons, & fuivie de plufeurs Nymphes vêtues d'une gaze légere , qui portoient des plats couverts de ces fuperbes oi- feaux. La jeune Hébé parut de l'autre, portant le Negar qu'elle verfe aux Dieux. Elle étoit accompa- née des bergers d’Arcadie char- gés de toutes les efpeces de laita- ges ; de Vertumne & de Pomo- ne qui fervirent toutes les fortes de fruits, de la Danfe. 77 Dans le mème tems l'ombre du délicat Apicius fortit de terre. Il venoit prèter à ce fuperbe Feftin les finefles qu'il avoit inventées ,, & qui lui avoient acquis la répu- tation du plus voluptueux des Romains. Ce Spectacle difparut , & il fe forma un grand Ballet compofé des Dieux de la Mer & de tous les Fleuves de Lombardie. Ils ortoient les Poiffons Les plus ex- quis & ils les fervirent en exécu-, tant des Danfes de différens ca- ractères. ` Ce repas extraordinaire fut, faivi d’un Speétacle encore plus fingulier. Orphée en fit louver- ture. Il conduifoit l'Himen & une troupe d Amours : les Graces qui les fuivoient entouroient la Foi conjugale, qu'ils préfenterent à la Princefle & qui s'offrit à Elle pour la fervir. D ij 78 Traité Hiflorique Dans ce moment Sémiramis ; Helene , Médée & Cléopatre in- terrompirent le récit de la Foi conjugale , en chantant les égare- mens de leurs pafñlions. Celle-ci indignée qu'on osät fouiller par des récits aufi coupables , union pure des nouveaux Epoux , or- donna à ces Reines criminelles de difparoître. Æ fa voix les Amours dont elle étoit accompagnée, fon- dirent par une Danfe vive & rapi- de fur elles,les pourfuivirent avec leurs Hambeaux allumés , & mi- rent le feu aux voiles de gaze dont ' elles étoient coëffées. Lucréce, Pénélope , T'homiris, Judith , Porcie & Sulplicie les remplacerent , en préfentant à la jeune Princeffe les Palmes de la Pudeur, qu’elles avoient méritées pendant leur vie. Leur Danfe no- ble & modefte fut adroitement de la Danfe. 79 coupée par Bacchus, Silene & les. Egipans, qui venoient célébrer une Nôce fi illuftre ; & la Fêre fur ainfi terminée d’une maniere aufli gaye qu'ingénieufe. C’elt cette répréfentarion Dra- matique , peu réguliere , mais remplie cependant de galanterie, d'imagination & de variété, qui a donné dans la fuite l’idée des Caroufels, des Opéra, & des grands Ballers à machines. Le premier de ces Spectacles eft étranger à mon fujet , & je ne parlerai du fecond qu’autant qu’il fe trouvera lié avec la Danfe qui fait le fond du troifiéme, : ło Traité Hiflorique [anani CHAPITRE IIL Des différentes efpeces de Ballets; Ox peut juger du fuccès écla- tant qu'eut la Fête magnifique de Bergonce Botta,& du bruit qu’elle fiten Italie. Il en parut une Def- cription qui courut toute l'Euro- pe, & qui en fit Padmiration. Ottavio Rinnuccini & Giacomo Corfji en furent frappés. Leur ima- gination s'échauffa : ils fe com- muniquerent leurs idées. Le pre- mier étoit Poëte, le fecond étoit Muficien. Ils appellerent à leur fecours Giacomo Cleri & Giulio Caccini , tous deux excellens Maf- tres de Mufique, & ils concerte- rent enfemble une efpece d’Opé- ra des amours d'Apollon & de x de la Dane. $r Daphné qui fut repréfenté dans la maifon de Corf , en préfence du Grand-Duc & de la Grande- Duchefle de Tofcane, des Car- dinaux Monte & Montalto & de toute la Nobleffe de Florence. Le charme de ce premier elai, l'éloge qu’en firent tous les Spec- tateurs, l'éclat qu'il fit en Italie engagerent bientôt Rinnuccini à compofer l'Euridice. Ce nouvel ouvrage eut un fuccès encore plus grand que le premier. , Claude de Monteverte fit alors Ariane fur le modéle des deux autres. Appellé enfuite à Venife, pour y être Maitre de Mufique de FEglife de Saint - Marc , il y fi connoître ces belles compofitions. Giovenelli Teofilo, & tous les au~, tres grands Maîtres les imiterent. L'amour de la Mufique fe répandit ainf avec une rapidite furprenan- i ° Dy 82 Traité Hiflorique te, & l'Opéra fut reçu en Italie avec cette paflion vive qu'infpi- rent aux hommes fenfibles toutes les nouveautés de goût. Ce Spectacle étoit fans Dante, & on voulut conferver les graces Théâtrales de cet exercice. Ainf on imagina un fecond genre qui les unît aux douceurs de la Muf- que, aux charmes de la Poëfie , & au merveilleux des machines. C'eft alors que parurent ces grands Ballets , qu'on employa dans les Cours les plus galantes , pour célébrer les Mariages des Rois, les Naïiffances des Princes & tous.les événemens heureux qui intérefloient la gloire ou le repos des Nations, Ils formerent feuls un Spectacle d’une dépenfe vraiment royale, & qui fut por- té fouvent dans les deux der- niers fiécles au plus haut point de la Danfi. 83. de magnificence & de grandeur. Par les notions qu'onavoit con- fervées de la Dane des Anciens, & par les idées que fit naitre la belle fète de Bergonce Botta , ce genre de Spectacle parut fufcepti- ble de la plus heureufe variété. Il pouvoit être la repréfenta- tion deschofes naturelles ou mer- veilleufes , puifque la Danfe en devoit être le fond , & qu’elle peut aifément peindre lesunes & les autres. Il n’exiftoit rien, par conféquent , dans la nature , & l'imagination brillante des Poëtes ne pouvoit rien inventer qui ne für de fon reffort. Ainfi , après avoir décidé le genre , on le di- vifa en Ballets Hiftoriques , Fabu- leux & Poëtiques. Les premiers furent la repré- : fentation des fujets connus dans. PHiftoire , comme le fiége.de : Dvj 34 Traité Hiflorique Troye, les batailles d'Alexandre, la conjuration de Cinna. Les fujets de la Fable, tels que- le jugement de Pâris, les Nôces de Pélée , la naiffance de Vénus furent la matiere des feconds. Les Poériques , qui devoient néceffairement paroître les plus ingénieux , tenoient pour la plà- part du fonds des deux autres. On exprima par les uns, des cho- fes purement naturelles, comme la nuit, les faifons, les âges. Il y en eut qui renfermoient un fens Moral fous une Allégorie délica- te. Tels étoient les Ballets des Proverbes, des plaifirs troublés, de la curiofité. On en fit de pur caprice. De ce nombre étoit le Ballet des Poftures & celui de Bi- ceftre. Quelques autres ne furent que les expreflions naïves de cer- tains événemens communs, ou de la Danfe. S$ de chofes ordinaires qu'on crut fufceptibles de plaifanterte & de gayeté ; comme les. Ballets des oris de Paris, des palle-tems du Carnaval. La divifion ordinaire de toutes ces compolitions étoit en cinq Actes. Chaque Acte étoit com- pofé de trois, fix, neuf & quel- - quefois de douze Entrées, On appelloit Entrée une ou plufieurs Quadrilles de Danfeurs, qui par leurs pas, leurs geftes , leurs attitudes , repréfentoient la artie de l’action générale dont ils étoient chargés. On entendoit par Quadrille non-feulement quatre , mais fix, huit, & jufqu'à douze Danfeurs - vêtus uniformément , ou même de caractères différens, qui for- moient des troupes particulieres, kfquelles fe fuccédoient , & faiz. 86 Traité Hiflorique Loient ainfi fuccéder le cours de: Faction. Il weft point de genre de Dante, de forte d'Infirument, de carattère de Symphonie qu’on. n'ait eu l’adrelfe de faire entrer dans cette grande compofition. Les Anciens, qu’un goût exer- cé guidoit toujours dans leurs Spectacles , avoient eu une atten- tion finguliere à employer des Symphonies & des Inftrumens différens , à mefure qu'ils intro- duifoient dans leurs Danfes des. caractères nouveaux : ils s'appli- quoient avec un foin extrème, à bien peindre les mœurs, les âges, - les pañions qu'ils metroient en Scéne, Sans cette précaution, cet- te partie auroit été toujours dé- fectueufe. A leur exemple , dans les Ballets exécutés dansles Cours d'Europe, on enrichit lorcheftre de.tous les. divers . Inftrumens. de la Danfe. 83 Leur variéré, leur harmonie, leur fon particulier paroifloit anhi changer la Scéne, & donner à chacun des Danfeurs la phyfiono - mie du Perfonage qu'il devoit repréfenter. Pour faire naître, entretenir , accroître l'illufñon Théâtrale, on eut recours à l’art des machines. Le Ballet étoit fondé fur le mer- veilleux. Les chofes les plus ex- tfaordinaires , les prodiges écla- tans , les defcentes des Dieux, le cours des Fleuves, le mouvement des flots de la Mer, routes les merveilles de la Fable fournif- {oienr les fujets de ces Spectacles. Pour les rendre vraifemblables & pour donner un charme nouveau à leur repréfentation:., Part de- voit venir au fecours de la natu- re ; & on trouva , dans les forces mouvantes, dans la Peinture, dans 88 Trais Hiflorique la Menuiferie , dans la Sculptu- re, &c, tous les moyens d'éton- ` ner, d’exciter la curiofité , & de fCduire. | On prir ordinairement la nuit our l'exécution de ces Specta- cles. 11 femble que , fur ce point, plus heureux que les Anciens , les derniers fiécles & le nôtre ayent trouvé le rems qui étoit le plus propre aux actions du Théâtre. Le jour des lumieres eft un pre- mier pas vers limitation , qui commence à faire naître l’illufon Théâtrale ; & quelles reffources ne peut-il pas fournir à l'art, pour donner de la force, de lexpref- fion, de la vérité, à la décoration, & au furplus de Penfemble ? * * Cette partie moins négligée rendroit notre Opéra le plus furprenant fpectacle de l'Europe. Le jour artificiel bien me- nagé eft capable de produire les plus ésonnans effets ; mais c'eft un Ait, & .… dé la Danfi. - 8g Telles étoient les belles parties de ces Spectacles fuperbes confa- crés à la Danfe. Elles furent plus où moins foignées , felon le plus ou le moins de goûr des Compo- fitéurs de ces grands ouvrages, ou des Souverains pour lefquels ils furent préparés. , CHAPITRE IV. Des Ballets Poëriques. L'Opéra en Italie ’empara des fujets de l'Hiftoire & dela Fable, . & l’on vit peu de grands Ballets purement Hiftoriques ou’ Fabu- leux. Les Poétiques qui fournif- foient une carriere plus vaite à peut-être un de ceux qu'on connoît le moins dans les lieux ou il feroit le plus néceffaire, 20 Traité Hiflorique l'imagination des Compofiteurs furent beaucoup plus en ufage. On en compofa de trois fortes, d’Allégoriques , de Moraux, & de Bouffons. . La Reine Catherine de Médi. cis porta ce genre à la Cour de France, & ne ly fit fervir qu'à une efpece de manége domefti. que. Accoütumée à jouir de la docilité des François, elle ne pré- voyoit point les difcordes civi- les, & fon génie n'éroit pas aflez vate pour preffentir comme Au- gufte , l'utilité des Spectacles pu- blics. Ses vües refterent refferrées dans le cercle étroit de la Cour. Toute fa vie fe palfa à divifer, à brouiller , & par conféquent à enhardir les Courtifans, qu'il lui étoit ailé d’affervir , à dédaigner lé fuffrage de fes peuples, qu’elle aïfoit pu s'attacher , à diftraire , de la Danfe. CE à abrutir, à craindre fes enfans, qu'il ne falloit que bien inftruire. Le moment des beaux Arts mé- toit point encore arrivé pour nous. La Mufique même , celui de tous qui a le don de féduire le lus vite , ne put caufer alors qu'une imprefion momentanée & légere, qui fut atfément effa- cée par le premier objet de dif- traction. Jean-Antoine Baïf né à Venife pendant le cours de l'Ambaflade de Lazare Baïf fon pere, & de retour en France après fa mort, y fit pour la Mufique les mêmes’ tentatives que le Cardinal Riari avoit fait à Rome pour les Spec- tacles en général. Baïf étoit fans protecteurs, fans fortune , &c vrai- femblablernent fans manége. On fçait quelle fut la conftance qu'il oppofa dans fa jeunefle à la 92 Traité Hiflorique plus humiliante pauvreté. La di. fette des chofesles plus néceffaires à lavie , ne pur le diftraire de fes études. Le fils d’un Ambaffadeur, que François I. avoit été déterrer , comme un homme rare, qui pen- dant les loifirs de fon emploi avoit compofé des livres eftimés , qui à fa mort n’avoit rien laiflé qu'u- ne bonne renommée. Le Fils, dis-je , d'an pareil Minifire , n’a. voit à Paris, que la moitié d’un mauvais lit de deux pieds , que Ronfard & lui fe partageoient fücceflivement. L'un fe couchoit quand Vautre fe levoir.. Ils bra-. voient ainfi dans le fein des Mu- fes les rigueurs du fort, & lin- juftice de la fortune. Baïf avoit reçùà Venife fous les yeux de fon pere, les com-. mencemens d’une bonne éduca- tion, il y avoit appris la Muf- de la Danje. CE que, qu'il avoit depuis cultivée. JÍ aimoit les arts en Philofophe, ilauroit voulu les répandre dans {a Patrie. Au milieu même de lâdverfité, il ofa en former le projet. Le goût lui tint lieu de crédit & de pouvoir. Il établit chez lui une efpece d’ Académie de Mufique , où on exécuta des compofitions imitées de celles que Baïf avoit entendues à Veni- fe. Ces fortes de Concerts firent quelque fenfation dans le Public, Les gens de la bonne compagnie, qui font toujours de droit con- noiffeurs, voulurent en juger par eux-mèmes, & leur jugement fut favorable. La Cour où ils fe ré- pandirent eut un mouvement de curiofité, dont on profita ; elle fe laila entrainer à ces Concerts & confentit à les entendre. Henri HI. même alla chez Barf ; mais les 94 Traité Hiflorique Courtifans, le Roi , {es mignons ne prirent pas plus d'intérêt à cette nouveauté qu'on en prend our l'ordinaire aux curiofirés de A Foire. Baïfeut du plaïfir , fans en donner. Il ne jouit point de la douceur, dont il étoit digne , de faire paller dans l'ame de fes con- temporains un goût utile. I au- roit fallu au Cardinal Riari un Leon X; & à Baïfun Louis XIV, Pour qu'un bel établiffement foit goûté , s’acheve , fe perfec- tionne , outre l'efprit , les talens & les vües dans Le Citoyen qui le projette, on a befoin encore d’un coup d'œil jufte , d’un vif amour pour le grand , L'un penchant in- vincible pour la gloire dans le Souverain à qui on le propofe. On peut fe paller de toutes ces qualités , qui concourent rare- ment enfemble , pour mettre en de la Danfe. o5 erédir un érablifement médiocre. On n’a qu’à fubftituer à leur place beaucoup de patience, un nds inépuifable d’intrigue , une ame bien balle , un front d'airain. Les reffources du manége dans les Etats mème les mieux policés, font bien fupérieures pour le fuc- cès , aux efons redoublés de la réflexion & du génie. CHAPITRE V. Des Ballets Allégoriques. N Ous avons vå que les Ballets Poëtiques étoient ou Allégori- ques, ou Moraux, ou Bouffons. Ce net que par des Exemples que je crois pouvoir faire connoi- tre ces trois différentes branches de ce grand genre. ‘#6 Traité Hiflorique : Au Mariage de Madame Chré- tienne de France avec le Duc de Savoye , on donna un Spectacle de la premiere efpece. Le Gris- de-Lin en fut le fujet, parce qu’il étoit la couleur favorite de la Princeffe , à qui on vouloit plaire. Au lever de la toile , PAmour parut & déchira fon bandeau. Li. bre alors de la contrainte à la- uelle fes yeux avoient été af- - Bettis; il appella la lumiere & engagea par les plus tendres chants à fe répandre fur les Af- tres, le Ciel, l'Air, la Terre & ` PEau , afin. qu'en leur donnant mille beautés différentes, par la variété des couleurs , il lui fut aifé de choifir la plus agréable. Junon entend les vœux de lA- mour, & les remplit. Iris vole par fes ordres dans les Airs : elle y étale les couleurs les plus vives : PAmour y de la Danfè, 97 l'Amour frappé de ce brillant fpec. tacle , après en avoir joui, fe dé- cide pour le Gris-de-Lin, comme la couleur la plus douce & la plus parfaite. Il veut qu'à Pavenir , il foit le Simbole de ? Amour fans fin. Hordonne que toutes les cam: pagnes en parent les fleurs, qu’el- le brille dans les pierres les plus précieufes , que les oifeaux les plus rares en raniment leurs plu- mages, qu'elle ferve d'ornement aux habits les plus galans des mor- tels. Toutes ces chofes foutenues par les charmes de la Mufique, & par les graces de la Danfe , em- bellies par les plus éclatantes dé- corations & par un nombre infini de machines furprenantes, for- merent les parties & l’enfemble de ce Ballet allégorique, Tom, TI, E * 93 Traité H: iflorique CHAPITRE VL Des Ballets Moraux. | L'Aaniverfaire de la Naïffance du Cardinal de Savoye, fut l'oc- cafion d’un Fête brillante qui oc- çupa en 1634. la Cour de Turin, On y repréfenta un grand Ballet, dont le fujet étoit La Ferita ne- mica della apparenza , follevata dal tempo ; ce qui veut dire , La Vérité ennemie des apparences fou- tenue par le tems. Après une ouverture d’un beau caractère , on entendit un grand chœur de Chant & de Danfe, qui étoit compofé des Faux-bruits & des Soupçons qui précédent P Ap- parence & le Menfonge, Le fond du Théâtre s'ouvrit. de la Danfe. 99 Sur un grand Nuage porté par les Vents, on vit Apparence vêtue de couleurs changeantes : fon corps de juppe étoit parfemé de glaces de Miroir, elle avoit des Ailes avec une grande queue de Paon, & paroifloit comme ac- croupie fur une efpoce de Nid, d'où fortirent en foule les Men- fonges pernicieux , les Fraudes , les Menfonges agréables , les Flat- teries , les Intrigues , les Menfon- ges Bouffons, les Plaifanteries , es jolis petits Contes. ` Ces Perfonnages formerent les premieres Entrées , après lefquel- es le Temps parut. I chaffa l’ Ap- parence, & fit ouvrir le Nuage fur lequel elle s'étoit montrée. On apperçut alors une Horloge immenfe à fable, de laquelle for- tirent comme en triomphe les Heures & la Vérité. Après quel- E ij . 100 Traité Hiflorique ques récits analogues au fujer, el- les formerent les dernieres En- trées qui terminerent ce beau fpectacle. Tels étoient les Ballets Mo- raux ; ils devoient. leur nom à la moralité Philofophique , qu'ils reptéfentoient fous une délicate allégorie. | . Ileftaifé d’appercevoir la vafte carriere que ces repréfentations fournifloient à la Danfe , puif- qu'elle en étoit l'ame & le End. Ces Spectacles au furplus réu- nifloient toutes les parties , qui peuvent faire éclater le goût & la magnificence d’un Souverain. Ils exigeoient des recherches fines pour le choix des habits , des idées vives pour l’aflortiment des perfonages , de Fhabileté pour donner aux Danfes lexpreflion convenable, du génie pour lin- ‘ de la Danfe. tot vention générale, du talent pour la compofition des fimphonies ; du goût, de l’ordre, de la varié- té dans les décorations , de Pima- gination , de ladreffe dans les machines , & une dépenfe im- menfe , pour mettte .en‘mMôuvé- ment une compofieiôn-fi compli- uée, : orie à US Let SF Plufieurs des perfonages d'at- leurs éroient remplis ordinaire- ment par les Souverains eux-mè- mes, les Dames &les Seigneurs les plus aimables de leur Cour. Les Rois ajoutoient fouvent à tout ce gron vient de rapporter, des préfens pour toutes les pet- fonnes diftinguées qui y repré- feritoient des rôles avec eux j 8e ces préfens * étoient ófferts d'une * On nommoit Sapate cette partie du Baller. Il y avoit des Ballets entiers qui portoient ce nom : c'étoient ceux qui E iij. 302 Traité Hiflorique maniere d'autant plus galante; qu’ils paroifloient faire partie de Faction théâtrale. . En France, en Angleterre , en Italie, on a repréfenté , dans des tems différens, un fort grand nombre de ces Ballets Allégori- ques & Moraux ; mais la Cour de' Savoye femblé l'avoir empor- té fur toutês les: autres , par le choix, la galanterie , & Parran- gement qu’elle a fait éclater dans Es fiens. Elle avoit au commence- ment du dernier fiécle, le Comte Philippe d'Agliè , le génie peut- être le plus fécond qui ait encore exifté en inventions théâtrales & galantes. Le grand art des Souve- rains et de fçavoir choifir ; la honte ou la gloire d’un regne dé- pendent prefque toujours d’un n'avoient pour objet que les prélens qu'on vouloit faire.. PRI de la Danfe. 103 homme oublié , ou d’un homme mis à fa place. CHAPITRE VII Des Ballets Bouffons. Le premier & peut-être Íe meil- leur ouvrage de ce genre fut re- réfenté à Venife fur un Théâtre public * , fous le titre dela Ferita raminga ; ce qui veut dire, La Vé- rité vagabonde , qui n’a ni feu né Leu. Le Tems en fit ouverture pat une Entrée fans récit. Elle fut fi bien caraétérifée qu'on comprit * Je ne connojs que ce feul Ballet quë ait été donné au Public, comme Spec- tacle, ailleurs que dans les Cours des Souverains. Tous les autres ont été des Spectacles gratuits, qui ne fervoient qu'aux divertiflemens des Rois & des Princes. | E iv 104 Traité Hiflorique aifément par fes pas, fes mouve- mens , & fes attitudes, le fujet qu'on avoit projetté de repréfen- ter. Un Médecin & un Apoticaire qui formerent la premiere Scéne, sy réjouifloient de ce que les maux du monde faifoient tout leur bien, & de ce que la terre ` coùvroit toujours leurs faures. Pendant ce Dialogue mêlé de Danfe & de Chant, une Femme ‘maltraitée par des Avocats, des Procureurs & des Plaideurs , pa- roit couverte de haillons, maigre, haraffée , eftropiée. Elle s’adreffe au Médecin & à P'Aporicaire pour leur demander quelque fecours. Ils linterrogent. Elle ‘a la mal- adrefle de dire qu’elle eft la Féri- té, & ils la fuient. ` Un Cavalier qui furvient, tou- ché des cris de cette Infortunée, # dela Danfé. . töf s'offre d’abord à elle pour la dé: fendre. Elle a l'imprudence de fe découvrir, & il l’abandonne. Elle apperçoit alors un vieux Capitan qu'elle efpere .d’émou- voir. Celui-ci en lui peignant fes rétendus exploits, lui promet de la fécourir. Elle qui connoït la forfanterie du Capitan p ne peut s'empêcher d'en rire, & il la fuit , en l’accablant d'injures. Cette premiere partie du Bal- let finit par une Entrée vive de Villageois qui virent. la Vérité fans la craindre , fans la fuir, & fans s'intérelfer elle. * Un Négociant fit le premier récit de la feconde partie. Ihse réjouiffoit fans fcrupule y dece que , pour devenir -tiche , il ne alloit que faire banqueroute deux ou trois fois. Cette Scéne * Quelle idée! ou Bal E y 106 Traité Hiflorique fut faivie d’une Entrée dans la quelle un Marchand & un Trai- tant cherchoient à fe défaire en faveur lun de l’autre d'une bonne confcience , qui leur péfoit , qu'ils regardoient tous deux comme un meuble fort incommode & par malheur comme uñe marchandife d'un très-mauvais débit. La Vérité fe préfente à ces deux hommes , qui ne la connurent point: Elle voulut traiter avee eux. À fon air de pauvreté, ils la mépriferent, . Alors plufieurs quadrilles: de Femmes jeunes & belles parurent. La Vérité s'approcha d’elles de la maniere ta plus capable de les in- térefler. Elles crurent elles-mè- mes être touchées du tableau in- téreffant qui frappoit leurs yeux: Les Simphonies fur lefquelles eette Entrée étoit Dapfée expri- % es | dela Danfe : 107 moient des fentimens de tendref- fe & de pitié , que les attitudes les pas, les figures rendoient avec onétion. La Vi grité faifit ce mo- ment : elle fe nomme. Tout-à- coup la Simphonie & la Danfe changent de caractère :peu-à-peu les Quadrilles fe diflipent : /a Véi- rité rete encore trite, rebutée, abandonnée. Dans cet inftant , la Mufe du Théâtre arrive. Elle voit & recon- aoit la Vérité ; Tout le monde , jui dit-elle , vous fuit „vous-hait ; vous délaille. Je vais vous ac- cueillir ; mais foyez docile , & laiflez-vous conduire. A fa voix, accourent alors- les différens petfonnages què- cette Mufe introduit fur la Scéne. Ilè entourent paf {es ordres La Péri- té, la déguifent d'une maniere agréable ai font non-feulernent E Yh 108 Traité Hiflorique changer d'habits , mais encore de gefte , de maintien, de langage.. Ce neft plus une figure trifte , fâcheufe , dégoütante : c’eft un perfonnage vif, gai, amufant, dont la parure & les difcours font déformais l'ouvrage aimable des graces. Des Bouffons qui furviennent, rendent hommage à la Vérité, la choififlent pour leur Souveraine & terminent ce Spectacle par une Entrée générale qui exprime la joie la plas folle. . Les Ballets de ce genre ont dòn- né l’idée de ces Intermédes qu’on joint en Italie aux grands Opéra, & de ces Opéra Bouffons qu'on y repréfente. féparement fur des Théâtres publics. / On ne compofe guéres depuis long-tems ces ouvrages, que fur des fujets bas, communs , & dans à me . de la Danfe. rog le goùt de nos farces anciennes ; mais le fortilége d’une Mufique vive & faillante les rend extrè- mement piquans. On oublie, mal- gré foi pendant la Repréfenta- tion , le mauvais fonds fur lequel ils font bâtis , pour fe livrer fans réferve aux dérails agréables , au Chant d’expreflion ; aux traits multipliés de naturel & de génie, dont fs Muficiens excellens ont Part de les embellir. DCE SERRE PENSE PERRIER CHAPITRE VIIL Des Moralisés. Les vieilles Tragédies de.nos bons Ayeux furent appellées de ce nom 3 mais les repréfentations dont il s'agit ici étoient des ac- riors très-différentes. Une imita- tro Trait Hiflorique | tion des mœurs, des paflions, des actions fut la feule caufe de cette dénomination qu’on donna à cer- tains Ballets * plutôt qu'à d'au- tres. oo Il s’en faut bien qu'ils fuffent des compoftions régulieres. Leur fingularité feule me détermine à les faire connoître. On en repré- fenta un de cette efpece , pour célébrer le Mariage du Prince Pa- latin du Rhin avec la Princefle d'Angleterre. En voici la Defcri- ption , telle qu’on Ïa trouve dans un Auteur contemporain. » Un Orphée jouant de fa Lyre » entra fur le Théâtre, fuivi dun » Chien, d’un Mouton,d’un Cha- » meau,d'un Ours & de plufeurs » Animaux fauvages , lefquels * Ces Ballets étoient encore d'une ef- ece différente des Ballets Moraux,dont Tai parlé au Chapitre VI,- “dela Dans xit # avoient délaiffé leur nature fa- » rouche & cruelle , en l’oyant » chanter , & jouer de fa Lyre: » Après vint Mercüre qui pria » Orphée de continuer les doux » airs de fa Mufique , l'aflurant » que non-feulement les bêtes » farouches , mais les Etoiles du » Ciel, danferoient au fon de fa » yoix. . » Orphée,pour contenter Mer- » cure , recommença fes- chan- » fons. Aufli tôt on vit que les » Etoiles du Ciel commencerent n à fe remuer, fauter , danfer ; »ce que Mercure regardant ,-& » voyant Jupiter dans une nue; » il le fapplia de vouloir tranf- » former aucunes de cesEtoilesien » des Chevaliers, qui euffent été » renommés en amours pour leur » conftante fidélité envers les-Das- » mes tardi oot 112 Traité Hiflorique » A l'infant, on vit plufieurs » Chevaliers dans le Ciel tous » vêtus d’une couleur de Aammes, » tenant des lances noires , lef- » quels ravis aufi de la Mufique » d'Orphée , lui en rendirent une » infinité de louanges. » Mercure alors fupplia Jupiter » de transformer aufli les autres » Etoiles en autant de Dames » qui avoient aimé ces Chevaliers, » Incontinent , ces Etoiles chan- » gées en autant de Dames furent » vües vêtues de la mème couleur » que leurs Chevaliers. » Mercure voyant que Jupiter » avoit ouï fes prieres , le fupplia » de permettre que toutes ces » ames céleftes de Chevaliers avec » leurs Dames defcendiflent en » terre , pour danfer à ces nôces x Royales. Le » Jupiter lui accorda encore dela Danf 113 ‘w cette requête, & les Chevaliers » & leurs Dames defcendant des » nues fur le Théâtre au fon de » plufieurs Infrumens danferent » divers Ballets ; ce qui fut la fin » de certe belle Moralité. Quel monftre qu'une pareille compofition ! Comment ne pas regretter les dépenfes exceflives qu'elle a dù coûter ? Ce n’eft pas cependant par le défaut d'imagi- nation qu’elle péche. Il en falloit , our la combiner ; & il y a de Pefprit & de la galanterie dans la maniere dont le dénouement eft tourné vers l'objet principal de la Fête; mais quelle barbarie dans le defein! quelle bifarrerie dans les tableaux ! quelle puérilité dans les moyens ! quel défaut d’agré- mens , de graces , de convenance dans tout l'ouvrage ! Sans le goût , mème avec du 114 Traité Hiflorique talent , il ne faut rien entreprer- dre dans les Arts. On fait prefque tout avec cette partie délicate de lefprit, & on ne fait rien fans elle, Cet un fentiment vif, prompt & sûr, qui met tout à fa place & qui ne peut rien fup- porter dans le hew où il ne doit point être. Il ménage les con- traites, évite les contradictions, écarte les idées baffes , dédaigne les petitsdétails,réjetteles moyens frivoles ou gigantefques , mado- pte que les vües fines , les plans nobles , les idées juftes. Le Souverain qui fçait bien choifir, pour imaginer, arranger & conduire une Fête d'éclat, di- minue quelquefois de moitié fa dépenfe , & double toujours fa gloire. a de la Danfe- > 11g 6 ê eu DOC DUT aR TANT x NC LIVRE SECOND. ER RENE CHAPITRE L Des Ballets Ambulatoires. CE neft pas feulement au Théi- tre, que la Danfe a formé le fond d'un grand Spectacle. Des Fêtes confacrées par la piété, aurorifées par l'ufage , & rendues auguftes par le motif qui les fair célébrer Pont fait employer encore de la maniere la plus folemnelle dans des occafñons parricuheres. Les Portugais imaginerent au- trefois , & ont depuis mis fou- vent en pratique des Ballets. Am- bularoires , dont l'appareil , la pompe, la nagnificence ne le cé- 116 Traité Hifiorique dent en rien aux Speëtacles que nous venons de décrire. La pre~ miere idée leur en eft venue des Tyrrhéniens; & l'antiquité adon- né à ce genre le nom de pompe Tyrrhénique *, La mer , le rivage, les ruës , les places publiques, font les Théâ- tres fur lefquels on fait voir fac- ceflivement ces repréfentations.. Je crois qu'on ne fera pas fâché d’en trouver ici une defcription exacte, & je vais, pour cette rai- fon , en rapporter deux des plus célébres. - : - On dônna Pun de ces Balles Ambulatoirés À l’occañion de la Canonifation du Cardinal Char- ..* Chorus erat Cithariftorum & Saty- rorum ad inftar pompæ Tyrrhenicæ : omnes balteo accinéti , coronam au- ream capite gerebant , & æquo gradu gradiebantur ordine cum cantu & falta- tione. Ap. Alex, - de la Danfe. 117 les Borromée , qui {ous le Ponti- ficat de Pie IV. avoit été Protec- teur du Portugal *. | A trois mille du Port de Lif- bonne , fur le pont d'un gros vaifleau orné de voiles de diffé- rentes couleurs , de banderolles, de cordages de foye , on avoit élevé un fuperbe baldaquin dé- toffe d’or , fous lequel on avoit placé l’image du Cardinal Protec- teur. On fuppofoit , qu’il venoit , pour la feconde fois, prendre la protection du Royaume. Ainfi tous les vaiffeaux du port magni- fiquement appareilles vinrent juf- qu'à cet endroit à fa rencontre, * Tous les Royaumes Catholiques ont à Rome un Cardinal qui fe mêle de leurs affaires Eccléfaftiques auprès du Saiat-Sicge. Celt de cette fonétion que chacun de ces Cardinaux tire fon titre de Protecteur. ' . = 1418 Traité Hiflorique lui rendirent les honneurs de la mer , & toute cette Flotte vogua enfuire en bon ordre jufqu’à la Rade de Lisbonne, où elle entra au bruit de toute l'artillerie de la Ville. Les Chailes de faint Vincent, & de faint Antoine de Padoue * furent portées en pompe jufqu’au Port. On feignoit que ces deux principaux Patrons du Portugal alloient en recevoir le Protec- teur. Les Chaffes de ces deux Saints portées par les Grands de Etat, étoient fuivies de tous les corps Eccléfiaftiques:, qui au moment du débarquement reçurent Pima- ge de Charles, avec les tranfports de la plus vive joie, & au bruit * On le nomme ainfi parce qu’il mou- rut dans cette Ville. I étoit né à Lif- bonne. o -de la Danje. 119 du Canon de la Ville & des Vaif- feaux. L'Image fut placée tout de fuite fur un riche brancard & eri- tourée, en des pofitions fubalter- nes , de toùtes [es Images des au- tres Saints particulierement ho- norés en Portugal : elles étoient toutes portées fur des brancards dorés , ornés de feftons, de ban- derolles, & de beaucoup de pier- reries. | La Marche alors commença : elle fut compofée des différens corps Religieux , des Eccléfiafti- ques , de toute la Nobleffe & d'u- ne foule inombrable de Peuple. Quatre Chars d'une grandeur : extraordinaire étoient diftribués entre tous ces différens Etats. Le remier repréfentoit le Palais de b Renommée; le fecond , la ville de Milan ; le troifiéme , le Por- 120 Traité Hiflorique tugal ; le quatrième, l’Eclife. Autour de chacune de ces ma- chines roulantes, des troupes de Danfeurs exécuroient au fon des plus éclatantes Symphonies, les actions célébres du Saint , & ceux qui étoient autour du Ghar de la Renommée fembloient par leurs attitudes aller lesapprendre à tous les Peuples du monde. Cette pompe paffa du Port dans la Ville , fous plufeurs Arcs de triomphe, Les rués étoient parces de Tapifleries les plus riches ; la terre étoit jonchée de Fleurs. Sur des Théâtres élevés en plufieurs quartiers de la Ville, on voyoit exécuter des Danfes vives fur des Symphonies qui exprimoient Pal- légrefle publique : dans tous les détours des ruës, une foule d'Inf- trumens de toutes les efpeces étoient répandus fur des échaf- faurs, de la Danfi, 12E fauts. On étala dans cette Fête, des richeffes immenfes. L’Image feule du nouveau Saint fut enri- chie de plus d’un million de pier- reries. us o La Béatification d Îgnace. de Loyola donna lieu au fecond Bal- let de ce genre, qu’on fe propofe ` de rapporter. » Le 31. * Janvier ( 1610.) » après l'Office folemnel du ma- » tin & du foir, fur les quatre » heures après midi , deux cens » Arquebufiers fe rendirent à la » porte de Notre-Dame de Lor- » rette , où ils trouverent une ma- » chine de bois d'une grandeur » énorme qui repréfentoit le che- » val de Troys.. 5 Ce Cheval commença dès- * On tranfcrit tout ceci mot à mot du Traité des Ballets du Pere Ménefrier Jéfuire. Tome II. F* 13% Traité Miflorique » lors À fe mouvoir par de fecrets & reflotts , tandis qu'autour de ce » Cheval fe repréfentoient en » Ballets les principaux" événe- » mens de la guerre de Troye. t 5 a Ces fepréfentations durerent » deux bonnes heurés, après quoi # oh atriva à la place Saint-Roch » où eft la Maifon Profefle des » Jéfuites. | - => Une pattie-decerte Place re- ss préfertoit li ville de Troye avec » fes tours êc:fés murailles. Aux » approches du Chéval , une par- » tie des murailles tomba. Les Soldats Grecs fottirent de cette ssmachiné ; t ‘és Troyens ‘de » leur Ville; armes B'ébtiverts » de feux d'artifice avec lkfquets + ils Brent un combat merveil- » leux. l S ` » Le Cheval jettoit des feux » contre la Ville ; la Ville contre t AS Bayt .… dela Dan. 123 » v le Cheval; & l’un de plus beaux ; fpectacles fut la décharge de e dix-huit Arbres tous chargés » sde femblables feux. , » Le lendemain , d’abord après » le dîné, parurent fur Mer au » quartier de Pampuglia , quatre » Brigantins, richement parés > » peints & dorés , avec quantité » de banderolles &'de grands » chœurs de Mufique. Quatre n Aimbaffadeurs, au nom des qua- » tre Parties du Monde , ayant » appris la Béatification d Ignace >da Loyola , pour reconnoitre » les bienfaits que toutes lés par- »ties du Monde avoient recu » de lui , venoient lui fairehg » mage, & lui offrir des Ag , » avec les refpedts des Royaumes » & des Provinces de chacune de n ces Parties. | x» Toutes les Galeres. & Les F ij 124. Traité Hiflorique » Vailleaux du Port faiuerent ces » Brigantins. Erant arrivés à la » place de la Marine , les mbaf- » fadeurs defcendirent , & mont w» terent en même-tems fur des » Chats fuperbement ornés, &, -#‘accompagnés de trois cens Ca- ə valiers , s'avancerenit vers le » College, précédés de plufieurs » Trompettes. `a Après quoi des Peuples de ‘» diverfes Nations, vêtus à la ma. » niere de leurs Pais,faifoient un » Ballet très-agréable , compofant ` » quatre Troupes ou Quadrilles, > pour les quatre Parties du Mon- eo . . k: Les Royaumes & les Provin- » ces, repréfentés par autant de » Génies marchoient , avec ces » Nations ; & les Peuples dif- » férens , devant les Chars des 3-Ambafladeurs de FEurope, de . de la Danfe. 125 » PAfe , de l'Afrique, & de FA- » mérique , dont chacun éroit ef- » corté de foixante -dix Cava- » liers 0o ooe ee » La Troupe de l'Amérique » étoit la premiere , & entre » fes Danfes elle en avoit une » plaifante de jeunes Enfans dé- » guifés en Singes, en Guenons ; » & en Perroquets. Devant le » Char étoient douze Nains mon- » tés fur des Haquenées : le Char » étoit tiré par un Dragon. __» La diverfité & la richeffe des » habits ne faifoient pas le moin- » dre ornement du Ballet & de » cette Fête , quelques-uns ayant » pour plus de deux eens mille » écus de pierreries. 126 Traité Hiflorique DE ST SES TE A naa Ee DA ET RASE] CHAPITRE Il. Des Fêtes de la Cour de France, depuis 1560. jufqu'en l'année | 1610. T Es Tournois, & les Carrot- fels, ces Fètes guerrieres & ma- nifiques avoient caufé à la Cour de France en l'année 1559. un événement trop tragique , pour qu'on påt fonger à les y faire fer- vir fouvent dans les réjouiffances folemnelles. Ainfi les Bals, les Mafcarades , & fur-tout les Bal- lets qui n’entraînoient après eux aucun danger , & que la Reine. Cacherine de Médicis avoit con- nus à Florence , furent-pendant plus de cinquante ans , la ref- fource de la galanterie & de la de la Danfe. 127 magnificence - Françoife *, L'ainé des enfans de Henri IX, ne regna que dix- fept mois. Ien coûra peu de foins à fa mere, pour le diftraire du Gouvernement que fon imbéciilité le metroit horg d'étar de lui difputer ; mais le caratère de. Charles IX. Prinçe fougueux qui joignoit à quelque * Depuis 149. qui fur lé époque de la mort de Henri IE. julquen année 1612. il n'y cut que quatre Tournois en Fran- ce; le premier à Orléansien. 1560. où Henri de Bourbon Marquis de Beant préau fur tué ; le fecond en 1573. célébrer. lej jour de, la naiffance de che les IX..où ce Roi & łe Duc d'Anjou fon frere foutinrent le combat à tout ve- nant; fetroifiéme en 1581 aw Mariage du Duc de Joyeufe & de’Maïguerite de Lorraine; le quatriéme en 1612 pour le double Mariage dû Rói: Lours XIR avec lInfanté dElpagne 8 du” Roi Philippe avec la feconde Fille de France Le nombre des Mafcarades & des Bale lets qui furent danfés: pendänt fe cours: de ces cinquante ans eft immenfe. t Iv 128 Traité Hifforiqre efprit un penchant naturel pour les beaux Arts, tint dass un mou- vement continuel ladreffe , -les ‘reflources , tå politique de la Rei- ne. Elle imagina Fêtes fur Fè- tes , pour lui faire perdre de vûe fans ceffe le feul objet dont elle auroit dû toujours l’occuper. Henri IILI. devoit tout à fa Mere & il n'étoit point natu- rellement ingrat. Il avoit la pente la plus forte au libertinage , un goût exceflif pour le plafir , Fef- prit léger, ke cœur gâré ; Pame foible. Catherine profita de cette vertu. & de ces vices pur arriver à fes fins. Elle mit en jew , les Feftins , les Bals , les Mafcarades, les Ballets, les Femmes les plus belles; les Courtifans les plus li- bertins: Elle endormit ainfiice Prince malheureux fur un trône entouré de précipices. $a:vie ne | de la Danÿ. 119 fut qu’un long fommeil embelli quelquefois par des images rian- tes, & troublé plus fouvent par des fonges funeftes. Pour remplir l'objet que je me propofe ici, je crois devoir choi- fir, parmi le grand nombre de Fêtes qui furent imaginées durant ce regne, celles qu'on donna en 1581. pour le Mariage du Duc de Joyeufe & de Marguerite de Lorraine belle-fœur du Roi. En retraçant idée de la, galanterie de ce tems , elles font voir que la Danfe fut un art connu des Fran- çois , avant tous les- autres , com- me il Pavoit été autrefois des- Grecs & des Romains. Je ne fais. au refte, que copier d'un; Hito- rien * contemporain, les. dérails: que je vais écrire. = o, ©» Le Lundi dix-huit Septembre * Journal dé HEtoile.. x3o Traité Hifiorique » 1581. le Duc de Joyeufe & » Marguerite de Lorraine Fille » de Nicolas de Vaudemont fœur » de la Reine, furent fiancés en: » La Chambre de la Reine, & le » Dimanche fuivant, furent ma- » riésà trois heures après midi en » la Paroïfe de Saint-Germain de. » P Auxerrois. » Le Roi mena la Mariée au » Mouftier fuivie de la Reine. » Princefles & Dames tant riche- » ment vêtues, qu'il neft mémoi- » re en France d’avoir vå chofe fi » fomptiieufe.Les habillemens du » Roi & du Marié étoient fem- » Blables , tant couverts de bro- » deries , de perlés, pierreries, » qu'il étoit poflible de les efti- » mer ; car tel accoutrement y » avoir qui coûtoit dix mille écus 3 de façon ; & toutes fois, aux # dix-fept Fefins qui de rang êc ` deta Danfi -337 » de jour autre, par ordonnan- » ce du Roi , furent faits depuis » lęg. Noses ;. parles: Princes: & » Seigneurs parens de Ja Mariée -» $autres des: plus gtands:de la » Cour. -tons lès,Seignenrs .& 5 Dames chingetenr. d'accoutre- » mens. doët la:plüpart éroiène » de raile &e drap or be Patgent » enrichis, de. broderies &' de ə, pieggeries en grand. nombre & » de grand prigi: .» La dépense y: fur.f. grandes » y compris les: Tournois, :Mat.. » carades,. Préfens; Devifes,: Mu- 5» fique ,. Liviées.;: :que le. bruit ` » étoit que le Rok n’en feroir.pas » „uitte pour. douge çons sl #: écus. Le LETIO Le Mardi 18: Fe x Cardinal de: Bourbon: fit: fon x CE ui: révieñé yip de fi pil- dde gone mono à Les Abe LitAi as à 332 Traité Hiflorique » Feftin de Nôces én PHôtel dé »:fon Abbaye Saint.Germaïn des. » Prés, & fit fairé à grands frais: » fur la riviere de Séines un gr and » & fuperbe appareil. d'un ‘grand » Bac accomodé en:forine de Chat a triomphant, dans lequelleRoi, » Princes‘; z Prncefles & les Ma- » triés devoient paffer du Louvre » aux Pré-aux-Cletcs , en pompe » moult folemnelles , car ée beau » Char triomphant; dévoit être. “tiré par-deflus Peau, par Fau- “trés batteaux “déguifés ‘en Che- » vaux Marins, Tritons, Dau- »phins, Baléines & autres monf- » tres Marinsen nombre de vingt- atre , -en ‘aucuns defquels. » étoient portés à couvert au ver a tredefdits mÔnfiress, Trompet- » tess Claitóonsi Cornéts., Vio alons > Hautbois ; & plufieurs: . Muficiens. d'excellencessmème V -de la Danfe. 133 » quelques tireurs de feux Arti- » ficiels , qui pendant le trajet » devoient donner maints paffe- » tems , fant au Roi qu'à $0000.. » perfonnes qui étoient fur le ri- » vage ; mais le myftère ne fut » pas bien joué, & ne put-on fai- »re marcher les Animaux ainfi » qu'on l'avoit projetté, de façon s que le Roi ayant attendu depuis » quatre heures du foir jufqwà » Ept aux“ Thħuilleries ;- le mou- ` » vement & acheminément de ćes » animaux, fans en appercevòir » aucun effet ; dépité, dit, qu'il » voyoit bien que c'étoient des bêtes ». qui commaridoient d autres be> » tes ; & étant monté en: Coche y en altialec Es Reines & route 5.14 fire; aa Fèltihiquifatle plus. » magnifique de tous, nomme- » mient én ce qué: ledit Cardinal » fitteprélgnterun: Jardin arhi- 134 Traité Hiftorique » giel garni de fleurs & de fruits, » comme fi ç'eût éré en Mar, ou » en Juillet 8& Août. oi » Le Dimanche 15. Ottobre minuit. à jgense : x J droit dans ce tems un dés meil- Teurs Violons de l'Europe ,. & fon ou vrageauieft ioprimé eft plein d'invem de la Danfi. 13% toute Pordonnance. Ilen commu- niquale planà la Reine qui Pap- prouva; mais: le peu de tems qui reftoit ne lui permettant point de fe charger des Récits, de la Mu- fique & des Décorations ; la Ret- ne, àfapiiere, commanda à la Chenaye Aumônier di Roi dé faire les Vers; Beaulieu Mufcier de la Reine eut ordre de compo: fer la Mufique; & Jacques Patin: Peintre du Roi fut chargé des-Dé- corations. CS » Le Lundi 16. en la belle & » grande Lice dreflée & bâtie au: tion & d'efprit. Le Maréchal de Briffac Gouverneur de Piémont avoit goûté Beaujoyeux , & l’avoit envoïé à Cathe- rine de Médicis qui:le fit fon: Valet-dez chambre, . - Pa ee o Dag D'Aubigné, dans fa vie gu? eft à læ tête du Baron de Fœnelte, fe prétend! Fauteur de ce Ballet x. c'eft un menfonge- groffier. Nous.dattons de loin çn France pour lesvols Litteraires. 2 T 136 Traité Hiflorique #.Jardin du Louvre , fe fit un » combat de quatorze-blancs con- » tre quatorze jaunes à huit heu- » res du foir aux flambeaux.. » Le Mardi 17. autre combat, » à la Pique, à l'efoc, au tron- » çon de la Lance, à pied & à » cheval ; & le. Jeudi 19. fut fait » le Ballet des Chevaux, auquel » Jes Chevaux d'Efpagne, Cour- » fiers & autres en combattant » s'avançoient , fe retournoient » contournoient au fon & à la ca- » deñcé des Trompettes & Clai- » rons, y ayant été dreflés cinq » mois auparavant. » Tout cela fut beau 8 plai- » fant ; mais Ta grande excellence » qui fe vit les jours-de Mardi & # Jeudi, fut la Mufique de voix »-8& d’inftrumens la plus harmo- .n nieufe & le plus déliée qu'on. agit jamais ouie (072 la devoit aw de la Danfe. 137 » goût & aux foins de Baif) furent » auf les feux artificiels qui bril- » lerent avec effroyable épouvan- » tement & contentement de tou- » tes perfonnes fans qu'aucun en » fåt offenfé. | La partie éclatante de cette Fè- te qui à été faifie par PHiféorien que j'ai copié , neft pas celle qui méritoit le plus d'éloges. H y en eutune qùi hi fut très-fupérieure & qui ne Pa pas frappé. La Reine & les :Princefles qui repréfentotent dans le Ballet les Nayades & les Néréides. , rermi- ` nerent ce fpectacle par.des pré-. fens ingénieux qu’elles offtirent aux Princes & Seigneurs , qui fous la figure de Tritons avoient, danfé avec elles. C’étoient des Médailles d’or gravéesavec afér ‘de finefle pouf le tems. Peut-être ne fera-t-on pas fâché Fem trous ver ici quelques-unes. 138 Traité Hiflorique | ? Celle que la Reine offrit aw Roi repréfentoit un Dauphin qui nageoït fur Les flots : ces mots étoient gravés fur le revers : . Deljhinum nt Delpkiñem rependas, ° Ce qui veut dire : Je vous. donne un Dauphin 3: & en ata tendsun autre. Madame de Neversen donnaune au Duc de Guife , fur laquelle étoit gravé un Chéval - Marin x avec.ces mots : | Adverfus fenjer in hofleme - o Prér fondre fúr l'ennemi, i- ni y avoit far celle que M. de Genevois reçut de Madame de Guife un Arion avec ces paroles : n Popali fi nperat prudentia frans. Le peuple, en vain s'émeut ; la prudence l'appaife. Madame d Aumale en donna une. de la Danfe 35 à M. de Chauffin , fur laquelle étoit gravée une Baleine, avec cette belle maxime : Cui [at nil ultrà. Avoir aflez, ceft avoir tout. Un Phyfités, qui eft une efpece d'Orque ou de Baleine, étoit re- préfenté fur la Médaille que Ma~. dame de Joyeufe offrit au Mar- quis de Pons, ces mots Jui fer- voient de devife : Sic famam, jungere fama, Si vous voulez pour vous fixer la renoms . mé, Occupez toujours fes cent voix. Le Duc d'Aumale reçut un Tri- ton tenant un T rident & voguant fur les flots 1 irrités. Ces trois mots. étoient gravés fur le revers : Commovet é fedat. H les trouble & les calme. Une branche de Corail fortant 140 Traité Hiflorique de l'eau étoit gravée fur la Mé- daille que Madame de l'Archant préfenta au Duc de Joyeufe. Elle avoit ces mots pour dévife : , Eadem natura remanfit: . Il change en vain; il eft le même. … Ainfi la Cour de France trou- blée par la mauvaife politique de’ la Reine, divifée par intrigue , déchirée par le fanatifme, ne cef- foit point cependant d’être en- jouée, polie & galante. Trait fn- gulier & de caractère , qui ferait fans doute une forte de mérite , fi le goût des plaifirs, fous un Roi efféminé *, n'y avoit été pouflé jufqu’à la licence la plus effré- née **; ce qui eft toujours une * Journal de Henri III. ** Henti{lf. courôit le Bal en habit de Fille. H donna un feftin en‘raucres à fa Mere, où les femmes fervirent dé- Bvifées en hommes, La Reine lui rem- de la Danfe. É4T tàche pour le Souverain , une fié- triffure pour les Courtifans, & une contagiôn funefte pour le Peuple. CHAPITRE IIL Suite du Précédent. I - H Enti IV. avoit été élevé dans un Païs où Pon danfe en naiffant. Il ne fut queftion, dit le Duc de Sulli dans fes Mémoires * , pen- dant tout le tems du féjour de ce Prince en Bearn , que de réjouif- Jances & de galanteries. Le goút de Madame fœur du Roi pour ces. di. dit la pareille par un autre où les Dames les plus belles firent le même office, la gorge découverte & les cheveux épars. Mez, Hifi. de Fr, fur l'annee 1577. - * Mém. de Sulli, Liv. 1 142 Traité Hifiorique vertiffemens lui etout d une reffource inépuifable. J'appris auprès de cet- te Princeffe, continue Sulli , e métier de Courtijan dans lequel j'é. tois fort neuf. Elle eut la bonté de me mettre de toutes fes parties ; & je me fouviens, qu’elle voulut bien m'apprendre elle-même le pas d’un Ballet qui fut exécuté avec beau- coup de magnificence. _ Auf la Danfe fut-elle un des amufemens favoris de Henri IV. Il fembloit trouver dans les char- mes de cet exercice , lorfqu'’il fut parvenu au trône, le dédomima- gement d'une partie des travaux wil lui avoit coûté à conquérir. Sulli, lẹ grave. Sulli * , étoit * L'Hiver de 1608. difent les Mémoi- res de Sulliy Liv. 25, fe pafa tout en- tier én de plus grands divertiflemens encore que les autres , & dans des Fêtes préparées , avec beaucoup de magnifi- . cence.... l'Arfenal étoit coujourts Peny - dela Danfe. 143 Tordonnareur des Spectacles qui amufoient ce bon Prince; mais il Jes lui offroit en Miniftre Philo- fophe , & Henri IV. les recevoit en grand Roi. a On lui anñonça un jour, pen- -dant une de ces Fêtes, la prife d'Amiens par l’armée Efpagnole. Ce coup eff di Ciel, dit-il, cef affez fait le Roi de France : il eff zems de faire le Roi de Navarre s “& fe retournant dú côté de la ‘belle Gabrielle , qui, comme lui, portoit les habits de la Fête, & Qui fondoit en larmes, il fui dit : droit où s'exécutoiént ces Jeux & ces Spectacles qui demandoierit quelque “préparation... J’avôis fait éonftruire à ce fujet une falle fpatieufe … un jour q7 ón repréféntoit un ført beau Ballet dans cette falle, &c. Il dit dans ce même endroit , que orfqu’il ne fe méloit pas de ces diver- qiffemens, fé Roi tfouvoir coujours qu'il “y mignduoir quélque thote, ` 144 Traité Hiflorique Ma Maïtreffe , il faut quitter nos armes , & monter a cheval, pour faire une autre guerre. Le jour mé. me en effet, il raffembla quelques Troupes , marcha à Amiens avec elles , & le-premier. Les grands Rois donnent tou- jours leur ron aux Cours. même -des autres Rois. On danfa dans tous les Erats de l'Europe , parce que cet exercice étoit à la mode À la Cour de Henri IV. Je trouve dans les Mémoires du tems,qu'on y exécura plus de quatre-vingts grands Ballets , depuis 1689. jufqu'en 1610. beaucoup de Bals magnifiques , & un très- grand nombre de Mafcarades fort fin- ‘gulieres. Ce bon Roi * avoit une forte % Le Dimanche 23. Février 1697. qui était Le premier Din anche de Carême, Je Roi firune Mafcarade de Sorciers, & . En ts À e Le de la Danft. 145 de païlion pour ce genre d'amufe- ment. Peut-être cit-ce durant fon Regne , que les François ont le plus danfé , & qu'ils fe font le mieux battus. CHAPITRE IV. Des Bals. Un Tableau de Philoftrate *, nous repréfente Comus dans un Salon éclairé avec autant de goût que de magnificence. Un chapeau de rofes orne fa tête ; fes traits ` font animés de vives couleurs, la joie elt dans fes yeux , le fourire eft fur fes lévres. alla voir les compagnies de Paris. Il fut {ur la Préfidente Saint-André , {ur Za- met & à tout plein d'autres lieux , ayant toujours la Marquife à fon côté’, quite démafquoit & le baifoir par-tout où il entroit, L'Etoile, Jours. de Henri IV. , 332. Ed. 1741. P PT ioiléme Tableau. Tome H. G * 146 Traité Hiflorique Ennivré de plaifirs , chancelant fur fes pieds , il paroît fe foûte- nir à peine de la main droite fur un épieu. 1l porte à la gauche uz flambeau allumé qu'il laiffe pen- cher nonchalamment , ‘afin qu'il bräle plus vite.* | Le parquet du Salon eftjonché de fleurs : quelques Perfonnages du Tableau font peints dans des attitudes de danfe : quelques au- tres font encore rangés autour d'une Table proprement fervie ; mais Le plus grand nombre eft pla- cé avec ordre fous une Tribune- dans laquelle on découvre une foule de Joueurs d’Inftrumens, ‘qu'on croit entendre. C’eft un Bal en formé, auquel Comus pré- : fide. Le goût moderne ne produit rien de plus élégant. ` * Rien weft plus Philofophique qug eette Image, ' a ca g eye Èo oum TE R de la Danft. 147 Comus, en effer, eft regardé comme l’Inventeut de toutes les Danfes , dont les Grecs & les Ro- mains embellirent leurs Feftins. Elles furent d’abord , comme les Intermédes de ces repas que la joie & amitié ordonnoient dans les familles. Bientôt le plaifir ; la bonne chere & le vin donnerent une plus grande étendue à cet amufement. On quitta la table, pour fe livrer entierement à la Danfe. Les familles s’unirent , pour multiplier les Acteurs & le plaifir; mais P Affemblée en deye- nant plus nombreufe , prit un air de Fête, dont les égards, la bien- féance & l’orgueil s’établirent bientôt les arbitres fuprèmes. Dès-lors, les jeux rians de Bac- chus , la gayeté des Feftins , la li- berté qu'infpirent le vin & la bonne chere ; ce défordre aima- ÿ 148 Traité Hifiorique le qui préfidoit aux Danfes in- ventées par Comus difparurent, pour faire place au férieux , au bon ordre , à la dignité des Bals de cérémonie. Nous trouvons leur ufage éta- bli dans l'Antiquité la plus recu- lée; & il weft point étonnant, qu'il fe foit confervé jufqu’à nous. La Danfe fimple , celle qui ne de- mande que quelques pas , les gra. ces que donnent la bonne éduca- tion & un fentiment médiocre de la mèfure , fait le fond de cette forte de Spectacle ; & dans les occañons folemnelles, il et d’une reffource aïfée., qui fupplée au défaut d'imagination. Un Bal eft fitôt ordonné, fi facilement ar- rangé : il faut fi peu de combinai- {fons dans P'Efprit, pour le rendre magnifique : il naît tant d'hom- mes communs , & on en voit f de la Danfe. 149 peu qui foient capables d’inven- ter des chofes nouvelles , qu'il étoit dans la nature, que les Bals de cérémonie une fois trouvés fuffent les Fêtes de tous les temis. Ils fe multiplierent en Gréce, à Rome & dans l'Italie. On y dan- foit froidement des Danfes gra- ves. On n’y paroïfloit qu'avec la parure la plus recherchée : la ri- cheffe , le luxe y étaloient avee dignité une magnificence mono- tone. On n’y trouvoit alors, com- me de nos jours , que beaucoup de pompe fans art, un grand fafte fans invention , l'air de diffipa- tion fans gayeté. C'eft dans ces occafions, que les Perfonnages les plus refpecta:- bles fe faifoient honneur d’avoir cultivé la Danfe dans leur jeunef- fe. Socrate eft loué des Philofo- phes qui ont vécu après lui, de G iij xfo Traité Hiflorique ce qu’il danfoit , comme un au- tre , dans les Bals de cérémonie d’Athénes. Platon , le divin Pla- ton mérita leur blâme , pour avoir refufé de danfer à un Bal que donnoït un Roi de Syracufe ; & Je févere Caton, qui avoit né- ` gligé de s’inftruire, dans les pre- miers ans de fa vie, d’unatt qui étoit devenu chez les Romains un objet férieux , crut devoir fe l- vrer à cinquante-neuf ans , com- me le bon M. Jourdain , aux ri- dicules inftructions d’un maître à danfer de Rome *. Le préjugé de dignité & de bienféance établi en faveur de ces Affemblées , fe conferva dans toute l Antiquité. Il paffa enfuite, dans toutes les conquêtes des Ro- mains , & après la deftruction de _* J'en ai déja parlé dans la premiere. Partie. - de la Danfes Ifi FEmpire , les Etats qui fe forme- rent de fes débris , retinrent tous cette inftitution ancienne. . On donna des Bals dé cérémonie jif- qu'au tems où le génie trouva des moyens plus ingénieux , dé figra- Jer Ja magnificence & te goût des Souverains ; mais ees belles“ ii- ventions n’anéantirénit point äh ufage fi connu ; les Bals fubfifte- rent & furent même confacrés aux occafons de la plus haute cê rémonie. > (50o bu SEH _ Lorfque Louis X 1: voulet montrer toute la dignité de fon rang, à la ville de Milan, il or- donna un Bal folemnel où toute la Nobleffe fut invitée. Le Roi eñ fit l'ouverture ; les Cardinaux de Saint-Sevetin &. de Narbonne y danferent ; les Dames les plus ai- mables y frent éclater leur goût, leur richefle , leurs graces. Giv 152 Traité Hiflorique Phillippe IL. ‘alla à. Trente em 1462. pendant la tenue du Con- cile. Le Cardinal Hercule de Mantoue qui y préfidoit en af- fembla les Peres, pour détermi- ner la maniere dont le fils de YEmpereur .Charles-Quint y fe- roit reçü. Un Bal. de cérémonie fat délibéré à la pluralité des voix. Le jour fut pris ; les Dames les plus qualifiées furent invitées, & après un grand Feftin , le Car- dinal de Mantoue ouvrit le Bal, où le Roi Philippe & tous les Peres du Concile, dit le Cardi- nal Palavicin , dont j emprunte ce trait Hiftorique, danferent avec autant de modeftie que de di- gnité. La décence , lhonnèteté, la convenance de ces.fortes de Fêtes éroient au refte , dans ce tems, fi folemnellement établies dans lo- de la Danfe.” 153 pinon des hommes, que Pamer Fra-Paolo dans fes déclamations eruelles contre ce Concile,ne crut pas même ce trait fufceptible de critique. | La Reine Catherine de Médi- cis qui avoit des deffeins & qui n'eut jamais de fcrupules, égaya ces Fêtes, & leur Jonna même une tournure d’efprit qui y rap- pella le plaifir. Pendant fa Régen- ce , elle mena le Roi à Bayonne, où fa Fille Reine d’Efpagne , vint la joindre avec le Duc d’Albe que la Régente vouloit entretenir. C'ett-R, qu'elle déploya tous les petits refforts de fa politique viss à-vis d’un Miniftre qui en, con: noifoit de pus rands, & les refy fources dela galanterie vis-à-vis: d’une foule de Courtifansdivifés,. qu'elle avoit intérèt de diftraire’ de l'objet principal qui, favoir amenée. Gy tj4 Trai H iflorique Les Ducs de Savoye & de Lor- raine , plufieurs autres Princes étrangers étolent accourus à la Cour de France, qui étoit aufli. magnifique que nombreufe. La Reine qui vouloit donner une haute idée de fon adminiftration donna le Bal deux fois le jour , Feftins fur Feftins , Fête fur Fête.. Voici celle où je trouve le plus. de variété , de goût & d’inven- tion *. Dans une petite Ie fituée dans. la riviere de Bayonne & qui éroit couverte d’un bois de Haute-Fu- taye , la Reine fit faire douze: rands Berceaux qui aboutiffoient à un Salon de forme ronde. qu'on avoit pratiqué dans le milieu. Une quantité immenfe de Euftres. de fleurs. furent fufpendus aux. =.* Voyez les Mémoires de la. Reine Navarre o o Yos N oO de la Danfi: asy Arbres, & on plaga une Table de douze couverts dans chaçun des Berceaux. . < La Table du Roi, des Reines, des Princes & des Princefles du Sang étoit drelléedans le milieu du Salon , en forte que rien ne teur éachoit la vüe-des douze Ber ceaux, où'étoient les Fables def- tinées au refte de la Cour Plufñieurs Symphoniftes diftri- büds: derriere les Berceaux: & car chés par les Axbres fé firent en tendre , dès que le Ror parut. Les- Filles - d'honneur des deux Reie nes, vêtues élégamment partie em Niyimphes . partie em Nayades ,. fervirent la Table du Rois Des: Satyros qui forvotent duibais;lewr apportoient tout ce qui étoit. Wé celaire pour lefervices On avoit à peine joui quelques monens: de cer. aguéablé: coupe _ Gy 156 Traité Hiflorique d'œil ; qu’on vit fucceflivemènt paroître pendant la durée de ce Feftin , différentes troupes de Danfeurs & de Danfeufes repré- {entant les habitans des Provinces voifines , qui danferent , les uns après les autres, les Danfes qui leur étoient propres , avec les inftrumens & les habits de leur pays: - , - Le Feftin fini, les Tables dif- parurent : des Amphithéâtres dé verdure , & un Parquet de gazon furent mis en place, comme par magie + le Bal de. cérémonie com- mença y & la Cour s'y diftingua par la noble ravité des. Danfes férieufes,qui étoient alors le fond unique de-ces pompeufes Allem- blées. . . i Ces fortes d’embelliffemens aux Bals de céremonie , leur ont don-- né-quelquefois un ton de galan- Los Lt de la Danfe. ” 157 terie & d’efprir, qui a pù leur ôter l’uniformité languiffante qui leur eft propre. Ceux de Louis XIV. furent magnifiques. Ils fe reffentoient de cet air de grandeur qu'il impri- moit à tout ce qu'il ordonnoit ; mais il ne fut pas en fon pouvoir de les fauver de la monoronie. H fenible que la dignité foit incom- patible avec cetre douce liberté, qui feule fait naître , entretient & fçait varier le plaifir. En lifant la Defcription , que je vais copier ici *, dw Bal que donna Louis XIV. pour le Mariage de M. le Duc de Bourgogne,on peut croire avoir vů la Defcription de tous les autres. ` » On partagea, ( dit PHifto- » rien que je ne fus que tranf- # crire:) en trois parties égales , la. .‘:#Bonnet Hift. delaDanfes: .. 58 Traité: Hiforique # Gallerie de Verfailles, par deux » Baluftrades dorées de quatre » pieds de hauteur. La partie dur » milieu faifoit le centre du Bal. » On y avoit placéuné Efirade de » deux marches, couverte des » plus beaux tapis des Gobelins, » fur laquelle on rangea dans le » fond des Fauteuils de velours » cramoifi, garnis- de grandes '» crépines: d’or. C’eft-là que fa- » rent placés le Roi , le Roi & la » Reine d’Angleterre , Madame » la Ducheffe dé Bourgogne , les Princes & les Princefles du » Sang: = Les: trois autres côtés étaient »bordés au premier rang , de » Fauteuils fort riches’ pour les. `» Ambaffadeurs, les Princes & les » Princeffes. étrangeres, les-Duts', `» les Ducheffes & les grands OK- »-ficiers.de Is Couronne. Dau- de la Danfe: ESY ə tres rangs de Chaifes derriere » ces Fauteuils. étoient remplis- » par des- perfonnes de confidé- » ration de la Cour & de la Ville. » À droite & à gauche du cen- » tre du Bal étoient des Amphi- » théâtres occupés par la foule » des Spectateurs; mais: pour évi- » ter la confufon,. on n’entroit » que parun Moulinet, l’un après #lautre. » Il y avoir. encore un petit » Amphithéâtre féparé,où étoient. » placésles vingt-quatre Violons » du Roi avec fix Hautbois & fix » Flures-douces.. » Toute la Gallerie étoit illu- » minée par de grands Luftres de: ». criftal & quantité de Girando- » les garnies. de groffes. Bougies. » Le Roi ‘avoit fat prier par Bil- » lets tour ce qu'il y a de perfon- anes kes plus diftinguées, de Pua: 160 Traité Hiflorique » & de lautre fexe de la Cour & _» de la Ville, avec ordre de ne A , Us » paroître au Bal qu'en habits des » plus-propres & des plusriches; » de forte que les moindres ha- » bits d'hommes coutoient juf- » qu'àtrois à quatre cens piko- » les. Les uns étoient de velours » brodé d’or & d'argent, & dow- » blés d’un brocard qui coutoir » jufqu'à cinquante écus l’aune : » d’autres éroient vêtus de drap » d'or ou d'argent. Les Dames OE S gente, i » n'étoient pas moins parées : » l'éclat de leur pierreries faifoit » aux lumieres un effet admira- » ble. ` 1 Se L » Comme j'étois appuyé ( con- » tinue Auteur que je copie ) fur » une Baluftrade vis-à-vis-l'Eftra- » de où étoir placé le Roi. Je # comptai que cette magnifique # Affemblée pouvoir être compos . de la Danfe. rér _» fée de fepr à huit cens perfon- » nes, dont les différentes paru-- “res formoient un Spectacle di- » gne d'admiration. | . » M. & Madame de Bourgogne » ouvrirent le Bal par une Cou- „p rante,enfuite Madame de Bour- .»-gogne prit le Roi d’Angleterre, .» lui la Reine d'Angleterre , elle » le Roi, qui prit Madame de » Bourgogne ; elle prit Monfei- .» gneur , 1l prit Madame qui prit » M. le Duc de Berri. Ainfi fuc- » ceflivement tous les Princes & » les Princeffes.du Sang danferent » chacun felon fon rang. ©» M. le Duc de Chartres au- » jourd'hui Régent y danfa un .» Menuet. & une Sarabande de fi + bonne grace * avec. Madame la .» Princelle de Conti ; qu'ilss’at- * Bonnet lui avoit dédié fon Hiftoire de la Danfe, de laquelle ceci eft pris. . 162 Traité Hiflorique » tirerent l'admiration de toute » la Cour » Comme les. Princes & les » Princefles du Sang étoient en » grand nombre > cette premiere » cérémonie fur afflez longue,pour % que le Bal fit une paufe, pen- » dant laquelle des Suiffes précë- » dés des premiers Officiers de ła » bouche apporterent fix Tables » ambulatoires fuperbement fer- » vies en ambigus, avec des Buf- » fets chargés de toutes fortes de » rafraîchiffemens , qui furent, » placés dansle milieu du Bat, » où chacun eut la liberté d'aller. » manger & boire à difcrétion » pendant une demi-heure. » Outre ces Tables ambulan- » tes, il y avoit une grande Cham- # bre à côté de la Galerie quiétoit » garnie fur des gradins d’une in- fairé de Baflins remplis de tout. »- de la Danfe. 163 » ce qu'on peut s’imaginer , pour » compofer une faperbe collation » dreffée d’une propreté enchan- » tée, Monfieur , & plufeurs Da- » mes & Seigneurs de la Cour » vinrent voir ces appareils & s’y » raffraichir pendant la paufe du » Bal. Je les fuivis auffi. Ils pri- » rent feulement quelques Gre- » nades , Citrons , Oranges & » quelques confitures féches;mais » firôt qu'ils furent fortis tout fut » abandonné à la difcrétion du » Public , & tout cet appareil fur » pilléen moins d’un demi-quart- » d'heure, pour ne pas dire dans » un moment. o » Il y avoit dans une autre » Chambre deux grands- Buffets » garnis , Pun de toutes fortes de » Vins, & Pautre de toutes fortes » de Liqueurs & d'Eau raffrai- » chiflantes. Les Buffers étoient 164 Traité Hiflorique » féparés par des Baluftrades , & »en dedans une infinité d’Off- » ciers du Gobelet avoient le foin » de donner, à qui en vouloit , » tout ce qu'on leur demandoir » pour raffraichiflemens, pendant # tout le tems du Bal qui dura » toute la nuit. Le Roi en fortit » à onze heures avec le Roi d Ar- » gleterre , la Reine & les Prin- » ces du Sang pour aller fouper. » Pendant toutle tems qu'il y fut »on ne danfa que des Danfes s graves & férieufes , où la bonne » grace & la nobleffe de la Danfe » parurent dans tout fon luftre. A cette gravité fi lon ajoûteles embarras du cérémonial , la froi- de répétition des mêmes Danfes, les régles rigides établies pour le maintien de l’ordre de ces fortes d'Affemblées, le filence, la con- tante, l’inaétion de tout ce qui dela Danft. 165 ne danfe pas; on trouvera que le Bal de cérémonie, eft de tous les moyens de fe réjouir, celui qui eft le plus propre à ennuyer. Il eft ce ongant arrivé fouvent que la biterrerie des circonftan- ces l'a rendu le plaifir à la mode, au point qu'un Menuet danfé avec grace étoit feul capable de faire une grande réputation. Dom Juan d'Autriche Vice-Roi des Pays- bas , partit exprès en pofte de Bruxelles & vint à Paris izcogni- zo , pour voir danfer à un bal de cérémonie Marguerite de Valois, ui pafloit pour la meilleure dan- bufs de l'Europe. 166 Traité Hiflorique SACRED DEEE EP RTE MONET ACROSS SC EN CHAPITRE V. Des Bals Mafqués. ON s’'ennuyoit à Rome dans les Bals de cérémonie , & on samu- foit dans la célébration des Fêtes Saturnales fous mille déguife- mens différens. Le goût pour le plaifir fit bientôt un feul de ces deux genres. On garda les Bals férieux pour les occafions dé gran- de repréfentation , & on donna des Bals mafqués dans les cir- conftances où Fon voulut rire. Les avantures que le Mafque fervoit, ou faifoit naître , les ca- radères divers de Danfe qu'il donnoit occafion d'imaginer , l'a- mufement des préparatifs, le char- me de l'exécution, les équivoques de la Danfe. 167 badines aufquelles l'incognito donnoit lieu , firent & devoient faire le fuccès de cer amufement, qui tient autant à Pefprit qu’à la joie. Ila été extrêmement à la mode pendant près de deux cens ans , on a fur-tout donné des Bals mafqués magnifiques durant le régne de Louis XIV, mais les Bals publics , dont je parlerai bientôt, firent tomber tous les autres pen- dant la Régence , & la mode des premiers n'eft pas encore reve- nue. Les Grecs n’ont point eu ce genre , il femble entierement ap- partenir aux Romains. Mais ces derniers Pom connu fort tard, & il paroît furprenant que les Maf ques en ufage aux Théâtres des uns & des autres n'en ayent pas plutôt donné l'idée. La Dante fimple eft le fond du 168 Traité Hiflorique Bal mafqué, aufli bien que des Bals de parade. On ly employe fans action ; mais on lui a donné prefque toujours un caractère. Parmi les moyens d’amufe- ment fans nombre que ce genre procure , il a des inconvéniens & il a caufé des malheurs. Néron mafqué indécemment couroit les ruës de Rome pendant les nuits, tournoit en ridicule la gravité des Sénateurs, &c désho- noroit fans fcrupule les plus hon- nètes femmes de Rome. Dans un Bal Mafqué que la Duchefle de Berry donna aux Gobelins le 29. Janvier 1393. le Roi Charles VI. qui y étoit venu mafqué en Sauvage ; faillit à ètre brûlé vif par l'imprudente curio- fité du Duc d'Orléans. Le Comte de Jouy & le Bârard de Foix y périrent , le jeune Nantouillet ne fe de la Danfe. 163 fe fauva qu’en fe plongeant dans une cuve pleine d’eau, qu’un heu- reux hafard lui fit rencontrer, Mais les régles qu’on a établies pour maintenir Pordre , la paix & la sûreté dans ces fortes de laifirs, en a banni prefque tous Le dangers, & un peu de pru- dence dans le choix des Mafca. rades peut aifément en prévenir tous les malheurs. CHAPITRE VI. Des Mafcarades, | Trois efpéces de divertiffe. mens aflez différens les uns des autres , Ont été connus fous le nom de Mafcarade. Le premier & le plus ancien étoit formé de quatre, huit, Tome IL, H y 170 Traïté Hiflorique douze & jufqu'à {eize perfonnes, qui après être convenues d’un ou de plufieurs déguifemens , s’ar-. rangeoient deux à deux ou qua- tre à quatre , & entroient ainfi. mafqués dans le Bal. Telle fut la, Mafcarade en Sauvage du Roi Charles VI.. & celle des Sorciers du Roi Henri IV. Les Mafques n’étoient aflujettis à aucune loi, & il leur étoit permis de faire jouer les airs qu'ils vouloient dan- fer, pour répondre au caractère du déguifement qu'ils avoient choifi. La feconde efpece étroit une com- poñtion réguliere. On prenoit un fujet ou de la Fable ou de PHif- toire, On formoit deux ou trois Quadrilles qui s’arrangeoient fur les caractères ou fujets choifis , & qui danfoient fous ce déguife- ment les airs qui étoient rélatifs à | de la Danfi 174. à leur perfonnage. On joignoit à cette Danfe quelques Récits qui -én donnoient es explications né- ceffaires. Jodelle , Pafferat , Baïf, Ronfard , Benferade, fignalerent leurs talens en France dans ce genre, qui neft qu'un abrégé des grands Ballets, & qui me paroït avoir pris naïffañce à notre Cour. Il y ena une troifiéme , qu'on imagina en 167$. qui tenoit aufi du grand Ballet, & qui, en al- longeant la Mafcarade déja coni- nue, ne fit autre chofe que d'én changer l'objet principal en fub- fbituant mal-adroirement le Chant À la Danfe. Cette efpece de com- poñion Théâtrale retint tous lés vices des autres, & n'étoit fif- ` o aF ceptible d'aucun de leurs agite- mens. Tel eft le Carnaval mat- vais Opéra formé des Entrées de la Mafcarade du mème nom;conte Hij 172 Traité Hiflorique pofée par Benferade en 1668 que Lully augmenta de Récits en 1675. & qui réuflir à fon Thé4- tre, parceque tout ce qu’il donnoit alors au Public étoit reçù avec en- thoufiafme. C’eft fur-tout à la Cour que la Mafcarade a été fort en ufage. Ce n’éroit qu'un petit genre ; mais il exigeoit de l'efprit, de la galanterie & du goût. Il n’en eft point avec ces parties qui ne foie _digne d'éloges , & qui ne mérite de trouver place dans l'Hiftoire des Arts. - Les Mafcarades que les Rois Charles IX. Henri HI. Henri IV. & Louis XII. ont danfées font fans nombre. On en fit une chez le Cardinal Mazarin le 2. Jan- .vict 1655. dont étoit Louis XIV, C’eft la premiere que le Roi ait .danfée. Le Carnaval de Benfe- ‘de la Danfi. 17$ tade, qu'on exécuta le-18. Jan- vier 1668. fut la derniere , où ce Monarque Pere des Arts prit le Mafque. Il n’avoit pas encore trente ans. [mms CHAPITRE VII Des Bals publics. LE nombre multiplié des Bals mafqués pendant le regne de Louis XIV. avoit mis au com- mencement de ce fiécle cet amu- fement à la mode. Les Princes faifoient gloire de fuivre Pexem- ple qu’avoit donné le Souverain, On vit au Palais- Royal & à Sceaux des Bals mafqués où ré- gnerent le goût, l'invention , la liberté , opulence. L’Ele&eur de Baviere, le Prince Emanuel de H iij 174 Traité Hiflorique Portugal vinrent alors en France; & ils prirent le ton qu'ils trouw- verent établi. Lun donna les plus belles Fêtes à Surenne , l’autre à l'Hôtel de Brétonvilhers.. Une profufon extraordinaire de raf- fraïichiffemens , les Iluminations les plus brillantes , & la liberté la moins contrainte firent l’ôrne- ment des Bals mafqués qu'ils don nerenr.Le Public en jouitimais les ` Particulierseffrayés dela fomptue- firé que tous ces Princes avoient répandue dans ces Fètes fuperbes, noferent plus fe procurer dans leurs maifons de femblables amu- demens. Ils: voyoient uae trop grande. diftance entre ce que Pa tis venoit d'admirer, & ce que leur fortune ou la bienféance leur ` permettoit de faire. - . … Ceft'dans ces circonftances que M le. Régentdit un etabliffements - de la Danfe. 17$ qui fembloit favorable au progrès: de la Danfe , & qui lui fut ce- pendant très - funefte. Par une Ordonnance du 31. Décembre 1715. les Bals publics fureñt per- mis trois fois la Semaine dans la falle de POpéra. Les. Dixecteurs firent faire une Machine *, avec laquelle on élevoit le Parterre & POrcheftre au niveau du Théâtre. La Salle fut ornée de Luftres, d’un Cabinet de glaces dans le fond', de deux: Orcheftres. aux deux: bouts & d'un Buffer de raffrai- chiffemens dans le milieu. La nou- veauté de ce fpettacle , la con- modité de jouir de tous. les plai- frs du Bal fans foins ;. fans pré- paratifs ,. fans dépenfer, ‘donné rent à cet établiffement un tel fuc- cès , que dans un excès d’indul- -gence , que j'ai vü durèr.encores # Elle fut inventée par di Moince-* + on pouffa l’enrhoutiafme jufqu'à trouver la falle belle , commode, & digne en tout du goût , de l'invention & de la magnificence Françoife. Bientôt après les Comédiens obtinrent en faveur de leur Théâ- tre une pareille permiflion. Leur peu de fuccès les rebuta ; leurs Bals cefferent, & l'Opéra depuis a joui feul de ce privilège. Mais la Danfe qui fur Pobjet , ou le „prétexte de ces Bals publics , bien loin d'y gagner pour le progrès de l'Art, y a au contraire tout perdu. Je ne parle ici que de la Danfe fimple, telle que Les gens du monde apprennent & lexer- cent. Les Bals étoient une efpece de Théâtre pour eux où il leur étoit glorieux de faire briller leur adrele. Ceux de l'Opéra ont fait tomber tous ceux des P articuhers, 176 Traité Hiflorique de la Danft. 199 8 on fçait qu’il wekt plus du bon air d'y danfer. Les deux côtés de la falle font occupés par quelques Mafques obfeurs , qui fuivent les airs que l'Orcheftre joue. Tout le „refte , fe heurte, fe mêle, fe pouffe. Ce font les Sarurnales de Rome qu'on renouvelle , ou le Carnaval de Venife qu'on copie. Que de reffources cependant ne feroit-il pas aifé de trouver dans un črablilfement de cette „efpece, & pour le progrès de la Danfe & pour Pamufement du Public! Avec un peu de foin, une imagination médiocre , & quel- que goùt , on rendroit ce Specta- cle le fonds & la reffource la lus sûre de l'Opéra, une école déli- cieufe de Danfe pour notre jeune Noblelfe, & un objet d'admira- tion comitante pour cette foule d’Etrangers , qui cherchent en ~ 17$ Trai Hifloriquë . Vain dans l’état où ils le voyentz. le charme qui nous le fait trou- ver fi agréable. . On peut mettre au'nombre des Bals publics ceux que la Ville de Paris à donnés dans les. occafions éclatantes, pour fignaler fon zéle & fon amour pour nos Rois-ou pour célébrer les événements glo- rieux à la France. | Dans ces circonftances les Ill. minations , les Feltins , les Feux d'artifice, & les Bals ont éré pref- que toujours la tablature qu'on a fuivie. On ne s’en elt écarté que lorfque l'Hôtel de Ville a été gou- verné par quelqu'un de ces hom- mes rares. dont fes faltes s'hono- rent. Lorfque les Suiffes farent fur le point de venir en France, pern- dant le régne de Henri IV. pour renouveler leur Alliance , le Prés de la Danfe. 199 vòt des Marchands & les Eche- vins, qui dans cette occafion font dans lufage de les recevoir à l'Hôtel de Ville & de les y réga- let , trouverent fous leur main l’ancienne Rubrique , & en con- féquence ils déliberent un Feftin, & un Bal Mais ils étoient fans fonds & ils demanderent à Henri IV. pour fournir à cette dépenfe la permif- fion de mettre un Impôt fur les Robinets des Fontaines. Cherchez. „quelque autre moyen , leur répon- dicce bon Prince , gui ne foit point à charge à mon Peuple, pour bien régaler mes Alliés. Allez Mef- Jieurs , continua-t-1, H nappar- “tient qu'à Dieu de changer d'eau en yin. Feu M. Turgot áuroit fait Pé- auivalent d’un pareil miracle, fans f farcharger le Peuple , & fans im- 180. Traité Hiflorique portuner le Roi. Ce Mag rat que : la poltérité , pout l'honneur de notre fiécle , mettra de niveau avec les hommes Les plus célébres du fiécle de Louis XIV. *, fçut bien changer une cour irrégulie- re, en une falle de Bal la plus magnifique qu'on eut vüe encore en Europe, & un édifice gothi- que, en un Palais des Fées. Tout profpere , tout s’embellit, tout devient admirable fous la main vivifiante d’un homme de génie. * Lors du Mariage de Madame In- fante, que pourroit-il faire , difoit-on, pour le Mariage dun Dauphin? Il fal- loit en juger parce qu'il fit alors. Fin du fecond Tome. DES "MATIE R ES- DUN TOME A cs o7 : A Ctions des hommes , leurs reflorts, 39. . o Agamemnon , fujet de la difpute de Py- lade-& d'Hylas, 23. Maniere donrif . eft repréfenté par Pan & par l'autre , 244 Aglié (Philippe Comte d') 102. Amours d'Apollon & de Daphné , prem, Opera Italien , 30. Anciens, n'ont point connu. fe tems le plus convenable aux repréfentations du Théätre, 88 7 Antonin (Marc) sg. Ariane, Opera Italien, 87. Artifies recompenfés ou punis à propòs - Tome IL. -> . 1 TABLE 35. La familiarité leur eft funefte, 46. E Arts quand eft-ce qu'ils tombent , g o. Aubigné ( d ) 135. aux Notes. Augufie , fa politique , I protége les fpectacles de Danfe , 2. fon plan de gouvernement, anx Notes, pro- tége Pylade & Basyle , $. fe déclare : pour Batyle, 8. fin de fon regne, IT. - fouffre l'infolence de Pylade , 18. comment fe fert des Spectacles , 27. ` Autriche ( D. Juan d') 165. E B. Basis de 173. leur origine , 146, "Jeurs fuccès, &c. 147, 148: 149; 150, IfI, 1523153 > 1545 Iffs 156 ,1$7; 158,159» 160,161; 162, 163, 164,165. Bals Mafqués , 166. — De l'Opera, 175- = De la Comédie Françoife , 176. — De la ville de Paris, 178. Baif (Jean-Antoine}.91, 137 È 171. Ballets , leur origine, ji. leurs efpeces,. 80 83. leur divifionthéatrale, 85, ` ! quand employés, 1266127 , ap% Notes. ` DES MATIÈRES. * Ballet poëtique , 89. et ` LILIELIIIETIETHI Allégorique , 9f. Bouffon , 103. Ambulatoire, 115: «Moral, 95. Des Proverbes , 84. Des Plaifrs troublés , Td. De la Curiofité, Id. Des Poftures, Id. De Biceitre , Id. De la Nuit, Id. Des Saifons , Id. Des Ages , Id. Des Cris de Paris , 85. Des Pafferems du Carnaval , Ide: Du Gris delin, 96. De Circé, 134. De Chevaux, 136. Batyle , 5 & fniv. eee ns Emme Batyliens & Pyladiens , partis oppofés ; 6. Baviere (l'Eleéteur de ) 173. Bayonne (voyage de la Cour Son caractere, 14. Ses reffources pour plaire aux Grands, 15. Cabale contre Pylade , 17. à)133 lij de France TABLE Beaujoyenx ( Balthazar de Beaujoyeux } 134 135. aux Nores. Beaulieu , 135. Benferade , 70 , 171 & 172. Bergonce de Botta , fêre qu’il donna à Galeas Duc de Milan , 73. | Borromée ( S. Charles ) Fête pour fa ca- nonifation, 117. Bouffons Italiens, 108. Bourbon í le Cardinal de) 131. Briffac ( le Maréchal de ) 135. aux Notes. Bal , fon origine, 146. comment s’éta- bliffent ,146 ,147, 148, 149,159, 1$1 152515351845 1555156173 158 ,1$9,160,161, 162 , 163 3 1644 165 , X 173. Bais mafqués , 166. — DelOpera, 175. — De la Comédie Francoife, 176, — De la ville de Paris , 178. c. C Abale du Théatre à Rome, 6. C'accini (Giulio : 89. -Caligula rouvre les Théatres de Danfe à Rome, 324 DES MATIER ES, Cardinal Monti & Montalto , 81. Carnaval (le) Operaigi. -— Mafcarade , 172. 173. — De Venife, 177. ; Ctroufels , i26 & 127. aux Notes. Caton apprend à danfer, 150. Catherine de Médicis , 126 , 127» 134 13$ 140. Charles VI. mafcarade de ce Roi , 168. Charles TX. fon goût pour les Ars & fon caractere , 127 € 172. Cheval de Troye, 121. . Confidération publique, ce que ce, 40 n Comus, 145. inventeur des Danfes & dis feftins, 146 @ 147. -7 Consile de Trente, 192 y Corffi ( Giacomo ) 80. Courante ( la) 161. D. | DD Anfe , 129. protégée par Augufte,, 2 .loix faites en fa. faveur, 7. devient un plaifir défendu fous Tibere , 44». n'entre point dans le plan de. FOpera Italien , 82. - . Danfe , fimple , eft le fonds de tous les -0 ii TABLE Bals-, 148 , 167 p 168, Dane grave, 149 156. Danfe, établiffement qui lui eft fu- nefte , 175. le même qui pourroit lui être infiniment avantageux , 177. Danfenrs , deviennent Commenfaux . des Romains, 4%., ‘ Détails far Pylade & Batyle , 11. D'Effrées { Gabrielle), 143.144, d 145. aux Notes. Bécadance de l'Art & fes-caufes, 44 G friv. ` Dignité incompatible avec fa Hberté , 157 . Domitien chafe les Danfenrs & les Philofophes de Rome, 134 fait maf- facrer Paris & fon Eleve , 35. Duc d'Albe, 153. E. E Manuel , Prince de Portugal , 174, Entrée. Voyez Ballet. Enthoufiafme , ce que c'eft,6, Envie , moyens qu'elle employe contre . les grandstalens , 19 é fuiv. Efope & Rofcins , remplacés par Pylade &Batÿlkc,4 > . L2 DES MATIÈRES. . Euridice | Le) fecond Opera Italien, 81. ‘ m . F Amiliarité funefte aux gens: à tår lens, 4 gas O Faufline ,( Impératrice) g5. Fêtes de la Cour de Turin , 95 & 98. —— Du Comte l'alacin, du Rhin, 109. ms De la Cour de France, 126, pour le mariage du Duc de Joyeufe, 129. pour le mariage de Galeas Duc de Milan, 73. “ Fères à Surefne ; 174. ~ A l'hôtel de Bretonvilliers, Id. — De la ville de Paris, 177 3 178 > « : 179 G 8o. : Foix [le Bâtard de ) fa mort, 168. `. Fontaines Eimmpôt propolé- für les Ro- .… binets des Y 175.- cs o Fra-Paolo ,153. - Frivolité , reffource qu'elle procure aux Rois, 11, Lt G. ` Gares , Duc de Milan, fête à l'oc- cafion de fon mariage , 73. Liv e ex PABLE > Gardes des Speétacles , 30. Génie. Voyez Turgot. — Ce qu'il peut, 37. —— Ce qu'il fait, 180. Goût , ce que c'efk, 114. Grands Seigneurs de Rome, 14€; Gouvernement , fon infiuence fir -les Arts, $2 i H. H Enri II. Roi de Franee, fes en- © fans, 127. a Henri ILL, 93., ILI, 128. 0 faiv. 140. „aux Notes, @ 17L. Henri IV. 141,142,143, 1443 145 3 I 70817245, 178 dr. 179 $ Hylas. Sa difpute avec Pylade ; 21. ma+ niere dont il répréfente Agamemnon, 24. difcours que lui adrefle Pylade, 25. eft fouetté par ordre d'Augufte , 26. Honneurs accordés à la Danfe, 38. la familiarité des Grands perd l'Art, 46 se, DES MATI ERES EL. Jenu deLayola {Saine} Ballers à. l'occalion de fa Béarification , tat: "€ fn v. Hiufion , Théâtrale , 87. Imiiation , 88. Intormedes Italiens , 108» Jodelle, 171. Joui {le Comte de ) fa mort , 168, Jour des lumieres , avantages qu'on pourroit en tirer au théâtre, 88. L. L Achenaye kde): 135+ Leon X. (le Pape) g4 Louis XII. Roi de France ,1$1. Lonis XIII. 172. Lonis XIV. 157. grand Bal donné pour la Naifance du Duc de Bourgogne , .1j8 œœ Jiv. Bals mafqués donnés fous fon regne, 164. autres partis ” eularirés, 172, 173.6 L80.. Lally , 172. M. M Athines da Théâtre, 82 de 87, Magie des Spectacles, 2. Mantoue ( le Cardinal Hercule de \ ra. Marguerite de Valois , fa réputation: dansla Danfe , rég. ` Mafearade , ce que c'eft, 169, ce genre appartient à la France, 171 ç 172. Mafcarade des Sorciers & des Sauvages. 170. . . Majques des Pantomimes , 49 çh 170; Mazarin (le Cardinal de) 172. Mecene, Voyez Barla Médailles pour le mariage du Duc de Joyeufe, 157. Medicis { Catherine de) 90 e 155.Bal. qu'elle donne a Bayonne, 154. Médiocrité , ce qu'elle peut , 37. Merveilleux , 87. Monte Verte ( Claude de) 8x, Moralité ( Ballets | 109. f Meærnrs , néceffaires dans les Artiftes , Mhiritude., ans le fçavoir , fert l'envie, 19 20. DES MATIÉRES, N N Antouillet , 168. FU Narbonne | le Cardinal de ) danfe à Mi~ lan, Igri. ` Co Néron exile Ies Pantomimes, 33. les rappelle, Id. fa conduite à l'égard- des Spectacles, 168. Si Nuit , leul rems favorable aux Spečta= cles, 88, ‘ ©: O Pera {on origine., 73. comment reçu enIralie, 81 & 82. Opera-Bouffon , 103 , 104, 10$ > 1065: 107; 108. “. Orgueil | Y) s'unit avec l'envie contre les grands talens , 78. Orphée, 110,111, LEZ. ~ | p. Panian (Te Cardinal) rga Pantomimes, 6. troubles qu'ils occafion- nent, 25. plus honorés que les ct- toyens, 7. leur licence ,29 eur mas TABLE fignité & leur audace , 3e. combat dont ils font la caufe , font bannis de Rome, 32. fuite de leur exil, 33. rappellés par Caligula , & leurs dé. bauches, Id. exilés par Domitien, 34. rappellés après fa mort , 35. Pâr:s Céduic la Emme de Domitien y 34. eft maffacré, 35. Pafferat , 171, Parin (Jacques } Peintre, 135. Peuple revolté de l'exil de Pylade, 10. Philippe 1I. Roi d'Efpagne vient au Concile de Trente , 2512. maniere _ dontily eftreçu ,153. Platon blâmé par les Philofophes, pour avoir refufé de danfer àun Bal, 150. Pline a loué Trajan mal à propos fur un point, 37. Politique, Quelle étoit celle d’Augufte p Pompe Tyrrenique , ce que c'étoit, 116. de aux Notes. Portugal (les Ballets ambulatoires du } 115$. Prends de la perfeétion de la Danfe . des Grecs & des Romains , 57, dr. Friviléges accordés à la Danfe , 38 de. fin, DES. MATIERES. Praffe, ce qu'elle étoit, 43. ce qu’elle eft, 44. Pylade , s. eft fi, fe venge. Son dif- cours à Augufte , 6,7,8, 9. fuites defonexit,, 10. fon caractere. fait un livre fur la Danke , 16. eft la viétime des cabales , 17. jette fes fleches far Faffemblée & fur l'Empereur , 18. fa difpute avec Hylas , 21. honneurs -qui -lui font accordés,39. marques de confidération qu’il reçoit 4r. premier Danfeur de la terre, 46. r Q. Q Uadrille , ce que c'eft ,8 S. R . R Egent ! M. le J161 i74 Kiari (le Cardinal ) fon goût pour les Spectacles, 71, 91 ge 94. Rinuccini ( Ottavio ) 80. Rois , reffources que leur procure la frie volité des hommes ar. Romains , leur paflion pour les Spec- racles publics, 2. S o Ronfard , fa pauvreté, 92 de 171, TABLE S, p 4 S Aillies , des fpectateurs Grecs & Ro- mains, 6ç @ uiv. Saint Severin (le Cardinal de) danfe dans un Bal, 151. Sapate , ce que c'eft, 101. aux Nores, Savoye (Cour de) fa galanterie , 102. .Satuyrnales , 177. Seignburs de Rome „ce qu'ils étoient, 43. Sixte IV. (le Pape) 71. Speđacles , fecours qu'ils procurent aux Rois ,<. — de Danfes établis & protégés par Augufte , ij. Spettacles anciens , moins attrayans que les nouveaux, 3- Socrate danfe, 149. Sully (le Duc de) 141, 1423 143 Ġ aux Notes.. Suiffes , difcours de Henry IV. au Pre- vôt des Marchands à leur occafion, 179. Sulpicius, 32. DES MATIERES T. T io: Giovanelli ) 8r. | Théâtres de Dane fermés par Tybere, & rouverts par Caligula , 3 r. ne font qu'une école de diffolution , 33. - Tirréniens, Voyez Pompe Tirenique. Tybere n'aimoit point les Arts ;28, dé. daigne la für-intendance des Spec- tacies , & ne fa rend point aux Pré- teurs , 29. eft aigri des honneurs qu'on rend aux Pantomimes, 41. fait une loi pour les reftraindre , 42, Tournois, Spectacles dangereux , 126, 127 Ġ aux Notes, Trajan fait fermer les Théâtres des Pantomimes, 3 6.pouvoit mieux faire, 37° Turgot { feu M. ) Prevôt des Marchands de Paris, fon génie pour les grandes Fêtes, 179. ce qu'il fit au Mariagede < Madame Infante, 180. critique qu'on : $t (ur lui Id. aux Notes, _ TABLE DES MATIERES. y. Ve la ` ennemie des apparences -— Ballet moral, 98. : — Vagabonde , Ballet boufon, 103. Vols littéraires , leur ancienneté en France , 135 aux Noies. Vie du Baron de Fenèfte , 135. auz Notes, _ Ein de la Talle des Maticres du .… Tome fecond. ERRATA , DU TOME SECOND. Page &. lig. 20. des deux , Hfez des deux, Page ‘og. lig, 5. d'émouvoir, effacez leg, s, ' a LA DANSE . ANCIENNE = - ET | MODERNE OU ' TRAITE HISTORIQUE: DE LA DANSE Par M DE Cauusac, delAcadés- mie Royalè'des Sciences € Belles- Lettres de Pruffe. ` TOME TROISIEME A LA HAVE" Chez JEAN NEAULMES PP M, DCC LIV. - a SA A SA ANIRAA) Se sisan >: n nan FE HISTORIQUE DE LA DANSE LIVRE TROISIEME. CHAPITRE L Des Fêtes dont la Danfe a été le fond a la Cour de France, depuis ` l'année 1610. jufqw'en l'année 1643. Ox pourroit comparer F efpece particuliere d'hommes qui peu- plent la Cour des Rois , aux dif- Tome LIT, À * 2 Traité Hiflorique férentes parties qui compofent ` ces beaux cabinets de glaces , qu'a inventé le luxe moderne, Ces grands trumeaux fi fembla- bles les uns aux autres , que l'Art a divifés & qui les- réunit , font toujours. prèts à recevoir & à ren- dre l'empreinte de la figure qui les frappe. Ils en deviennent la copie , la peignent , la répétent > la multiplient. Ils ne font rien par eux-mêmes. Ils n’exiftent que par elle & pour elle, Henri IV. joignoit à un bon efprit une galanterie cavaliere ; & une gaieté franche. Tels paru- tent les Courtifans qui l’entou- roient.La mauvaife fanté de Louis XIII. le rendoit fombre. Sa Cour fut trifte, On fit en vain des ef- forts ponr la fortir de l'excès de langueur dans laquelle elle étoit plongée, Le mal étoit incurable 5 de la Danfe. 3 parce que le principe fubfiftoit toujours. Il arriva alors ce qui arrive communément quand on cherche à fe défaire d’un défaut habituel, fans en attaquer la cau- fe. On le déguife pour un tems; ou, fi l'on s'en débarraffe , ce n’eft qu'en lui fabftituant un défaut contraire. Aufl ne ceffa-t-on d’être trifte à la Cour de Louis XIII. que pour y defcendre jufqu'à une forte de joie baffe, pire cent fois que la trifteffe. Prefque tous les grands Ballets de ce tems qui éroient les feuls amufemens du Roi & des Courtifans, ne furent que de froi- des allufñons , des compoñtions triviales , des fonds miférables. La plaifanterie la moins noble, & du plus mauvais goût s'empara pour lors fans contradiction du Palais de nos Rois. On croyoit Aij 4 Traité Hiflorique s’y être bien réjoui , lorfqwon y avoit exécuté le Ballet de Maitre Galimathias , pour le grand Bal de la Douairiere de Billebahault & dè fon Fanfan de Sotteville, * On applaudiffoit au Duc de Nemours qui imaginoit de pa- reils fujets; & les Courtifans tou- jours perfuadés que le lieu qu'ils habitent eftle feul lieu de la Terre où le bon goût réfide, regardoient en pitié toutes les Nations, qui ne partageoient point avec eux des divertiffemens auf délicats. La Reine avoit propofé au Car- dinal de Savoie , qui étoit pour lors chargé en France des négo- ciations de fa Cour , de donner au Roi une Fête de ce genre. La nouvelle sen répandit , & les * Repréfenté & danfé par le Roi Louis XUI. en 1626. Mém. de Maroles, liv, 1. pag. Yó. de la Danfe. s Courtifans. en rirent. Is trou- voient du dernier ridicule qu'on s'adreffát à de plats Montagnards, pour divertir une Cour auffi polie que L étoit la Cour de France. On dit au Cardinal de Savoie les propos courans. Il étoit mag- nifique , & il avoit auprès de lui le Comte Philippe d’Aglié , dont j'ai déja parlé. Il accepta avec ref- pet la propofition de la Reine, & il donna à Monceaux un grand Ballet, fous le titre de gli kabita- tori di monti* ou les Montagnards. Le Théâtre repréfentoit cinq grandes montagnes. On figuroit par cette décoration les monts venteux , les montagnes réfonan- res où habitent les Echos , les monts ardens , les monts lumi- neux , & les montagnes ombra- geufes. * II fur danfé le 21 Août 1631. À uj 6 Traité Hiflorique © Le milieu du Théâtre repre- ‘fentoit le champ de la Gloire, dont tous les Habitans de ces cinq . montagnes prétendoient s'empa- rer. La Renommée ridicule , celle _qui fait les nouvelles de la ca- maille , vêtue en vieille montée fur un âne & portant une trom- perte de bois * , fit l'ouverture du Ballet par un récit qui en expofa le fujet. = Alors une des montagnes s'ou- vrit, & un tourbillon de vents en fortit avec impétuofité. Les Qua- drilles qui formoient cette en- trée étoient vètues de couleur de chair ; tous ceux qui les compo- foient portoient des moulins à “vent fur la têre , & à la main des. * Par allufion à l'ancien Proverbe, gui dit : À gens de Village , trompette de eis, . de la Dane. > foufflets, qui , agités , rendoient le hement des vents. , La Nymphe Echo qui fit le ré- cit de la feconde Entrée amena les Habitans des montagnes réfo- nantes, Ils portoient un tambour à la main , une cloche pour orne- ment de tête , & leurs habits étoient couvers de grelots de dif- férens tons , qui formoient eń- femble une harmonie gaie & bruyante. Elle s'ajuftoit à la me- fure des airs de }Orcheftre , en fuivant les mouvement cadancés de la Danfe. | Les Habitans des montagnes lumineufes firent la troifieme En- trée. Ils étoient vêtus de lanternes de diverfes couleurs & conduits par le menfonge. Ce perfonnage étoir caractérifé par une jambe de bois qui le faifoit clocher en mar- chant, par un habit compofé de À iv 4 ‘8 Traité Hiflorique plufieurs mafques , & par une lan- terne fourde * qu'il portoit à la main. La quatrieme Entrée éroit com- pofċe du Sommeil qui conduifoit les Habitans des montagnes om- brageufes. Les Songes agréables , les faneltes , & Les plaifans le fui- voient , & ils danferent des pas ingénieux de ces divers carac- teres. Dans ce moment, le fon des ‘trompettes & des timballes fe fit entendre , & une femme modef- tement parée defcendit des Al- "pes. Elle repréfentoir la véritable Renommée. Neuf Cavaliers ri- chement vêtus à la Françoife mar- choient fur fes pas. Ils chafferent du Théâtre les Quadrilles précé- * La jambe de bois & la lanterne four- de attribuées aú menfonge , font deux idées bien neuves & bien comiques. de la Danfe. 9 dentes qui s’en étoient empatées, & la Renommée leur laiffa libre, après fon récit, le champ de la Gloire. Desvers Italiens qu’elle fit pleu- voit en senvolant , fur l’Affem- blée , apprenoient que c’étoir à la fortune & à la valeur du Roi de France que la gloire véritable étoit düe , & que fes ennemis n'en avoient que l'apparence. Le grand Ballet qui fut danfé par la Troupe lefte qui avoit fuivi Ja Renommée , exprimoit cette vérité par un pas de joie noble & vive qui termina ce grand fpec- tacle. . | C’eft par cette galanterie in- génieufe que le Cardinal de Sa- voie fe vengea de la faufle opi- nion que les Courtifans de Louis: -XHI. avoient pris d’une Nation -fpiriruelle & polie, qui excelloit À y 3o Traité Hifiorique depuis long-tems dans un genre, que les François avoient gâté. Le Cardinal de Richelieu por- toit dans tout ce qu’il faifoit P'a- mour du grand. Il le cherchoit dans les Arts , & il l'y auroit trou- vé peut-être , s'il avoit pas été entouré de talens médiocres, qu’il crut fupérieurs, parce qu'ils Jui difoient fans ceffe qu’il Pétoirlui- même. La bafle plaifanterie , les danfes ridicules , les pas d'un co- mique groffier qui occupoient les Courtifans dans les Fêtes d'éclat , devoient néceffairement lui dé- plaire ; mais c'étoit moins par goût pour le bon , que par anti- athie pour le bas. Il Iui auroit été impoffible de prendre le ton à Ja mode; mais ibne lui étoit pas ailé den donner un meilleur. Il n'aimoit point Corneille , & il -eftimoit Defmarets : c’eft-à-dire , i de la Danfe fx qu'avec les parties précieufes d’un génie fupérieur pour le Gouver- nement qu'il poffédoit à un degré éminent , il lui auroit fallu enco- re, pour pouvoir rendre les Arts fotiffans , cette finefle de difcer- nement , ce fentiment délicat du vrai , qui peuvent feuls apprécier avec une jufteffe prompte & sûre: les talens des Aruftes.. L'efprit de ce grand homme fe refufoit au bas, & dans le même tems il fe perdoit dans le Phébus.. Le goût l’auroit atrèté dans lemi- lieu de ces deux extrémités égale- ment vicieufess On démèêle quel ‘étoit fon penchant naturel pour le grand , & fon peu de jufteffe- dans les chofes de pur agrément par le Ballet qu’il donna au Roi: dans le Palais Cardinal le 7 Fé vrier 1647 : il eut pour titre Ze Profpérité des Armes de la France. Avf 12 Traité Hiflorique On ef publia le fujet avec cer avertiflement ampoulé. « Après » avoir recù tant de viétoites du » Ciel, ce neft pas aflez de l'a- » voir remercié dans les Tem- » ples; il faut encore que le ref- » fentiment de nos cœurs éclate » par des réjouiflances publiques. » C’eft ainfi que l’on célebre les » grandes Fêtes. Une partie du » jour s'emploie à louer Dieu , & » l’autre aux paffe-tems honnè- » tes. Cet hyver doit être une » longue Fère après de longs tra- # vaux. » Non - {eulement le Roi & » fon grand Miniftre qui ont tant » veillé & travaillé pour lagran- » diffement de l'Etat, & tous ces. » valllans Guerriers qui ont fi va- » leureufement exécuté fes nobles » deffeins doivent prendre du re- » pos & des divertiffemens ; mais. » de la Danfi. t3 » encore tout le Peuple doit fe » réjouir , qui , après fes inquié- » tudes dans l'attente des grands » fuccès , reffent un plaifir auf » grand des avantages de fon -» Prince , que ceux mème qui » ont le plus contribué pour fon » fervice & pour fa gloire ». L'Harmonie fit le récit du pre- mier Aéte, & l'Enfer s'ouvrir. L'Orgueil , l’Artifice , le Meur- tre, le Défir de régner , la Ty- rannie & le Défordre formerent la premiere Entrée , & Pluton fuivi de quatre Démons fit la fe- conde. La troifieme fut compofée de Proferpine & des trois Par- ques. On vit paroître alors les Fu- ries armées de leurs ferpens , dans le mème tems qu'un Aigle def- . cendoit des Nues, & que deux énormes Lions fortoient d’une: horrible caverne. F4 Traité Hiflorique Les Furies approchent , tou- chent l'Aigle & les Lions , leur infpirent les fureurs dont elles font animées ; l'Enfer fe referme & la Terre reparoit. -Mars & Bellone , la Renom- mée & la Victoire danferent la - cinquieme & la fixieme Entrée.. L'Hercule François qui parut dans ce moment au milieu de ces qua- tre perfonnages danfa la feprie- me. Il fit difparoître l’Aïgle-en le touchant d’une fléche , & il ab- battit les Lions de deux coups de mallue. Le Ballet devint alors gé- néral , & ce pas termina le pre- mier Acte. Le Théâtre au fecond repré- fentoitles Alpes couvertes de nei- ges, & l'Italie fur une de ces mon- tagnes fit le récit. Après qu’elle fe fat retirée , les Alpes s'ouvrirent.. On vit dans l'éloignement la ville myr m ee nn ee taste de la Danjt. T5 de Cazal , les retranchemens des Efpagnols , & le camp des Fran- çois. Quatre Fleuves d'Italie qui ap- elloient ces derniers danferent A premiere Entrée. Quatre Fran- gois qui couroient à leur fecours. firent la feconde. Quatre Efpa- gnols, après avoir danfé la troi- ieme , fe retirent dans leurs re- tranchemens , où les François les. attaquent & les forcent. La For- tune les fuit , portant les Armes. de la France, & fait la quatrieme Entrée. Auffi-tôt , & fans autre à pro- pos , le Théâtre change & repré- fente Arras. On voir les Flamands -avec des pots de bierre , qui vien- nent recevoir les François, & ceux-ci entrent dans la Ville ,. malgré les efforts des Efpagnols. Alors Pallas ; Déefle de la Pru- 16 Traité Hiflorique dence , paroît avec fa fuite ordi- naire. Elle vient retirer quelques François du parti d'Efpagne , & fon Entrée finit le fecond Acte. Le Théâtre repréfente la mer -environnée de rochers , & le récit detrois Sirenescommence le troi- fieme Aéte. Il eft compofé de plu- fieurs Entrées de Néréides & de Tritons , après lefquelles PAmé- rique paroît fuivie de fes Peu- ples.Elle préfente fes tréforsàl'E£ pagne portée fur de riches Gal- lions qui couvrent la mer, Dans ce moment les Gallions François -fe montrent. Ils voguent à pleines voiles contre ceux d’Efpagne , les attaquent, les combattent & les brulent. Le Général François vic- torieux débarque avec fes Trou- pes & les Maures qu'il a fait ef claves ; & le troifieme Acte finit. par cette Entrée de Triomphe. de la Danfi. 37 Le Ciel s'ouvre au commence- ment de PAte quatrieme. Vé- nus , l'Amour & les Graces qui en defcendent font le récit. Mer- cure, Apollon, Bachus & Momus accompagnés de leur cortége or- dinaire danfent les premieres En- trées. L’Aigle , alors, & les Lions du premier AËte reparoiffent.Her- cule fort du fond du Théâtre pour les combattre; mais Jupiter def- cend des Cieux. Il touche l’Aigte & les Lions , pour leur ôter la tu- reur que les Euménides leur avoit infpirée ; il remet la mafue fur l'épaule d'Hercule, comme pour le prier de fe contenter de fes ex- ploits, & il danfe enfuite la der- niere Entrée avec toutes les Di- - vinités du Ciel qui laccompa- gnoient. La Terre ornée de fleurs & de verdure formoit la décoration du 18 Traité Hiflorique cinquieme Acte. La Concorde fur une machine élégante & riche , entourée de fleurs & de fruits pa- rut dans les airs , & fit le récit. L'Abondance, les Jeux, les Plai- firs , la Bonne-chere compofoient la premiere Entrée. Les Réjouif- fances populaires firent la fecon- de par des Danfes ridicules & des fauts périlleux. Cardelin, baladin fameux , y danfa fur la corde que des nuages cachoient aux yeux des Spectateurs. Son Entrée fut fuivie de celles qu’exécuterent lcs adref- ` fes différentes du corps perfonni- fiées , qui firent leurs exercices fur des rhinocerots.. Plufñeurs Admirateurs des con- quêtes du Roi danferent la der- _piere Entrée avec la Gloire qui s'envola, & fe perdit dans les airs. C'eft par ce vol que fut terminé ce bizarre Spectacle.. de la Danfe. 18 » Quand je confidere ( dit un » Auteur * qui avoit approfondi » cette matiere } que le fujet de » ce Ballet eft la profpérité des Ar- » mes de la France, je cherche ce » fujet dans les Entrées des Tri- » tons , des Néréides , des Mufes, » d Apollon , de Mercure, de Ju- » piter, de Cardelin , des Rhi- » nocetots , &C. » Cette compoftion raflembleen effet tout le défordre d’une ima- gination aufi grande que déré- glée, des idées nobles noyées dans un fatras d'objets puériles & fans rapport , un défir exceflif datti- rer l'admiration , des recherches déplacées, de l’érudition fans gra- ces, de la Poëfe inutile , beau- coup de magnificence perdue , & D + pas la moindre étincelle de goùt. * Le Pere Ménétrier , Jéfuite. Préf. de fon Traité des Ballets. 20 Traité Hifiorique On fit fervir À ce fpeétacle les débris des décorations, des ha- bits, des machines qu'on avoit employé l’année précédente À la ‘repréfentation -de la Tragédie de Mirame * ; ouvrage fi peu fait pour réuflir , que tout le pouvoir * Nous devons à la proteétion fingu- liere que le Cardinal de Richelieu ac- cordoit à ce mauvaisouvrage, ou à Pin- térêt plus particulier qu'il prenoit à fon fuccès notre premiere Salle de Spectacle ` un peu réguliere. C’eft celle où on repré- fente aujourd'hui l'Opéra. Elle eft fans doute três-inférieure à ce qu'elle devroit être; mais dans ce rems elle dut paroître fort magnifique. On ne s’étoit fervi juf- qu’ators que de jeux de pauime. Après la premiere repréfentation de Mirame , le Cardinal s’étoit retiré à Ruel. Defimarets & Petit coururent l'y joindre. I leur ditenles voyant entres: Eb bien, les François n'auront jamais du goùt pour les belles chofes. Ils n'ont point êté charmés de Mirame. Certe Piece fut repréfentée pour la premiere fois le 14. Mars 1639. La dépenfe qu'elle coûta pal- foit neuf cens mille livres, de la Danft. 21 du premier Miniftre ne fut pas affez fort pour empêcher de tom- ber; mais qui , à le confidérer philofophiquement , fut cepen- dant le premier fondement de notte Théatre. Les foins du Miniftere. fes dé- penfes, la conftruétion d’une Salle nouvelle dans Paris firent com- rendre à la Cour & àla Ville que fs Spectacles publics , vůs juf- qu'alors avec aflez d’indifféren- ce , méritoient fans doute quel- que confidération ; puifqu'ils oc- cupoient la prévoyance , les foins, les follicitudes d’un Miniftre, que, malgré toute leur haine, ils étoient forcés d'admirer. C'eft faire beaucoup en France pour.un Art, que de lui donner aux yeux de la multitude un air d'importance , & telle eft la fu- périorité des hommes vraiment 22 Traité Hiflorique grands, que leurs détauts même ont prefque toujours des côtés utiles. CHAPITRE IL Des Fêtes du méme genre dans Les autres Cours de l'Europe. L'rrarre étoit déja floriffante : les Cours de Savoie & de Flo- rence avoient montré dans mille occafions leur magnificence & leur galanterie : Naples & Ve- nife jouifloient des Théâtres pu- blics de Mufique & de Danfe : l'EÉfpagne étoit en poffeffion de la Comédie : la Tragédie , que Pierre Corneille n’avoit trouvée en France qu'à fon berceau , s’é- levoit rapidement dans fes mains jufqu'au fublime ; notre Cour ce- x de la Danfe. 23 pendant , au milieu de fes triom- hes & fous le miniftere d’un Éomme vraiment grand, dont une œconomie bourgeoife ne borna jamais les dépenfes , de- meuroit plongée dans la barbarie du mauvais goùt. Avec le quart des frais immenfes qwon y em- ploya pendant le Regne de Louis XIII. pour une multitude pref- que innombrable de Spećtacles dont elle ne fut pas plus égayée , . & qui ne jetterent aucune forte de luftre fur la Nation , on auroit pla rendre admiration de Eu- rope. Il ne falloit que s’y fervir des hommes , que le génie & l’art mettoient en état d'imaginer & de conduire ces Fêtes continuel- les , qu'on avoit véritablement envie de rendre éclatantes. La France fera toujours un ter- roir fertile en talens , lorfqu’on 24 Traité Hiflorique fçaura , je ne dis pas les culti- ver; il fuffit de ne pas lesy étouf- fer dès leur naiffance. L’honneur , qu'on me paffe le terme, y eft l'idole de la nation ; & cef lhon- neur qui fut toujours l'efprit vivi- fiant des talens en tout genre. Entre plufeurs perfonnages mé- diocres qui entouroient le Cardi- nal de Richelieu , il s’étoit pris de quelque amitié pour Durand, homme maintenant tout -à- fait inconnu , & que je n’arrache au- jourd'hui à fon obfcurité , que pour faire connoître combien les préférences ou les dédains des gens en place , qui donnent tou- jours Le ton de leur tems , influent peu cependant fur lavenir des Artiftes. Ce Durand , Couttifan fans ta- lens d’un très-grand Miniftre fans goût , avort imaginé & conduit le de la Danfe. 25 le plus grand nombre des Fêtes de la Cour de Louis XIII. Les François qui avoient du génie trouverent les accès difficiles & la place prife : ils fe répandirent dans les Païs Etrangers , & ils y firent éclater Pimagination , la alanterie & le goût qu'on ne eut avoit pas permis de déployer dans le fein de leur Patrie. La gloire qu'ils y acquirent ré- jaillit cependant fur elle ; & il eft flateur encore pour nous aujour- d'hui , que les Fêtes Les plus mag- nifiques & les plus galantes qu’on ait jamais données à la Cour d'An- gleterre , ayent été l'ouvrage des. François. Le mariage de Frédéric cin- quieme Comte Palatin du Rhin avec la Princefle d'Angleterre en- fur l’occafion , & L'objet. Elles commencerent le premier jour Tome III, B * 26. Traité Hiflorique ar des feux d'Artifñice ez aëlion {ur la Tamife. Idée noble , ingé- nieufe & nouvelle , qu'on a trop négligée , après l'avoir trouvée , & qu'on auroit dû employer tou- jours à la place de ces deffeins fans imagination & fans art, qui ne produifent que quelques étincel- © Les, de la fumée, & du bruit. Ces Feux furent fuivis d’un Fet tin fuperbe,, dont tous les Dieux de la Fable apporterent les fervi- ces, en danfant des Ballets for- més de leurs divers caracteres *. Un Bal éclairé avec beaucoup de goût , dans des Salles préparées avec grande magnificence termi- na cette premiere nuit. - La feconde commença par une Mafcarade aux flambeaux , com- pofée de plufieurs troupes de Maf- * Cétte partie étoit imitée de la Fête de-Bergonce de Botta, dé la Danje 27 ques à cheval. Elles précédoient deux grands chariots éclairés par un nombre immenfe de lumie- res , cachées avec art aux yeux du Peuple , & qui portoient toutes fur plufieurs groupes de perfon- nages , quiy étoient placés en dif- férentes pofitions. Dans des coins dérobés à la vůe par des toiles peintes en nuages, on avoit rangé une foule de Joueurs d’inftru- mens. On jouifloit ainfi de l’ef- fer , fans en appercevoir la caufe, & l'harmonie alors a les charmes de l’enchantement. Les perfonnages qu’on voyoit fur ces chariots étoient ceux qui. alloient repréfenter un Ballet de- vant le Roi , & dont on formoir par cet arrangement un premier fpectacle pour le Peuple , dont la fale ne fçauroit , à la vérité , être admife dans le Palais; mais qui Bij 28 Traité Hiflorique dans ces occafons doit toujours ètre compté pour beaucoup plus qu'on ne penfe. Toute cette pompe, aprèsavoir traverfé la ville de Londres , ar- riva en bon ordre, & le Ballet commença. Le fujet étoit ; Le Temple de l Honneur , dont la Juf- tice étoit établie folemnellement la Prétreffe. Le fuperbe Conquérant de In- de , le Dieu des richeffes , l'Am- bition , Le Caprice chercherent en vain à s'introduire dans ce Tem- ple. L'Honneur n’y laiffa péné- trer que l'Amour & la Beauté , pour chanter Hymne nuptial des deux nouveaux Epoux. Rien n’eft plus ingénieux que cette compofition > qui refpiroit par-tout la fimplicité & la galan- terie. ` Deux jours après » trois cens x de la Danje. 24 Gentilshommes repréfentant ton- tes les Nations du monde & di- vifés par troupes , parurent fur la Tatife dans des batteaux ornés avec autant de richeffe que d'art. Ils étoient précédés & fuivis d’un nombre infini d'inftrumens , qui jouoient fans ceffe des fanfares , en {e répondant les uns les autres. Après s'être montrés ainfi à une multitude innombrable , ils arri- verent au Palais du Roi, où ils danferent un grand Ballet allégo- rique. La Religion réuniffant la gran- de Bretagne au refle de la Terre * étoit le fujet de ce Spectacle. Le Théâtre repréfentoit le glo- be du monde. La vérité, fous le nom d’Alichie, étoit tranquille- ment couchée à un des côtés da * En oppoñition à cet ancien Prover- be; Ez toto divifos orbe Britannos, Bij 30 Traité Hiflorique Théâtre. Après l'ouverture , les Mufes expoferent le fujet. Atlas parut avec elles, Il dir, qu'ayant appris d'Archimede que dı on trouvoit un point ferme , il feroit aifé d'enlever toute la maf- {e dumonde , il étoit venu en An- gleterre , qui étoit ce point fi dif- fcile à trouver ,.&: qu'il fe dé- chargeoit déformais du poids qui avoit accablé, fur Alithie com- paghe inféparable du plus fage & du plus éclairé des Rois. Après ce récit, le Vieillard ,ac- compagné des trois Mufes Uranie, Terpficore & Clio, s'approcha du globe , & il s'ouvrit. L'Europe vêtue en Reine en fortit la premiere fuivie de fes filles , la France , l'Efpagne, l'I- talie , l'Allemagne , & la Gréce. L'Océan & la Méditerranée l'ac- compagnoient , & ils avoient à de la Dane. 3x leur fuite la Loire , le Guadal- quivir , le Rhin, le Tibre & l’A- chélous. Chacune des filles de l'Europe avoit trois Pages caractérifés par les habits de leurs Provinces. La France menoit avec elle un Baf- que ,un Bas-Breton , un Arrago- nois & un Catalan ; l'Allemagne, un Hongrois, un Bohémien & un Danois ; l'Italie, un Napoli- tain , un Vénitien & un Berga- mafque ; la Grèce , un Turc , un Albanois & un Bulgare. Cette fuite nombreufe danfa un avañt-Ballet ; & des Princes de toutes les Nations qui fortirent du globe avec un cortége bril- lant , vinrent danfer fucceflive- ment des Entrées de plufeurs ca- racteres , avec les perfonnages qui. étoient déja fur la Scène, Atlas fit enfuite fortir dans le Biv 32 Traité Hiflorique même ordre les autres parties de ta Terre, ce qui forma une divi- fion fimple & naturelle du Ballet, dont chacun des Actes fut termi- né par les hommages que toutes ces Nations rendirent à la jeune Princefle d'Angleterre , & par des préfens magnifiques qu'elles lui firent. Qu'on compare cette Fête rem- plie d'efprit & de variété avec Pafemblage groflier des parties folées & fans choix du Ballet des profpérités des Armes de la France, & on aura une idée jufte des ef- fets divers que peut produire dans les beaux Arts , le difcernement ou le mauvais goût des gens en place. 3 mpo de la Danfe.. 33 mn CHAPITRE III. Fêtes de Louis XIV. relatives à ia Danfe , depuis l'année 1643. jufqu'en l'année 1672+. La Miniorité de Louis XIV. fut en France l'aurore du goùt & des beaux Arts. Soit que l’efprit fe fut développé par la continuité des Spectacles. publics , qui font toujours l'Ecole la plus inftruci- ve de la multitude , foit qu’à for- ce de donner des Fêtes à la Cour. y imagination sy fut peu-à-peu échauffée , foit énfin que le Car- dinal Mazarin , malgré les tracaf feries qu'il eut à fourenir & à dé~ truire „y eut porté ce fentiment vif des chofes aimables qui eft fi _ naturel à fa Nation; ileft certain: BY 34 Traité Hiflorique que les fpeétacles, les amufemens, les plaifirs pendant fon Miniftere, meurent plus ni la grofliereté , ni l'enflure qui furent le caractere de toutes les Fêtes d'éclat du Ré- gne précédent. Le Cardinal Mazarin avoit de la gaieté dans l’efprit , du goût pourle plaifir, & dans l’imagina- tion moins de fakte , que de ga- lanterie. On trouve les traces de ces trois qualités diftinétives dans tous les Bals &les grands Ballets qui furent faits fous fes yeux. Benferade fut chargé de Pin- vention , de la conduite , & de l'exécution de prefque tous ces amufemens. Celui de Cäffandre exécuté au Palais Cardinal le 26. Février 1651. qui étoit de fa compofi- “tion, fut le premier dans lequel on vit danfer Louis XIV. Il de la Danfe. 3$ avoit treize ans. Il continua de s'occuper de cetexercice jufqu’en 1669 *. Il abandonna alors pour .toujouts ; frappé de ces beaux vers du Britannicus de Racine : Pour toute ambition , pour vertu fin- guliere , Il excelle à conduire un char dans la catriere » À difputer des prix indignes de fes mains, A fe donner lui-même en fpectacle aux Romains, A venir prodiguer fa voix fur un Théâtre, &c. Je ne m’étendrai point fur les Fêtes trop connues de ce Regne éclatant. On fçair,dans les Royau- mes voilins comme en France , qu’il eft l’époque de la grandeur dé cer Etat, de la gloire des Arts & de la fplendeur de l'Europe. *Le Ballet de Flore repréfenté le 13.. Février 1669. fut le dernier dans lequel Lous XIV. danfa. I avoit trenre-un aus Bvj 36 Traité Hiflorique Je me borne à rapporter une circonftance qui eft de mon fujet , & qui peut fervir à la confolation, à l'encouragement , & à Pinftruc- tion des gens de Lettres & des Artiftes. Pai dit que Benferade étoit chargé de la compofition des grands Ballets de la Cour. Il avoit de la fertilité , la méchani- que du vers facile , des graces, de la fineffe , un tour galant dahs Pefprit. Peut-être manquoit - ik d'élévation ; mais il avoit de la jufteffe , & s'il avoit eu plus de ‘tems à lui pour les compofitions fréquentes qu'on lui demandoit, il y auroit mis fans doute plus de correction. Ce Poëte devint bientôt célé- bre dans ce genre ; mais le Ponne de P*** homme fort aimable > & fait en tout pour la bonne com- ‘pagnie , qui en ce tems-là étoit. de la Dane. $7 toujours excellente , balança fa réputation , & fans le vouloir peut-être , fut fur le point de la fai ravir. Le Pe.. de P***. avoit réellement de l'efprit > des con- noiffances , & du goût , autant qu'il en faut pour fentir les beau- tés d'une compofition théâtrale , pour éclairer un Auteur , pour décider même de fon dégré de talent ; mais bien moins que n'en exige l'invention , la charpente , Faflemblage , en un mot ; dun grand ouvrage. Il sétoit trouvé à portée de voir Benferade , d’exa- miner fes plans , & quelquefois de faire de petits vers pour les gens de qualité qui devoient en remplir les perfonnages. í Il n’en fallut pas davantage pour lui donner à la Cour une confidération , qu’il méritoit fans doute d’ailleurs , & qui auroit 38 Traité Hiflorique dù être indifférente à Benferade ; fi elle ne s'étoit pas établie fur les débris de la fienne. L'Auteur ef difcuté publique- ment & à la rigueur. L'homme du monde qui travaille , dit-on, pour fon plaifir , eft toujours jugé à buis clos & par des Juges de fa- veur. On attend tout du premier ; on n'exige: prefque rien du fe- cond. Les ouvrages de l'un font comme une ftatue toute nue ex- pofée au fortir des mains de l Ar- tifte aux regards critiques de la multitude, des connoiffeurs & de fes rivaux. Les gentilleffes de Pau- tre reffemblent à ces femmes plus adroites que belles qui ne fe laif- fent voir que furtivement , & dans des réduits peu éclairés. Tels étoient les avantages des jolis -vers du P...... de P***, fur les travaux de longue haleine de Bene de la Danfe. 38 ‘ferade. Quelques Quatrains affez ingénieux avoient plus fait pour le Poëte de fociéré , que vingt Ballets repréfenrés avec fuccès n’a- voient pů faire pour le Poëte en titre d'office. . Ce n'éroit pas tout. À mefure que l'idée qu'on fe formoit du P.... de P***, croifloit dans les efprits trop prévenus pour lui on fe dégoüroit de Benferade dansles ouvrages duquel on croyoit voir toujours les mêmes chofes. On af- piroit au plaifir d'étre dédommagé par un homme neuf, des rapfodies d'un Auteur ufé. Ce difcours paf- foit de bouche en bouche. Il de- vint bientôt une rumeur, un cri général : le P... de P***, en fut flatté, & s’y laia prendre. H com- pofa le Ballet des Amours dégui- féson fit les plus riches prépara- tifs pour fon exécution : le Roi 40 Traité Hiflorique voulut y danfer : les Dames les plus qualifiées , les Seigneurs les plus diftingués y briguerent des Entrées, On regardoit le fuccès comme infaillible, le Pede P***, comme la reffource unique , & Benferade comme un homme médiocre , fans goût , fans ima- gination & prefque fans talent. . C’eft dans ces difpofitions de tou- ` te la Cour , que ouvrage fut re- préfenté le 13 Février 1664; & il tomba de la maniere la plus com- plerte. Benferade triompha; & la chù- t- de fon Rival lui auroit rendu toute fa gloire, s'il n'avoit avili fon triomphe * par un premier mouvement impardonnable. Il fe -de méchans vers contre le P... de * Voyez le Difcours de l'Abbé Lalle- mand, qui eft à la tête des Œuvres de ‘Benfcrades. ` de la Danfe. 41 p***, qui à fon tour commença de mériter fa chûre, en répon- dant à l'injure de Benferade par une autre. Les Poëtes , les gens de Let- tres , les Artiftes ne feront-ils ja- mais perfuadés , par les exemples éclatans qui frappent leurs yeux , par l'expérience, de tous les fié- cles , par la voix intérieure qui crie fans ceffe dans le fond de leur cœur , que Penvie, la malignité > les fureurs de la jaloufie dégra- dent , aviliffent, deshonorent ? La carriere des Arts eft celle de la gloire. Il eft impoflible qu'on puifle y courir fans obftacles, fans embarras , fans rivaux. Il eft des momens de dégoût, des occafons d'impatience , des préférences pi- quantes , des coups inatrendus » des revers douloureux , des injuf- tices outrageantes. L'ame saffec- 42 Traité Hiflorique te , l’efprit s’aigrit, la bile sallu- me, le trait échappe , & il nous perd. Du flegme , une étude profon- de , beaucoup de patience , un grand fond de fermeté, la certi- tude que les hommes ne font pas toujours injuftes , le fecours du tems , & fur-tout des efforts re- doublés pour mieux faire ; voilà les moyens légitimes qu'on doit fe ménager pour Les circonftances malheureufes , les feules armes avec lefquelles il faut combattre fes ennemis , les grandes reffour… cës qu'il eft glorieux d'employer en faveur de la bonne caufe. Les flots de la multitude em- portent bien loin de vous un rival qui vous eft inférieur. Dans ces momens d'ivrefle & de délire, que peuvent vos murmures , Vos cris, vos mouvemens ? Oppofez de la Danfe. 43 amne tête froide à l'orage , & laif- fez couler le torrent : fi la fource dont il part neft ni pure, ni fé- conde, vous le verrez baiffer , fe deffécher , difparoître , & ne laif- fer après lui qu'une vafe infectée. Une cabale puiffante fufcite contre vous une foule de Juges injuftes. Vous connoiffez l’auteur de votre difgrace. La colere vous le peint avec des traits qui rendus au grand jour peuvent le cou- vrir d’un ridicule éternel. Cette cruelle idée vous rit & rien ne vous arrête. Votre plume fe trem- pe dans le fiel. Vous efpérez tra- cer fa honte , & immortalifer vo- Ire vengeance, Quelle erreur i le bianc , contre lequel vous tirez à bout-portant eft appuyé fur une colonne de marbre. La balle le perce fans doute; mais la colon- ne la repouffe contre vous : vous 44 Traité Hiflorique tombez l’un & l’autre frappés du mème coup, & vous reftez à terre, pour y être foulés aux pieds de la multitude , dont vous auriez tôt ou tard fixé l'admiration, & qui vous méprife. Hommes privilégiés par la na- ture ,aimez-vous mutuellement; eftimez-vous , encouragez - VOUS : donnez le ton au Public qui ne demande pas mieux que de le prendre. Son penchant le porte à vous careffer , à vous chérir , À vous eftimer. S'il fe refroidit quelquefois , s’il vous humilie , sil vous dédaigne , c'eft prefque toujours votre faute , & rarement la fienne. Regardez-vous comme les enfans d’une même famille, & concourez de tous vos efforts à fa fplendeur. Soyez rivaux fans jaloufie ; difputez le prix fans al- greur ; COUrEZ au même but avee de la Danfe. 45 amitié. Si vous voulez vivre heu- reux, fi vous afpirez à l’eftime pu- blique, fi l'honneur de votre nom vous intéreffe , employez le pré= fent à mériter les fuffrages de l’a- venir. Aimez la gloire, & ne haï£ fez que l’envie ; mais ne la crai- gnez pas. Les mouches cantharides ne s'attachent qu'au meilleur bled , 6 aux rofès les plus fraiches... Je n'ai rien fait encore qui foit digne d'eflime , difoit Thémiflocle dans Ja jeuneffe ; tout le monde mac- cueille , & perfonne ne me porte envie *, * Plutarque . Œuvres morales de len- vie & de la haine. wo Ce) 46 Traité Hiflorique CHAPITRE IV. © Vices du grand Ballet. Le grand Ballet eft un fpećtacle de Danfe. Les vers qui expofent le fujet , les machines qui l'em- bellifent , les décorations qui éta- blifent le lieu où il s’exécute,n’en font que des parties accefloires. La Danfe eft l’objet principal. Or la Danfe théâtrale , ainfi que la Poëlie dramatique , doit toujours peindre , retracer , être elle-même une action. Tout ce qui fe paffe au Théâtre , eft fujet à cette loi immuable. Tout ce qui s’en écarte , eft froid, monotone, Janguiflant. Il pet donc pas poffible de faire du grand Ballet un Specta- de la Danfi., d - cle fufceptible de l'intérét théä- tral; parce que cet intérêt ne peut fe trouver que dans la repréfenta- tion d’une action fuivie. Chaque œuvre dramatique a le fien. Le Spectateur eft attaché , ou par le cœur , ou par lefprit à la fuite fucceflive de l'événement qui fe paffe fous fes yeux. C’eft cet attachement que l’art du Théâtre infpire ; c’eft cette attention fui- vie & involontaire qu’il fait naî- tre ,qu'on aînomimé iztéret , & il a autant de caracteres plus ou moins vifs, qu'il y a de genres d'actions propres au Théâtre. Dans le grand Ballet , il y a beaucoup de’ mouvement , & point d'action. La Danfe peur bien y peindre par les habits, par des pas, par des attitudes des caracteres nationaux , quel- ques perfonnages de la Fable , ou 48 Traité Hiflorique de l’Hiftoire ; mais {a peinture refflemble alors à la peinture ordi naire qui ne peut rendre qu'un feul moment ; & le Théâtre par fa nature eft fait pour repréfenter une fuite de momens, de l'enfem- ble defquels il réfulte un tableau vivant & fucceflif qui refflemble à la vie humaine. Il étoit aifé de combiner les différentes Entrées du grand Bal- let de maniere qu’elles concou- ruflent toutes à l’objet principal qu'on s’y propoloit , & d'y pro- curer aux Danfeurs des occalons dy développer les graces de la Danfe fimple ; mais la Danfe compofée , celle qui exprime les paflions & par conféquent la feule digne du Théâtre , ne pouvoit y -entrer qu'en paffant. Les Furies, dans une Entrée particuliere , par exemple, pouvoient fans doute par de la Danfe.. 49 par des pas rapides, par des faults précipités » par des tourbillons yiolens , peindre la rage qui les agite ; mais ce n'étoit qu'un trait général, un coup de pinceau épi- fodique. IL en réfultoit °qu'o avoir va les Furies, & rien dé plus. T Dans une action , au contrai- re, où la Vengeance & les Eu- ménides, voudroient infpirer les tranfports qu'elles reffentent àun perfonnage principal , tour Part de la Danfe employé à peindré par gradation & d'une maniere fucceflive , l'intention de ces bar- bares Divinités , les combats de l’'Acteur , les efforts des Furies , | les coups redoublés de pinceau s toutes les circonftances animées, en un mot, d’une pareille action demeureroient gravées dans lef- rit du Spectateur, échaufferoient Tome LIL C * so … Traité Hiflorique fon aime par dégrés , & lui fe- roient goûter tout le plaifir que produit au Théâtre le charme de limitation. —" Le grand Ballet qui coùtoit des frais immenfes ; ne procuroit donc àla Danfe rien de plus que les Bals mafqués. Il falloit qu'on fût , pour y réuflir , déployer fes bras avec grace , conferver Pé- quilibre dans fes pofitions , for- mêr fès pas avec légereté , déve- lopper les reflorts du corps en meélure ; & toutes ces chofes , fuf- fifantes pour le grand Ballet, & our la Danfe fimple , ne font que l'alphabet de la Danfe cheà- trale. 2 ee E de la Danje. st RSR PSE TNT D RTE AMEN TERME AE TEEN CHAPITRE V. Etabliffement de l'Opéra François. Lorra François eft une com- pofition dramatique , qui pour la forme refemble en partie aux Speétacles des Anciens , & qui pour le fond a un caraétere par- ticulier, quila rend une produc- tion de l’efprit & du goût tout-à- fait nouvelle. Quinault en ef l'inventeur ; cat Perrin, Auteur des premiers Ou- vrages François en Mufique repré- fentés à Paris, n’effleura pas mê- me le genre , que Quinault ima- gina peu de tems après. Les Italiens eurent pour guides dans l’établifflement de leur Opé- ra la Fête de Bergonce de Bot- Cij” LL Traité Hiflorique ta , & les belles compofitions des anciens Poëtes tragiques. La for- me qu'ils ont ado tée rient beau- coup de la Tragédie Grecque , en a prefque tous les défauts , & n’en a que rarement les beautés. Quinault a bâti un édifice à part. Les Grecs & les Latins lont aidé dans les idées primitives de fon deffein ; mais l’arrangement, la combinaifon , l’enfemble font à lui ul. Ils forment une com- sofition fort fupérieure à celle des Italiens & des Latins , & qui neft point inférieure à celle mê- me des Grecs. Ces propofitions font nouvel- les. Pour les établir , il faut de grandes preuves. Je crois pouvoir les fournir à ceux qui voudront les lire fans prévention. Remon- -tons aux fources , & fuppofons ‘pour un moment que nous 1a- de la Danfi. 53 vons jamais oni parler des Spec- tacles de France , d'Italie , de Rome & d’Athènes. Dépouillons toute prédileétion pour lune ou pour lautre Mufique , queftion tout-à-fait étrangere à celle dont il s’agit. Laiflons à part la vénéra- tion , que nous puifons dans la pouffiere des Colleges , pour les ouvrages de l'antiquité. Oublions la chaleur avec laquelle les Ita- liens parlent de leur Opéra , & le ton de dédain dont les criti- ques du. dernier fiécle ont écrit en France , des Ouvrages Lyri- ques de Quinault. Examinons , en un mot , philofophiquement ce que les Anciens ont fait, ce que les Italiens exécutent , & ce que le plan qu'a tracé Quinault nous fait voir qu'il a voulu faire. Je penfe qu'il réfultera de cet examen une démonftration en C iij $4 - Traité Hiflorique faveur des propolitions que. j'ai avancées. Mon fujét m’entraîne indif- penfablement dans cette difcuf- fion. La Danfe fe trouve fi inti- mement unie au plan général de Quinault,elle eft une portion fi ef- fentielle de l'Opéra François, que je ne puis.me flatter de la faire bien connoître , qu'autant que la compofition dont elle fait partie fera Lien connue. Les Grecs ont imaginé une re- préfentation vivante des différen- tes paflions des hommes : ce trait de génie eft fublime. Ils ont expofé fur un Théâtre des Héros dont la vie merveilleu- fe étoit connue: il les ont peints en action , dans des fituations qui naifloient de leur caractere , ou dé leur hiftoire ,& toutes propres à faire éclater les grands mouve- de la Danfe. s5 mens de Pame. Par cet artifice la Poëhe & la Mufique * unies pour former une expreffion complette ont fait paller mille fois dans les cœurs des Grecs la pitié , Padmi- ration , la terreur. Une pareille invention eft un des plys admirar bles eforts de l'efprit humain... Le Chant. ajoutoit. & -deyoit ajouter de la force ; un charme nouveau , un pathétique plus tou- chant à un file fimple & noble, à un plan fans embarras a à des fituations prefque toujours hen- reufement amenées , jamais for- cées , & toutes allez théâtrales ; pour que l'œil , à l’afpeét des ta- bleaux qui en réfultoient , fut un moyen auf sùr que Voreille ; de # Tous les Ouvrages dramatiques Grecs éroient repréfentés en Mufique. Les preuves en font évidentes pour qui a quelque connoiffance de l'antiquité. | Civ KE s6 Traité Hiflorique faire pañler l'émotion dans Pame des Spectateurs. Les Grecs vivoient fous un gouvernement populaire. Leurs mœurs ; teurs ufages , leur édu- ‘cation avoient dû néceffairement faire naître d’abord à-leurs Poë- tes lidée'dé ces actions qui inté- rellent déspéuples entiers. L’éra- bliflement des chœurs dans leurs Tragédies, fut une fuite indif- penfable du plan trouvé. © IK les employerent quelque- fois contre la vraifemblance , ja- mais avec aflez d'art & toujours comme une efpéce d'ornement poftiche ; & c’eft-là un des grands défauts de leur exécution. Ils les faifoient chanter & danfer ; mais il n'y avoit aucun rapport entre leur chant & leur danfe. Ce vice fut d'autant plus inexcufable, que leur danfe étoit par elle - même de la Danfe. $7 fort énergique , & qu’elle auroit p ajouter par conféquent une force nouvelle à l'action princi- pale , fi elle y avoit eté mieux [iée. . L Telle fut la Tragédie des Grecs. Voilà le premier modele : voici la maniere dont les Italiens lont fuivi. Dans les premiers tems , ils ont pris les fujets des Grecs, ont changé la divifion , & l'ont faite en trois Actes, Ils ont retenu leurs chœurs , & ne s’en font point fer- vis. En confervantla Mufique , ils out profcrit la Danfe. Il et aflez vraiemblable que leur réciratif, relativement à leur déclamation ordinaire , à l'accent de leur Lan- gue & à leur maniere de la rendre dans les occafons éclatanres , eft. à-peu-près tel qu’étoit la Mélopée des Greés ; mais moins ferrés.dans Cv s Traité Hiflorique leur Dialogue , furchargeant lac- tion principale d'événemens inu- tiles & romanefques.forçant pref- que toutes les fituations , chan- geant de lieu à chaque Scène , ac- cumulant épifodes fur épifodes pour éloigner un dénouëment toujours le même , ils ont fardé le genre , fans l’embellir ; ils Pont énervé , fans lui donner même un air de galanterie. Rien aufi ne reffemble moins à une Tragédie de Sophocle ou d'Euripide qu'un ancien Opéra Iralien : Arlequin: neft pas plus différent d’un per- fonnage raifonnable. Les Opéra modernes , dont les détails font fi ornés de fleurs , font eut ~ être encore plus diffem- blables des Tragédies Grecques. E Abbé Métaftaze , ce Poète ho- horé à. Viénne ; dont les Ouvra- ges dramatiqies ont ‘été mis en de la Danfe.. , r9 Mufique tant de fois par Les meit- leurs Compofitéurs d'Italie , qui font pretque Les feuls qu'on air encore connus dans les Cours les plusingénieufesdel’ Europe, & qui ne-doivent peut-être leut grande réputation * qu'à la France ;où on ne les repréfente jamais , ce Poë- te, dis-je,a abandonné la Fable, & n'a puik fes fonds que dans. l'Hiftoire. Ce font donc les per- fonnages les plus graves, les plus férieux , ge À on Fofe dire , les . moins. chantans de l'antiquité » les Titus , les Alexandie , les Di- don , les Cyrus , &c. qui exécu- * En Allemagne, en Italie à peine parloit-on il y a vingt ans de l'Abbé étaftaze. On n'écoute dans l'Opéra Italien que la Mufique. Ce font les Fran- gois qui en lifant l'Abbé Métaftaze ont publié les premiers dans leurs Ecrits. s. tout ce que valoient les Poëmes de cé: grand Poëte moderne. re ‘© vj 60 Traité Hiflorique tent fur les Théâtres d'Italie non- feulement ce chant fimple des Grecs ; mais encore ces Morceaux forts de compofition , que les Ita- liens appellent Aria *, prefque toujours agréables , quelquefois même raviffans & fublimes. Le charme d’un pareil chant fait oublier apparemment ce dé- faut énorme de bienféance. Il eft -cependañt autant plus inexcu- fable , que l Aria aek refque ja- mais qu'un morceau blé & cou- fu fans art ,à la fin de chaque Scène , qu’on peut l’ôter fans que Paction.en fouffre ; & que , fi on le fapprimoit , elle y gagneroit prefque toujours **. En retenant les chœurs des. 1x Nous le nommons improprement Ariete, La traduction véritable eft Air. Notre Ariete ne lui reffemble point , & c'eft peut-être fon grand défaut? *¥ On le pratique ainf , lorfqw onre- de la Danfi. 63 Grecs , les Italiens les ont laiflés avec encore moins de mouve- ment que ne leur en avoient don- né leurs modeles. Ils n’ont aucun intérêt à l’aétion;ilsne fervent pat conféquent , qu’à la refroidir ou à l’embarrafler. On leur donne our l'ordinaire un morceau fyl- Ébique à la fin de l'Opéra ; on leur fair faire des marches , on les place dans le fonds de quel- ques-uns des tableaux , pour pa- rer le Théâtre. Voilà tout leur emploi. Telle eft la conftitution de PO- péra d'Italie * „ dont Feafemble € préfente quelquefois les Tragédies de l'Abbé Méraftaze fans Mufique. * Les Italiens ne fout pas plus régu. Tiers dans leurs autre: comnofitions dra~ matiques. Voyez Laminte da Taffe, le Paltar fidò du Guarini. Rien n'eft plus aimable que leurs’ dérails. Rien weft: a gi oiñs théatral que leur ehfemble:” -7 62 Traité Hiflorique dénué de vraifemblance , irrégu. lier , long * , embrouillé , fans. rapport, net qu'un mêlange du Théâtre des Grecs, de la Tragé- die Françoife , & des rapfodies destems gothiques ; comme left cependant le feul grand Speéta- cle d’une Nation. vive, délicate & fenfible , il n’efk pas étonnant qu'il en faffe les délices , & qu’il y foit fuivi avec le plus extrême empreffemenr. Une partie de la Mufique en eft faillańte,les Chan. teurs du plus rare talent l'exécu- tent , & ce Spectacle n’a qu'un terns **, Dans'les plus grandes Villes d'Italie , on ne voit PO- * L'Opéra d'Italie eft fans Danfe. La durée de'la Repréfentation eft de quatre êüres. ` #* Quelle Salle feroir afez grande pout comtenir.les Speétateurs, Å notre Opéra, tel qu'il éft,nétoit repréfenté que - pendant Fois mois "7 ae la Danft.. 63 péra tout au plus que pendant trois mois de l’année , & on y fonge à la Mufique tous les jours de la vie. Nous avions un Théâtre tragi- que repris fous œuvre par Cor- neille , & fondé pour jamais fur le fublime de fes compofitions » lorfque Opéra François fut ima- iné, L'Hiftoire étoit lẹ champ Brule que. ce grand Poëte avoit référé ; & c'eft-là qu'il aHoit choifir fes fujets. La Mufique , la Danfe , les Chœurs étoient barr- nis de ce Théâtre ; la repréfenta- tion mâle d’une action unique ex- pofée , conduite, dénouée dans le court efpace dé vingt-quatre heures & dans un même lieu , eft la tâche difficile que Corneille s'étoitimpofée. Il devoit tirer Pil- Jufon , l'émotion „l'intérêt de fa propre force. Rien:-d’érranget ne: 64 Traité Hiflorique pouvoit l'aider à frapper ,à fédui- re, à captiver le Speétareur. Ofe- roit-on le dire? une des bonnes Tragédies de cethomme extraor- dinaire fuppofe plus d'étendue de génie que tout le Théâtre des Grecs enfemble, Quinault connoiffoit la marche de l'Opéra Italien , la fimplicité noble , énergique, touchante de la Tragédie ancienne , la vérité, la vigueur , le fublime de la mo- derne. D'un coup d'œil il vit, il embraffa , il décompofa ces trois genres , pour en former un nou- veau qui , fans leur reffembler , ‘pût en réunir toutes les beautés, C’eft fous ce premier afpeét que s'offrit à fon efprit un Spectacte François de Chant & de Danfe. D'abord le merveilleux fut la pierre fondamentale de l'édifice, :& la Fable , ou l'imagination lui de la Danfi, 65 fournirent les feuls matériaux uil crut devoir employer pour Je bâtir. Il en écarta l'Hiftoire qui avoit déja fon Theâtre , & qui comporte une vérité , trop connue , des perfonnages trop graves „des aétions trop reffem- blantes à la vie commune, pouf ` que , dans nos mœurs reçues , le Chant , la Mufique & la Danfe ne forment pas une difparate ri- dicule avec elles. De-là qu'il bâtifoit fur le mer- veilleux , il ouvroit fur fon Théâ- tre à tous les Arts la carriere la plus étendue. Les Dieux, les pre- miers Héros dont la Fable nous donne des idées fi poétiques & fi élevées , l'Olimpe , les Enfers , l'Empire des Mers , les Métamor- hofes miraculeufes , l'Amour , a Vengeance , la Haine , toutes les palions petfonnifiées , les Elé- 66 Traité Hiflorigue mens en mouvement , la Nature entiere animée fourniffoient dès- lorsau génie du Poëte & du Mu- ficien mille tableaux variés , & la matiere inépuifable du plus bril- lant Spectacle. Le langage mufical fianalogue à la Langue Grecque , & de nos jours fi éloigné dela vraifemmblan- ce, devenoit alors non-feulemenit fupportable ; mais encore tout-à- fait conforme aux opinions re- çues. La danfe la plus compofée , les miracles de la peinture , les prodiges de la méchanique, Phar- monie , la perfpective ;, l'optique, tout ce qui, en un mot , pouvoir concourir à rendre fenfibles aux yeux & à l'oreille les preftiges des Arts, & les charmes de la nature entroit raifonnablement dans un pareil plan , & en devenoit un ac- celloire néceflaire. de la Danfi. 67 Les chœurs dont les Grecs wa- voient fair qu'un trop foible ufa- e, & dont les fraliens , ainfi que je l'ai déja dit, n’ont pas {çu fe fervir , placés par Quinault dans les lieux où ils devoient être , lui procuroient des occafons fré- quentes: de grand fpectacle * , des mouvemens généraux ** ,des concerts raviffans ***, des coups de Théâtre frappans ***#, & quel- quefois le pathétique le plus fu- blime *****, * Qu'on fuppofe un Théâtre tel qu'it devoit être , & qu'on s'imagine l'effet qui réfultera alors des chœurs du qua- trieme Acte de Perfée ** Telle eft la pofition des chœurs dans le quatrieme A&e de Proferpine & dans le premier d’Armide, dans le troi- fieme A&e d’'Alcefte. X4X Le Chœur de Phaëton: Allez ré- andre la lumiere. #XHK V Je quatrieme A&e de Rolland, F ak Les Chœurs du cinquieme A&e FAYS . 68 Traité Hifforique En liant à l’action principale la Dante qu'il connoifloit bien mieux qu’elle n’a été encore con- nue , il fe ménageoit un nouveau genre d'action théâtrale, qui pou- voit donner un feu plus vif à len- femble de fa compolition , des Fêtes aufi aimables que galantes , & des tableaux variés à l'infini, desufages , des mœurs , des Fêtes des Anciens. | Ce grand deffein fut balancé fans doute dans l'efprit de Qui- nault par quelques difficultés. Le moyen qu'il ne prévit pas qu'il fe trouveroit tôt ou tard des hom- mes rigides qui refuferoient de fe prêter aux fuppoñtions de la Fa- ble , des Philofophes féveres dont la raifon feroit rebutée des prefti- ges dela Magie, des efprits forts pour qui la plus belle machine ne feroit qu'un jeu d’enfans, de la Dane. 69 Mais Homère & Virgile, So- phocle & Euripide parurent à Quinault des autorités fuffifantes en faveur du genre qu'il projet- ‘toit de mettre fur la Scène. Il ef- éra que le fyftème ancien qui fut la bafe de leurs ouvrages , & qui fera toujours l'ame de la belle Poche , feroit fouffert encote par des Spectateurs inftruits , & fur un Théâtre qu'il vouloit confa- crer à la plus délicieufe illufon. Il vit dansAriofte & le Taffe les effets agréables, les grands mou- vemens , les changemens impré- vus, que pouvoient produire la Magie ; & les grands Ballets qui étoient depuis fi long- tems le fpectacle à la mode, lui fournif- {oient trop de preuves journalie- res du charme des belles machi- nes, pour qu'il négligeât les avan- tages que la Méchanique pour 70 Traité Hiflorique voit procurer à fon établiffemenr, Les beaux traits d'Hiftoire ne font pas les feuls qui doivent exercer le génie des grands Pein- tres. La Fable ne leur en fournit. elle pas qui ne font ni moins no- bles ni moins touchans ? Ecoute- roit-on la critique d’un homme de mauvais goût qui déclameroit contre une compolition de cette efpece , parce que nous fçavons tous que la Fable neft qu'une des folies de lefprit des premiers tems? . Le Théâtre weft qu'un tableau vivant des paffions. Quinault en voyoit un * digne de l’admira- tion de tous les fiecles , où elles pouvoient ètre peintes avec le *'Le Théâtre de la Comédie Françoi- fe. Nous avons deux grands genres. Les Italiens n'en ont qu'un. Cette obferva- tion elt décifive & l'argument qu’elle fournit eft fans replique. de la Danfr. 7x pinceau le plus vigoureux , & qui g'étoit emparé avec raifon de l'hiftoire. Il falloit ne point em- piéter fur un établiffement auf impofant , & donner cependant à celui qu'il fe propofoit , le ca- raétere d'imitation que doit avoir toute compofition dramatique. Le merveilleux qui réfulte du fyftè- me poëtique remplifloit fon ob- jet, parce qu'il réunit avec la vraie {emblance fuffifante au Théâtre, la Poëfe , la Peinture, la Muli- que , la Danfe, la Méchanique , & que de tous ces Arts combinés il pouvoit réfulter un enfemble raviffant , qui arrachât l'homme à lui-même , pour le tranfporter pendant le cours d'une repréfen- tation animée , dans des régions enchantées. . ` Ce beau deffein , neft point une vaine conjeture imaginée 72 Traité Hiftorique après coup , pour déduire le Lec- teur. Qu'on fuive pas à pasla mat- che de Théfée, d'Atys , d'Armi- de, &c. on verra l’intention de Quinault,telle qu’on vientde l'ex. pliquer , marquée par -tout avec les traits diftinétifs de l’efprit, du fentimént, & du génie. Ici on s'arrêtera fans doute pour chercher la caufe fecrette du peu d'effet qui réfulte cependant de nos jours d’un plan fi magnifique. Le vice eft-il dans le plan lui-mè- me? Seroit-il dansl’exécution pri- mitive? N’eft-il que dans l'execu- tion actuelle ? - Il eft certain que le deffein.de ‘Quinault eftun effort de génie, qu'on peur mettre à côté e tout ce qui a été imaginé de plus in- génieux pendant le cours fuccefif des progrès des beaux Arts ; mais al n'eft pas moins: certain que le | plaifir , de la Danft. 73 plaifir , l'émotion , l'amufement qui en réfulrent font très - infé- rieurs aux charmes qu’on devroit & qu'on peut en attendre. CHAPITRE VI. Défauts de l'exécution du Plan primitif de l'Opéra François *. C'Esr un Spectacle de Chant & de Danfe que Quinault a voulu faire ; c'eft-à-dire, que fur le * Je dois me borner à ce qui regarde la Danle , & je ne puis traiter qu’en pal- fant cet objet vafte que je me propofe d'approfondir dans un ouvrage à part, On a changé l’ordre naturel dans les commencemens. L'Architeéte lors de la conftruétion de Edifice a obéi. Le Mat tre Maçon a commandé, Tous les in- convéniens de l'exécution ancienne & actuelle dérivent de ce déplacement. Je fçais bien qu’on fcindra de ne m'en pas ‘Tome MU LA DANSE ANCIENNE ` ET MODERNE O U TRAITE HISTORIQUE: DE LA DANSE. Par M. DE CAHUSAC, de l'Acades- mie Royalè‘des Sciences ey Belles- Lettres de Pruffes ` TOME TROISIEME A LA HAYE: Chez JEAN NEAULMES+ PE M, DCC Liv. Le RÉAL A LAS LASA RAI CETTE. E ra LE TAN REV EU VV VE eV ETO TRAITÉ: HISTORIQUE DE LA DANSE: LE VE dE kkk bkk ee EE EE Le © LIVRE TROISIEME. CHAPITRE L Des Fêtes dont la Danfe a été k fond a la Cour de France, depuis ` l'année 1610. jufqwen larnée 1643. Ox pourroit comparer I efpece particuliere d'hommes qui peu- plent la Cour des Rois , aux dif- Torme Hi, À * 2 Traité Hiflorique férentes parties qui com ofent ` ces beaux cabinets de glaces , wa inventé le luxe moderne, . Ces grarids trumeaux fi fembla- bles Les uns aux autres , que l'Art a divifés & qui lés-réumit , font toujours. prêts à recevoir & à ren- dre l'empreinte dé la figure qui les frappe. Ils en deviennent la copie , la peignent , la répétent, la multiplient. Ils ne font rien par eux-mèmes. Ils n’exiftent que par elle & pour elle, Henri IV. joignoit à un bon efprit pne galanterie cavaliere , & une gaieté franche. Tels parn- tent les Courtifans qui l’entou- roient.La mauvaife fanté de Louis XIII. le rendoit fombre. Sa Cour fut trifte, On fit en vain des ef- forts pour la fortir de l'excès de Jangueur dans laquelle elle étoit plongée, Le mal étoit incurable 5 de la Danfe. 3 parce que le principe fubfiftoit toujours. Il arriva alors ce qui arrive communément quand on cherche à fe défaire d’un défaut habituel, fans en attaquer la cau- fe. On le dépuife pour un tems; ou, fi lon s’en débarraffe , ce n’eft qu'en lui fubftituant un défaut contraire. _ Aufl ne ceffa-t-on d’être trifte à la Cour de Louis XIL. que pour y defcendre jufqu’à une forte de joie baffe, pire cent fois que la triftefle. Prefque tous les grands Ballets de ce tems qui étoient les feuls amufemens du Roi & des Courtifans, ne furent que de froi- des allufions , des compofitions triviales , des fonds miférables. La plaifanterie la moins noble, ë du plus mauvais goût s'empara pout lors fans contradiction du Palais de nos Rois. On ctoyoit Aij 4 Traité Hiflorique s'y être bien réjoui , lorfqu'on y avoit exécuté le Ballet de Maitre Galimathias , pour le grand Bal de la Douairiere de Billebahault & de fon Fanfan de Sotteville. * On applaudifloit au Duc de Nemours qui imaginoit de pa- reils fujets; & les Courtifans tou- jours perfuadés que le lieu qu'ils habitent eft le feul lieu de la Terre où le bon goûtréfide, regardoient en pitié toutes les Nations, qui ne partageoient point avec eux des divertiffemens aufi délicats. La Reine avoit propofé au Car- dinal de Savoie , qui étoit pour lors chargé en France des négo- ciations de fa Cour , de donner au Roi une Fête de ce genre. La nouvelle sen répandit , & les XRepréfenté & danfé par le Roi Louis XH. 'en 1626. Mém, de Maroles, liv, 1. pag. T6: de la Danfe. s Courtifans en rirent. T/s trou- voient du dernier ridicule qu'on . S'adref[ät à de plats Montagnards, pour divertir une Cour auffi polie que l'étoit la Cour de France. On dit au Cardinal de Savoie les propos courans. Il étoit mag- nifique , & il avoit auprès de lui le Comte Philippe d’Aglié , dont j'ai déja parlé. Il accepta avec ref- peét la propofition ela Reine, & il donna à Monceaux un grand Ballet, fous le titre de gli habita- tori di monti*,ou les Montagnards. Le Théâtre repréfentoit cinq grandes montagnes. On figuroit par cette décoration les monts venteux , les montagnes réfonan- tes où habitent les Echos , les monts ardens , les monts lumi- neux , & les montagnes ombra- geufes. * 1 fut dank Le 21 Août 1631. Aij 6 Traité Hiftorique Le milieu du Théâtre repré- fentoit le champ de la Gloire, dont tousles Habitans de ces cinq montagnes prétendoient s’empa- rer. _- La Renommée ridicule, celle _qui fait les nouvelles de la ca- naille , vètue en vieille montée {ur un âne & portant une trom- ette de bois * , fit louverture du Ballet par un récit qui en expofa le fujer. Alors une des montagnes s’ou- vrit , & un tourbillon de vents en ‘fortit avec impétuofité. Les Qua- drilles qui formoient cette en- trée étoient vêtues de couleur de chair ; tous ceux qui les compo- foient portoient des moulins à “vent fur la tête , & à la main des * Par allufion à l'ancien Proverbe, qui dit : A gens de Village , trompette de pis. . de la Danfe. i foufflets , qui , agités , rendoient le fflement des vents. — La Nymphe Echo qui fitle ré- cit de la feconde Entrée ameng les Habitans des montagnes réfo- nantes. Ils portoient un tambour à la main , une cloche pour orne- ment de tête, & leurs habits étoient couvers de grelots de dif- férens tons , qui Érmoient eñ- femble une harmonie gaie & bruyante. Elle s’ajuftoit à la me- -fure des airs de lOrcheftre , en faivant les mouvement cadancés de la Danfe. Les Habitans des montagnes Jumineufes firent la troifieme En- trée. Ils éroient vêtus de lanternes de diverfes couleurs & conduits par le menfonge. Ce perfonnage étoit caractérj{é par une jambe de bois qui le faifoit clocher en mat- chant, par un habit compofé de A iv t ‘8 Traité Hiflorique plufeurs mafques, & par une lan- terne fourde * qu'il portoit à la main. ` La quatrieme Entrée étoit com- pofée du Sommeil qui conduifoit ` les Habitans des montagnes om- brageufes. Les Songes agréables, les faneftes , & les plaifans le fui- voient, & ils danferent des pas ingénieux de ces divers carac- teres. Dans ce moment, le fon des trompettes & des timballes fe fit ‘entendre , & une femme modef- tement parée defcendit des Al- ` pes. Elle repréfentoit la véritable Renommée. Neuf Cavaliers ri- chement vêtus à la Françoife mar- choient fur fes pas. Ils chafferent du Théâtre les Quadrilles précé- *La jambe de bois & ta lanterne four- de, attribuées aú menfonge , font deux idées bien neuves & bien comiques. de la Danfe. + dentes qui s’en étoient empatées, & la Renommée leur lai libre, après fon récit, le champ de la Gloire. Des vers Italiens qu’elle fit pleu- voir en s’envolant , fur PAfem- blée , apprenoient que c’éroit à la fortune & à la valeur du Roi de France que la gloire véritable étoit důe , & que fes ennemis n'en avoient que l'apparence. Le grand Ballet qui fut danfé par la Troupe lefte qui avoit fuivi Ja Renommée , exprimoit cette vérité par un pas de joie noble & vive qui termina ce grand fpec- tacle. , Ceft par cette galanterie in- génieufe que le Cardinal de Sa- voie fe vengea de la fauffe opi- nion que les Courtifans de Louis -XIII avoient pris d’une Nation -fpirituelle & polie, qui excelloit À y 39 Traité Hiflorique depuis long-tems dans un genre, que les François avoient gate. Le Cardinal de Richelieu por- toit dans tour ce qu’il faifoit la- mour du grand. Il le cherchoit dans les Arts , & il l'y auroit trou- vé peut-être , s’il mavoit pas été entouré de talens médiocres, qu’il «crut fupérieurs, parce qu'ils lui difoient fans cefe qu’il l’étoitlui- même. La baffe plaifanterie , Les danfes ridicules , les pas d'un co- mique groffer qui occupoient les Courtifans dans les Fêtes d'éclat, devoient néceffairement lui dé- plaire 3 mais cétoit moins par goût pour le bon , que par anti- athie pour le bas. Il lui auroit été impoffible de prendre le ton à Ja mode; mais ibne lui étoit pas aifé den donner un meilleur. Il -R’aimoit point Corneille , & il -eftimoit Defmarets : c’eft-à-dire , de la Danfe. S $ < qu'avec les parties précieufes d’un génie fupérieur pour le Gouvet- nement qu'il poffédoit à un degré éminent , il lui auroit fallu enco- re , pour pouvoir rendre les Arts floriffans , cette finefle de difcer- nement , ce fentiment délicat du vrai, qui peuvent feuls apprécier avec une jufteffe prompte & sûre les talens des Artiftes.. L’efprit de ce grand homme fe refufoit au bas, & dans le même tems il fe perdoit dans le Phébus.. Le goût auroit atrèté dans le mi- lieu de ces deux extrémités égale- “ment vicieufes, On démèêle quel étoit fon penchant naturel pour le grand , & fon peu de juftefe dans les chofes de pur agrément par le Ballet qu'il Dane aw Roi: dans le Palais Cardinal le 7 Fé- vrier 1647 il eut pour titre ie Profpérité des Armes de la France. Avj E2 Traité Hiflorique On ef publia le {fujet avec cet avertiflement ampoulé. « Après » avoir reçù tant de victoires du » Ciel, ce weft pas affez de la- » voir remercié dans les Tem- » ples; il faut encore que le ref- » Énément de nos cœurs éclate » par des réjouiffances publiques. » C'eft ainf que l’on célebre les » grandes Fêtes. Une partie du » jour s'emploie à louer Dieu , & » l'autre aux palle-tems honnè- » tes. Cet hyver doit être une » longue Fète après de longs tra- » Vaux. » Non - feulement le Roi & » fon grand Miniftre qui onttant » veillé & travaillé pour l’agran- » diffement de l'Etat, & tous ces » vaillans Guerriers qui ont fi va- » leureufement exécuté fes nobles » deffeins doivent prendre du re- ` » pos & des diveruflemens ; mais. * de la Danft. 13 » encore tout le Peuple doit fe » réjouir , qui , après fes inquié- » tudes dans lattente des grands » fuccès, reffent un plaifir auf » grand des avantages de fon » Prince , que ceux même qui » ont le plus contribué pour fon » fervice & pour fa gloire ». L'Harmonie fit le récit du pre- mier Acte , & l'Enfer s'ouvrit. L'Orgueil , l’Artifice , le Meur- tre, le Défir de régner, la Ty- rannie & le Défordre formerent la premiere Entrée , & Pluton fuivi de quatre Démons fit la fe- conde. La troifieme fut compofée de Proferpine & des trois Par- ques. On vit paroître alors les Fu- ries armées de leurs ferpens , dans le mème tems qu'un Aigle def- . cendoit des Nues, & que deux énormes Lions fortoient d’une: horrible caverne. 34 Traité Hiflorique Les Furies approchent , tou- chent l’Aigle & les Liohs , leur infpirent les fureurs dont elles font animées ; l'Enfer fe referme & la Terre reparoît. Mars & Bellone , la Renom- mée & la Victoire danferent la : cinquieme & la fixieme Entrée. L'Hercule François qui parut dans ce moment au milieu E ces qua- tre perfonnages danfa la feptie- „me. Il fit difparoître l’Aïgle en le touchant d’une fléche , & il ab- battit les Lions de deux coups de maflue. Le Ballet devint alors gé- néral , & ce pas termina le pre- ._ mier Ae. Le Théâtre au fecond repré- fentoit les Alpes couvertes de nei- ges, & l'Italie fur une de ces mon- tagnes fit le récit. Après qu’elle fe fut retirée , les Alpes s'ouvrirent.. On vit dans l'éloignement la ville de la Danft. 15 de Cazal , les retranchemens des Efpagnols > & le camp des Fran- çois. Quatre Fleuves d'Italie qui ap- elloient ces derniers danferent A premiere Entrée. Quatre Fran gois qui couroient à leur fecours firent la feconde. Quatre Efpa- nols, après avoir danfé la troi- feme , fe retirent dans leurs re- tranchemens , où les François les attaquent & les forcent. La For- tune les fuit , portant les Armes de la France, & fait la quatrieme Entrée. Auffi-tôt , & fans autre à pro- pos , le Théâtre change & repré- fente Arras. On voit les Flamands -avec des pots de bierre , qui vien- nent recevoir les François, & ceux-ci entrent dans la Ville , malgré les efforts des Efpagnols. Alors Pallas ; Déelle de la Pru- 16 Traité Hiflorique dence , paroît avec fa {uite ordi- ” maire. Elle vient retirer quelques François du parti d'Efpagne , & fon Entrée finit le fecond Acte. Le Théâtre repréfente la mer -environnée de rochers, & le récit detrois Sirenescommence le troi fieme Aéte. Il eft compofé de plu- fieurs Entrées de Néréides & de Tritons , après lefquelles l'Amé- rique paroît fuivie de fes Peu- ples.Elle préfente fes tréforsal'EL agne portée fur de riches Gal- kons qui couvrent la mer. Dans ce moment les Gallions François -fe montrent. Ils voguent à pleines voiles contre ceux d'Efpagne , les attaquent, les combattent & les brulent. Le Général François vic- torieux débarque avec fes Trou- pes & les Maures qu’il a fait ef- claves ; & le troifieme Acte finit par cetté Entrée de Triomphe. de la Danje. 17 Le Ciel s'ouvre au commence- ment de Acte quatrieme. Vé- nus , l'Amour & les Graces qui en defcendent font le récit. Mer- cure, Apollon , Bachus & Momus accompagnés de leur cortége or- dinaire danfent les premieres En- trées. L’Aigle , alors, & les Lions du premier Aéte reparoiffent.Her- cule fort du fond du Théâtre pour les combattre; mais Jupiter def- cend des Cieux. Il touche PAigle & les Lions , pour leur ôter la fu- reur que les Euménides leur avoit infpirée ; il remet la maflue fur l'épaule d'Hercule, comme pour le prier de fe contenter de fes ex- ploits, & il danfe enfuite la der- niere Entrée avec toutes les Di- - vinités du Ciel qui laccompa- gnoient. , La Terre ornée de fleurs & de verdure formoit la décoration du 18 Traité Hiflorique cinquieme Acte. La Concorde fur une machine élégante & riche, entourée de fleurs & de fruits pa- tut dans les airs , & fit le récit. L’Abondance, les Jeux, les Plai- firs , la Bonne-chere compofoient -la premiere Entrée. Les Réjouif- fances populaires firent la fecon- de par des Danfes ridicules & des fauts périlleux. Cardelin, baladin fameux , y danfa fur la corde que des nuages cachoient aux yeux des Spectateurs. Son Entrée fur fuivie de celles qu’exécuterent lcsadref- fes différentes du corps perfonni- fées , qui firent leurs exercices fur des rhinocerots. Plufeurs Admirateurs des con- quêtes du Roi danferent la der- -niere Entrée avec la Gloire qui senvola, & fe perdit dans les aits. C’eft par ce vol que fut terminé te bizarre Spectacle. ee à de la Danfe. 19 » Quand je confidere ( dit un » Auteur * qui avoit approfondi » cette matiere } que le fujet de » ce Ballet eft la profpérité des Ar- » mes de la France, je cherche ce » fujet dans les Entrées des Tri- » tons, des Néréides, des Mufes, » d'Apollon , de Mercure , de Ju- » piter, de Cardelin , des Rhi- # NOcerots à Xc. » Cette compofition raffemble en effet tout le défordre d’une ima- gination auf grande que déré- glée, des idées nobles noyées dans un fatras d'objets puériles & fans ‘rapport, un défir excellif datti- rer l'admiration , des recherches déplacées, de l'érudition fans gra- ces, de la Poëfie inutile , beau- coup de magnificence perdue , & pas la moindre étincelle de goûte * Le Pere Ménétrier , Jéfuite. Préf. de {on Traité des Ballets. 20 Traité Hiflorique On fit fervir à ce {pectacle les débris des décorations, des ha- bits, des machines qu'on avoit employé l’année précédente à ła ‘repréfentation de la Tragédie de Mirame * ; ouvrage fi peu fait pour réuflir , que tout le pouvoir * Nous devons à la protection fingu- liere que le Cardinal de Richelieu ac- cordoir à ce mauvais ouvrage, ou à l'in- térêt plus particulier qu’il prenoit à fon faccès notre premiere Salle de Spectacle “un peu réguliere. C'eft celle oùonrepré- fente aujourd'hui l'Opéra. Elle eft {ans doute trés-inférieure à ce qu’elle devroit être ; mais dans ce tems elle dut paroître fort magnifique. On ne s’étoit fervi juf- qu'alors que de jeux de paulme. Après la premiere repréfentation de Mirame , le Cardinal s'étoit retiré À Ruel. Defimarets & Petit coururent Py joindre, If leur dit en les voyant entrer: Enh bien, les François n'auront jamais du ‘goût pour les belles chofes. Ils n'ont point été charmés de Mirame. Cette Piece fat repréfentée pour la premiere fois le 14. : Mars 1639. La dépenfe qu'elle coûta paf- foit neuf cens mille livres. de la Banfe. 2I du premier Miniftre ne fut pas affez fort pour l'empêcher de tom- ber; mais qui , à le confidérer philofophiquement > fut cepen- dant le premier fondement de notte Théâtre. Les foins du Miniftere , fes dé- penfes, la conftruction d’une Salle nouvelle dans Paris firent com- rendre à la Cour & àla Ville que es Spectacles publics , vüs juf- qu'alors avec afez d'indifféren- ce , méritoient fans doute quel- que confidération ; puifqu’ils oc- cupoient la prévoyance , les foins, les follicitudes d’un Miniftre , que, malgré toute leur haine , ils étoient forcés d'admirer. C'eft faire beaucoup en France pour.un Art, que de lui donner aux yeux de la multitude un air d'importance , & telle eft la {u- périorité des hommes vraiment 22 Traité Hiflorique grands , que leurs défauts même ` ont prefque toujours des côtés utiles. CHAPITRE IL Des Fêtes du méme genre dans les autres Cours de l'Europe. L'rrarre étoit déja Roriffante : les Cours de Savoie & de Flo- rence avoient montré dans mille occafions leur magnificence & leur galanterie : Naples & Ve- nife jouifloient des Théâtres pu- blics de Mufque & de Danse | l'Efpagne étoit en poffeffion de la Comédie : la Tragédie , que Pierre Corneille n’avoit trouvée en France qu'à fon berceau, sé- levoit rapidement dans fes mains jufqu’au {ublime ; notre Cour ces: ` de la Dansk. 23 endant , au milieu de fes triom- hes & fous le miniftere d’un bomme vraiment grand, dont une œconomie bourgeoife ne borna jamais les dépenfes , de- meuroit plongée dans la barbarie du mauvais goût. Avec le quart des frais immenfes qu'on y em- ploya pendant le Regne de Louis XIII. pour une multitude pref- que innombrable de Spectacles dont elle ne fut pas plus égayée >. & qui ne jetrerent aucune forte de lufre fur la Nation , on auroit pü la rendre l'admiration de l'Eu- rope. Il ne falloit que s'y fervir des hommes, que le génie & l'art mettoient en état d'imaginer & de conduire ces Fêtes continuel- les , qu'on avoit véritablement envie de rendre éclatantes. La France fera toujours un ter- roir fertile en talens , lorfqu’on 24 Traité Hiflorique fçaura , je ne dis pas les culti- ver; il fuffit de ne pas Les y étouf- fer dès leur naiffance. L’honneur , qu'on me paffe le terme , y eft idole de la nation ; & c’eft Phon- neur qui fut toujours l'efprit vivi- fiant des talens en tout genre. Entre plufieurs perfonnages mé- diocres qui entouroient le Cardi- nal de Richelieu , il s’étoit pris de quelque amitié pour Durand, homme maintenant tout -à- fait inconnu , & que je n’arrache au- jourd’hui à fon obfcurité , que pour faire connoître combien les préférences ou les dédains des gens en place , qui donnent tou- jours le ton de leur tems , influent peu cependant fur lavenir des Artiftes. Ce Durand , Courtifan fans ta- lens d’un très-grand Miniftre fans goût , avoit imaginé & conduit, & de la Danf. 25 le plus grand nombre des Fêtes de la Cour de Louis XIII. Les François qui avoient du génie trouverent les accès difficiles & la place prife : ils fe répandirent dans les Païs Etrangers , & ils y firent éclater imagination , la galanterie & le goût qu'on ne leur avoit pas permis de déployer dansle fein de leur Patrie. La gloire qu'ils y acquirent ré. jaillit cependant fur elle ; & il eft flateur encore pour nous aujour- d’hui , que les Fêtes les plus mag- nifiques & les plus galantes qu'on aitjamais données à la Cour dAn- gleterre , ayent été l'ouvrage des François. - Le mariage de Frédéric cin- quieme Comte Palatin du Rhin avec la Princefle d'Angleterre en : fut loccafion , & l'objer. Elles commencerent le premier jour Tome HI, B * 26. Traité Hiflorique par des feux d'Artifice en alion ur la Tamife. Idée noble , ingé- nieufe & nouvelle , qu'on a trop négligée , après l'avoir trouvée , & qu'on auroit dû employer tou- jours à la place de ces deffeins fans imagination & fans art, qui ne produifent que quelques érincel- {les , de la fumée , & du bruit. Ces Feux furent fuivis d’un Fef tin faperbe , dont tous les Dieux de la Fable apporterent les fervi< ces, en danfant des Ballets for- més de leurs divers caracteres *. Un Bal éclairé avec beaucoup de goût ` dans des Salles préparées avec grande magnificence termi- na cette premiere nuit. . La feconde commença par une Mafcarade aux flambeaux , com- poke de plufieurs troupes de Maf- “x Cette partie étoit imitće de la Fête deBergonce de Botta, ` dé la Danje. 27 ques à cheval. Elles précédoient deux grands chariots éclairés par un nombre immenfe de lumie- res, cachées avec art aux yeux du Peuple , & qui portoient toutes fur plufeurs groupes de perfon- nages , qui.y étoient placés en dif- férentes politions. Dans des coins dérobés à la vüe par des toiles peintes en nuages , on avoit rangé une foule de Joueurs d’inftru- mens. On jouifloir ainfi de Pef- fet , fans en appercevoir la caufe, & l'harmonie alors a les charmes de lenchantement. Les perfonnages qu'on voyoit fur ces chariots étoient ceux qui. alloient repréfenter un Ballet de- vant le Roi , & dont on formoit ar cet arrangement un premier Fpedtacle pour le Peuple , dont la - foule ne fçauroit , à la vérité , être admife dans le Palais; mais qui B ij 28 Traité Hiflorique dans ces occafons doit toujours être compté pour beaucoup plus qu'onne penfe. Toute cette pompe, aprèsavoir traverfé la ville de Londres , ar- riva en bon ordre, & le Ballet commença. Le fujet étoit ; Le Temple de l Honneur , dont la Juf- tice étoit établie [olemnellement la Précreffe. Le fuperbe Conquérant de In- de , le Dieu des richefles , lAm- bition, Le Caprice chercherent en vain à introduire dans ce Tem- ple. L'Honneur n’y#laiffa péné- trer que Amour & la Beauté, pour chanter PHymne nuptial des deux nouveaux Epoux. Rien n’eft plus ingénieux que cette compofition , qui refpiroit par-tout la fimplicité & la galan- terie. ` Deux jours après , trois cens À de la Danf. 29 Gentilshommes repréfentant tou- tes les Nations du monde & di- vifés par troupes , pararent fur la Tamife dans des barteaux ornés avec autant de richeffe que d'art. Ils étoient précédés & fuivis d’un nombre infini d’inftrumens , qui jouoient fans celle des fanfares , en fe répondant les uńs les autres. Après s'être montrés ainfi à une multitude innombrable , ils arri- verent au Palais du Roi, où ils danferent un grand Ballet allégo- rique. La Religion réumiffant la gran- de Bretagne au refle de la Terre * étoit le fujet de ce Spectacle. Le Théâtre repréfentoit le glo- be du monde. La vérité, fous le nom d’Alithie, étoit tranquille- ment couchée à un des côtés du * En oppofition à cet ancien Prover- be ; Ez toto divifos orbe Britannos, Bij 30 Traité Hifiorique Théâtre. Après l'ouverture , les Mufes expoferent le fujet, Atlas parut avec elles. Il dir, qu'ayant appris d’Archimede que fi on trouvoit un point ferme , il {eroit aifé d'enlever route la maf- {e du monde , ilétoit venu en An- gleterre ; qui étoit ce point fi dif. ficile à trouver ,.& qu'il fe dé- chargeoit déformais du-poids qui lavoir accablé , fur Alithie com- pagne inféparable du plus fage & du plus éclairé des Rois. Après ce récit, le Vieillard , ac- compagné destrois Mufes Uranie, Terpficore & Clio, s'approcha du globe , & il s'ouvrir. L'Europe vêtue en Reine en fortit la premiere fuivie de fes filles , la France , l'Efpagne , l'I- talie , l'Allemagne , & la Gréce, L'Océan & la Méditerranée lac- t compagnoient , & ils avoient à — Le p de la Danfe. 3x leur fuite la Loire , le Guadal- quivir , le Rhin, le Tibre & PA- chélous. Chacune des filles de l’Europe avoit trois Pages caraétérifés par les habits de leurs Provinces. La France menoit avec elle un Baf- que , un Bas-Breton , un Arrago- nois & un Catalan ; Allemagne, un Hongrois, un Bohémien & un Danois ; l'Italie, un Napoli- tain , un Vénitien & un Berga- mafque ; la Gréce , un Turc , un Albanois & un Bulgare. Cette fuite nombreufe danfa un avatñit-Ballet ; & des Princes de toutes les Nations qui fortirent du globe avec un cortége bril- lant , vinrent danfer fucceflive- ment des Entrées de plufeurs ca- racteres , avec les perfonnages qui. étoient déja fur la Scène. Atlas fit enfuite fortir dans le B iv 32 Traité Hiflorique même ordre les autres parties de ‘la Terre, ce qui forma une divi- fion fimple & naturelle du Baller, dont chacun des Actes fut termi- né par les hommages que toutes ces Nations rendirent à la jeune Princefle d'Angleterre , & par des préfens magnifiques qu'elles lui firent. Qu'on compare cette Fête rem- plie d'efprit & de variété avec Vaflemblage groffier des parties ifolées & fans choix du Ballet des profpérités des Armes de la France, & on dura une idée jufte des ef- fers divers que peut produire dans les beaux Arts, le difcernement ou le mauvais goùt des gens en place. 3e de la Danfe.. 35 Pi < PES 5 CHAPITRE IIL Fêtes de Louis XIV. relatives à. ia Danfe , depuis l’année 1643. jufqu'en l'année 1672. LA Minorité de Louis XIV. fur en France l'aurore du goût & des beaux Arts. Soit que l’efprit fe fut développé par la continuité des Spectacles publics , qui font toujours l'Ecole la plus inftructi- ve de la multitude , foit qu'à for- ce de donner des Fêtes à la Cour » Fimagination s'y fut peu-à-peu échauffée , foit énfin que le Car- dinal Mazarin , malgré les tracaf feries qu’il eut à foutenir & à dé~ truire „y eut porté ce fentiment vif des chofes aimables qui eft fr , naturel à fa Nation; ileft certain: By 34 Traité Hiflorique que les fpeétacles, les amufemens, les plaifirs pendant fon Miniftere, n'eurent plus ni la grofliereté , ni l'enflure qui furent le caractere de toutes les Fètes d’éclat du Ré- gne précédent. Le Cardinal Mazarin avoit de la gaieté dans l’efprit , du goùt pour le plaifir ; & dans imagina- tion moins de fafte , que de ga- ‘lanterie. On trouve les traces de “cestrois qualités diftinétives dans tous les Bals & les grands Ballets qui furent faits fous fes yeux. Benferade fut chargé de Pin- vention , de la conduite , & de l'exécution de prefque tous ces amufemens. Celui de Cäffandre exécuté au ` Palais Cardinal. le 26. Février 1651. qui étoit de fa compofi- tion, fut le premier dans lequel “on vit'danfer Louis XIV, Il de la Danfes> 35 avoit treize ans. Il continua de s'occuper de cet exercice jufqu’en 1669 *. Il Pabandonna alors pour toujours ; frappé de ces beaux vers du Britannicus de Racine : Pour toute ambition , pour vertu fin- guliere, Il excelle à conduire un char dans la carrieres, o o A difputer des prix indignes de fes mains, , A fe donner lui-même en fpeétacle aux Romains, . A venit prodiguer fa voix fur ur Théâtre, &c. , Je ne métendrai point fur les Fêtes trop connues de ce Regne éclatant. On fçait,dans les Royau- mes voilins comme en France, qu’il eft l'époque de la grandeur de cet Etat, de la gloire des Arts & de la fplendeur de l’Europe. * Le Ballet de Flore repréfenté le 13.. Février 1669. fut le dernier dam lequel Lous XIV. danfa. I avoit trente-un ango Bvj 36 Traité Hiflorique Je me borne à rapporter une circonftance qui eft de mon fujet, & qui peut fervir à la confolation, à l’encouragement , & à l’inftruc- tion des gens de Letrres & des Artiftes. Jai dit que Benferade étoit chargé de la compofition des grands Ballets de la Cour. Il avoit de la fertilité , la méchani- que du vers facile , des graces, de la fineffe , un tour galant dähs Fefprit. Peut-être manquoit ~ ił d'élévation ; mais il avoir de la juftefle, & s'il avoit eu plus de ‘tems à lui pour les compofitions fréquentes qu'on lui demandoit, il y auroit mis fans doute plus de correction. Ce Poëte devint bientôt célé- bre dans ce genre ; mais le Prese de P*** homme fort aimable » - & fait en tout pour la bonne com- ‘pagnie , qui en ce tems-là étoit de la Danfe. $7 toujours. excellente , balança fa réputation » & fans le vouloir ‘peut-être , fut fur le point de la fi ravir. Le P... de P***, avoit réellement de l’efprit , des con- _noiffances , & du goût , autant qu'il en faut pour fentir les beau- tés d’une compofition théâtrale , pour éclairer un Auteur , pour décider même de fon dégré de talent ; mais bien moins que n’en exige l'invention , la charpente , Paflemblage , en un mot , d'un grand ouvrage. Il s'étoit trouvé à portée de voir Benferade , d’exa- miner fes plans , & quelquefois de faire de petits vers pour les gens de qualité qui devoient en remplir les perfonnages: Il n'en fallut pas. davantage pour lui donner à la Cour une confidération , qu'il méritoit fans doute d’ailleurs , & qui aupoit 38 Traité Hiflorique dù être indifférente à Benferade ; fi elle ne s’étoit pas établie fur les débris de la fienne. L'Auteur eft difcuré publique. ment & à la rigueur. L'homme du monde qui travaille , dit-on, pour fon plaifir , eft toujours jugé à huis clos & par des Juges de fa- veur. On attend tout du premier ; on n’exige- prefque rien du fe- cond. Les ouvrages de Pun font comme une ftatue toute nue ex- pofée au fortir des mains de lAr- tite aux regards critiques de la mulutude , des connoiffeurs & de fes rivaux. Les gentillefles de Pau- te refflemblent à ces femmes plus adroites que belles qui ne fe laif- fent voir que furtivement , & dans des réduits peu éclairés. Tels étoient les avantages des jolis ` vers du P...... de P***, {ur les travaux de longue haleine de Ben- de la Danke. 39 ‘ferade. Quelques Quatrains aflez ingénieux avoient plus fait pour le Poëte de fociété , que vingt Ballets repréfentés avec fuccès n'a- voient pù faire pour le Poëte en titre d'office. Ce n'étoit pas tout. À mefure que l'idée qu'on fe formoit du P....de P***. croifloit dans les efprits trop prévenus pour lui, on -fe dégoüroit de Benferade dansles ouvrages duquel on croyoit voir toujours les mêmes chofes. On af- piroit au plaifir d'être dédommagé par un homme neuf, des rapfodies d'un Auteur ufè. Ce difcours paf- foit de bouche en bouche. Ii de- vint bientôt une rumeur , un cri général : le Pa. de P***. en fut flatté, & s’y laiffa prendre. Il com- pofa le Ballet des Amours dégui- fes: on fir les plus riches prépara- tifs pour fon exécution : le Roi 40 Traité Hiflorique voulut y danfer : les Dames les plus qualifiées , les Seigneurs les plus diftingués y briguerent des Entrées. On regardoit le fuccès comme infaillible, le P. de P***,. comme la reffource unique , & Benferade comme un homme médiocre , fans goût ; fans ima- gination & prefque fans talent. -C'eft dans ces difpofitions de tou- te la Cour , que l'ouvrage fut re- préfenté le 1 3 Février 1664; & il tomba de la maniere la plus com- lette. Benferade triompha ; & la chù- t de fon Rival lui auroit rendu -toute fa gloire, s'il n'avoit avili fon triomphe * par un premier mouvement impardonnable. I £e -de méchans vers contre Le P.. de * Voyez le Difcours de l'Abbé Lalle- mand, qui eft à la tèce des Œuvres de ‘Benfcrades. ` de la Danfe. 21 p***, qui à fon tour commença de mériter fa chûre , en répon- dant à l’injure de Benferade par une autre, Les Poëtes , les gens de Let- tres , Les Artiftes ne feront-1ls ja- mais perfuadés , par les exemples éclatans qui frappent leurs yeux , par expérience, de tous les fié- cles , par la voix intérieure qui crie fans ceffe dans le fond deleur cœur , que l'envie, la malignité, les fureurs de la jalogfie dégra- dent , aviliffent, deshonorent ? La carriere des Artseft celle de la gloire. Il et impofñlible qu'on puifle y courir fans obftacles, fans embarras , fans rivaux. Il eft des momens de dégoûr, des occafons d'impatience , des préférences pi- quantes , des coups inattendus , des revers douloureux , des injuf- tices oufrageantes. Lame s’affec- 42 Traité Hiflorique te , l’efpric saigtit, la bile sallu- me , le trait échappe , & il nous perd. Du flegme , une étude profon- de , beaucoup de patience , un grand fond de fermeté , la certi- tude que les hommes ne font pas toujours injuftes , le fecours du tems , & fur-tout des efforts re- doublés pour mieux faire ; voilà les moyens légitimes qu'on doit fe ménager pour les circonftances malheureufes , les feules armes avec lefquelles il faut combattre fes ennemis , les grandes reflour- ces qu'il eft glorieux d'employer en favenr de la bonne caufe. Les flots de la multitude em- portent bien loin de vousun rival qui vous eft inférieur. Dans ces momens d'ivrefle & de délire, que peuvent vos murmures , VOS cris , vos mouvemens ? Oppofez de la Danje. 43 une tête froide à l'orage , & laif- fez couler le torrent : fi la fource dont il part nef ni pure, ni fé- conde , vous le verrez baiffer , fe deffécher , difparoître, & ne laif- fer après lui qu'une vafe infectée, Une cabale puiflante fufcite contre vous une foule de Juges injuftes. Vous connoiflez l’auteur de votre diforace. La colere vous le peint avec des traits qui rendus au grand jour peuvent le cou- vrir d'un ridicule éternel. Cette cruelle idée vous rit & rien ne vous arrête. Votre plume fe trem- pe dans le fiel. Vous efpérez tra- cer fa honte , & immortalifer vo- tre vengeance. Quelle erreur ! le blanc, contre lequel vous tirez à bout-portant eft appuyé fur une colonne de marbre. La balle le perce fans doute ; mais la colon- He la repoufle contre vous : vous 44 Traité Hiflorique tombez Pun & l’autre frappés du même coup, & vous reftez à terre, pour y être foulés aux pieds de lą multitude , dônt vous auriez tôt ou tard fixé l'admiration, & qui vous méprife. Hommes privilégiés par la na. ture ,aimez-vous mutuellement; eftimez-vous, encouragez- vous : donnez le ton au Public qui ne demande pas mieux que de le prendre. Son penchant le porte à vous earefler , à vous chérir, à vous eftimer. S'il fe refroidit quelquefois , sil vous humilie , s'il vous dédaigne , C’eft prefque toujours votre faute , & rarement la fienne. Regardez-vous comme les enfans d’une même famille , & concourez de tous vos efforts à fa fplendeur. Soyez rivaux fans jaloufie ; difputez le prix fans ai- greur ; courez au même but avee de la Danfe. 45 amitié. Si vous voulez vivre heu- reux, fi vous afpirez à l'eftime pu- blique, fi l'honneur de votre nom vous intérefle , employez le prés fent à méritér les fuffrages de P'a- venir. Aimez la gloire , & ne haïf- fez que l'envie; mais ne la crai- gnez pas. Les mouches cantharides ne s'attachent qu'au meilleur bled, aux rofes les plus fraiches... Je n'ai rien fait encore qui foit digne deflime , difoit Thémiflocle dans Ja jeuneffe ; tout le monde mac- cueille , & perfonne ne me porte envie *. * Plutarque. Œuvres morales de l'en- vie & de la haine. 46. Traité Hiflorique CHAPITRE IV. | Vices du grand Ballet. LE grand Ballet eft un fpectacle de Danfe. Les vers qui expofent le fujet , les machines qui lem- belliffent , les décorations qui éta- bliffent Le lieu où il s’exécure,n’en font que des parties accefloires. La Danfe eft l'objet principal. Or la Danfe théâtrale , ainfi que la Poëfie dramatique , doit -toujours peindre , retracer , être elle-mème une action. Tour ce qui fe paffe au Théâtre , eft fujet à cette loi immuable. Tout ce qui s’en écarte , eft froid, monotone, languiffant. Il weft conc pas poffible de faire du grand Ballet un Specta- de la Danft.. 47 - éle fufceprible de l'irtérés théä- tral; parce que cet intérét ne peut fe trouver que dans la repréfenta- tion d’une action fuivie. Chaque œuvre dramatique a le fien. Le Spectateur eft attaché, ou par le cœur , ou par l’efprir à la dite fucceflive de l'événement qui fe palle fous fes yeux. C’eft cet attachement que Part du Théâtre infpire ; c'eft cette attention fui- vie & involontaire qu’il fait nal- tre ,qu'on aînommé intéret , & il a autant de caracteres plus ou moins vifs, qu'il y a de genres d'actions propres au Théatre. Dans le grand Ballet , il y a beaucoup de` mouvement , & oint d'action, La Danfe peur Pien y peindre par les habits, par des pas, par des attitudes des caracteres nationaux , quel- ques perfonnages de la Fable , où 48 Traité Hiflorique de l’'Hiftoire ; mais {a peinture refflemble alorsà la peinture ordi- naire qui ne peut rendre qu'un feul moment ; & le Théâtre pat fa nature eft fait pour repréfenter une fuite de momens, de l'enfem- ble defquels il réfulte un tableau vivant & fucceflif qui reffemble à la vie humaine. Il étoit aifé de combiner les différentes Entrées du grand Bal- let de maniere qu’elles concou- ruffent toutes à l’objet principal qu'on s’y propofoit , & d'y pro- curer aux Danfeurs des occafons d'y développer les graces de la Danfe fimple ; mais la Danfe compofée , celle qui exprime les pafions & par conféquent la feule digne du Théâtre , ne pouvoit y -entrer qu'en paflant. Les Furies, dans une Entrée particuliere , par exemple, pouvoient fans doute. pat de la Danfe.. 49 pat des pas rapides, par des faults précipités , par des tourbillons violens , peindre la rage qui les agite ; mais ce n'étoit qu'un trait général, un coup de pinceau čpi- fodique. IL en réfulroir "quon avoit va les Furies, & rien de plus. ST À, Dans une action , au contrai- re, où la Vengeance & les Eu- ménides, voudroient infpirer lès tranfpotts qu’elles reffentent à un perfonnage principal , tout l'art de la Danfe employé à peindre par gradation & d'une maniere fuccefive, l'intention de ces bar- bares Divinités , les combats de PA&eur , les efforts des Furies, . les coups redoublés de pinceau, . toutes les circonftances animées, en un mot, d’une pareille action demeureroient gravées dans let prit du Spectateur, échaufferoient Tome LIL C * + $o . Traité Hifforique fon ame par dégrés, & lui fe- roient goûter tout le-plaifir que produit au Théâtre le charme de limiation. =" Le grand Ballet qui coûtoir des frais immenfes ; ne procuroit dônc à la Danfe rien de plus que les Bals mafqués. Il falloit qu'on fût , pour y réuflir , déployer fes bras avec grace , Éonferver ré- quilibre dans fes pofitions , for- mèr fès pas avec légereté , dévè- lopper les refforts du corps en mefure ; & toutes ces chofes , fuf- fifantes pour le grand Ballet, & pour la Danfe fimple , ne font que l'alphabet de la Danfe chéa. alé, OO Go 2S de la Danje. st A ESPEN PEUR ASET LD he Ea BELATE S CHAPITRE V. Etabliffement de l'Opéra François. L'orrra François eft une com- pofition dramatique , qui pour la forme reflemble en partie aux Spectacles des Anciens , & qui pour le fond a un caractere par- ticulier, qui la rend une produc- tion de l’efprit & du goùt tout-à- fait nouvelle. Quinault en eft l'inventeur ; car Perrin, Auteur des premiers Ou- vrages François en Mufique repré- fentés à Paris, n’effleura pas mê- me le genre , que Quinault ima- gina peu de tems après. Les Italiens eurent pour guides dans l’établiffement de leur Opé- ra la Fête de Bergonce de Bot- Cij- s2 Traité Hiflorique ta, & les belles compofñtions des anciens Poëtes tragiques. La for- me qu’ils ont adoptée tient beau- coup de la Tragédie Grecque , en a prefque tous les défauts’, & n'en a que rarement les beautés. Quinault a bâti un édifice à part. Les Grecs & les Latins lont aidé dans les idées primitives de {fon dellein ; mais l'arrangement, la combinaifon , l’enfemble font \ . a à Jui feul. Ils forment une com- -pofition fort fupérieure à celle des Italiens & des Latins, & qui ‘neft point inférieure à celle mê- me des Grecs. Ces propolitions font nouvel- les. Pour les établir , il faut de grandes preuves. Je crois pouvoir les fournir à ceux qui voudront les lire fans prévention. Remon- tons aux fources, & fuppofons -pour un moment que nous na- de la Danf. 53 vons jamais ouï parler des Spec- tacles de France , d'Italie , de Rome & d'Athènes. Dépouillons toute prédilection pour lune ou pour l'autre Mufique , queftion tout-à-fait étrangere à celle dont il s’agit. Laiflons à part la vénéra- tion , que nous puifons dans la poufliere des Colleges ; pour les ouvrages de l'antiquité. Oublions la chaleur avec laquelle les Ita- liens parlent de leur Opéra , & le toù de dédain dont les criti- ques du dernier fiécle ont écrit en France , des Ouvrages Lyri- ques de Quinault. Examinons , en un mot, philofophiquement ce que les Anciens ont fait, ce que les Italiens exécurent , & ce que le plan qu'a tracé Quinault nous fait voir qu'il a voulu faire, Je penfe qu'il réfultera de cet examen une démonftration en Ciij 54 : Traité Hiflorique faveur des propofitions que. j'ai avancées. Mon fujer m'entraîne indif- penfablement dans cette difcuf- fion. La Danfe fe trouve fi inti- mement unie au plan général de Quinault,elle eft une portion fi ef- fentielle de l'Opéra François, que je ne puis.me flatter de la faire bien connoître , qu'autant que la compofition dont elle fait partie {era bien connue. Les Grecs ont imaginé une re- préfentation vivante des différen- tes paflions des hommes +ce trait de génie eft fublime. | Ils ont expofé fur un Théâtre des Héros dont la vie mervetileu- {e étoit connue: il les ont peints en action , dans des fituarions qui naïfloient de leur caractere , ou dé leur hiftoire , & toutes propres à faire éclatèr les grands mouve- de la Danfe. #$ mens de l'ame. Par cet artifice la Poëfie & la Mufque * unies pour former une exprefhon complette ont fait paffer mille fois dans les cœurs des Grecs la pitié, admi- ration , la terreur. Une pareille invention. eft un des plus admira- bles efforts de l'efprit humain... Le Chant. ajoutoit.& devait ajouter de la force ; un charme nouveau, un pathétique plus toy- chant à un ftile fimple & noble, à un plan fans embarras , à des fimations prefque toujours hen- reufement amenées , jamais for- cées, & toutes allez théâtrales. y pour que l'œil , à l'afpedes ta- leaux qui en réfultoient , fut un moyen auffi sûr que l'oreille, de # Tous les Ouvrages dramatiques Grecs étoient repréfentés en Mufique. Les preuves en fonc évidentes pour qut a quelque connoiffance de l'antiquité. Civ # UŽ s6 Traité Hiflorique faire paller l'émotion dans Pame des Spectiteurs. | Les Grecs vivoient fous un gouvérnement populaire. Leurs mœurs , feurs ulages , leur édu- ‘cation avoient dû néceflairement ‘faire naître ‘d’abord à-leurs Poc- tes idée'de ces actions qui inté- Tréflent deés‘peuples entiers. L’éta- bliflement des chœurs dans leurs Tragédies , fut une fuite indif- penfable du plan trouvé, “IIs les employerent quelque- fois contre la vraifemblance , ja- mais avec aflez d'art & toujours comme une efpéce d'ornement poftiche ; & c’eft-là un des grands défauts de leur exécution. Ils les faifoient chanter & danfer ; mais il n’y avoit aucun rapport entre leur chant & leur danfe. Ce vice fut d'autant plus inexcufable, que leur danfe étoit par elle - même de la Dani s7 fort énergique , & quelle auroit pù ajouter par conféquent une force nouvelle à l'action princi- pale , fi elle y avoit eté mieux fice. . | L Telle fut la Tragédie des Grecs. Voilà le premier modele : voici la maniere dont les Italiens lont fuivi. Dans les premiers tems , ils ont pris les fujets des Grecs , ont changé la divifion , & l'ont faite en trois Actes. Ils ont retenu leurs chœurs , & ne s’en font point fer- vis. En confervantla Mufique, ils ont profcrit la Danfe..Il eft aflez Vrai emblable que leur récirarif, relativement à leur déclamation ordinaire , à l'accent de leur Lan- gue & à leur maniere de la rendre dans les occafons éclatantes , eft. à-peu-près tel qu'évoit la Mélopée des Grecs ; mais moins ferrés. dans Cy yE Traité Hiflorique leur Dialogue , furchargeant Pac- tion principale d'événemens inu- tiles & romanefques,forçant pref- que toutes les Éuarions 5 ane geant de lieu à chaque Scène , ac- cumulant épifodes fur épifodes pour éloigner un dénouëment toujours le même , ils ont fardé le genre, fans embellir ; ils Pont énervé , fans lui donner même un air de galanterie.. Rien aufi ne reflemble moins à une Tragédie de Sophocle ou d'Euripide qu'un ancien Opéra Italien : Arlequin n'eft pas plus différent d’un per- fonnage raïfonnable. | “Les Opéra modernes , dont les détails font f ornés de fleurs > font peut ~ être encore plus diflem- blables des Tragédies Grecques.. L'Abbé: Métaftaze , ce Poète ho- horé à Viénne , dont lés Ouvra- ges dfamatiqies oht Été mis em de la Danfes , BoA Mufique tant de fois par les meil- leurs Com politeurs d'Italie , qui font preique les feuls qu'on ait encore connus dans les Cours les plusingénieufesdel Europe, &qui ñe-doivent peut-être leur grande rép utation* qu'à la France , où on ne les repréfente jamais , ce Poc- te, dis-je, a abandonné la Fable, & n'a pnilé fes fonds que dans l'Hiftoire. Ce font. donc les per- fonnages les plus graves, les plus frieux ; & fi on lofe dire , les moins. chantans de l'antiquité , les Titus , les Alexandre , les Di- don, les Cyrus , &c. qui exécu- * En Allemagne, en Italie à peine parloit-on il y a vingt ans de PAþbé Métaftaze. On ‘n’écoute. dans l'Opéra Italien que la Mufique. Ce font les Fran- çois qui en lifänt l'Abbé Métaftaze ont publié les premiers dans leurs Ecrits s. tout ce que valoient les Poëmes de cé: grand Poëte moderne. , t. .: Cv. éo Traité Hiflorique tent fur les Théâtres d'Italie nom- feulement ce chant fimple des Grecs ; mais encore ces morceaux forts de compofition, que les Ira- liens appellent Aria *, prefque toujours agréables , quelquefois même raviflans & fublimes. Le charme d’un pareil chant fait oublier apparemment ce dé- faut énorme de bienféance. Il eff -cependañt autant plus inexcu- fable , que l'Aria a'el prefque ja- mais qu'un morceau ifolé & cou- fa fans art ,à la fin de chaque Scène , qu'on peut l’ôter fans que Paétion.en fouffre ; & que , fi on le fapprimoir , elle y gagneroit: prefque toujours **. En retenant, les chœurs des. 1% Nous le nommons- improprement Âriete, La traduction véritable eft Air. Notre Ariete ne lui refemble point, &. c'eft peut-être fon grand défaut’ Xx On le pratique aing , lorfqn'onre- , de la Danft. 61 Grecs , les Italiens les ont laiffés avec encore moins de mouve- ment que ne leur en avoient don- né leurs modeles. Ils n’ont aucun intérêt à l’aétionsilsne fervent pat conféquent , qu’à la refroidit-ou à l’embarrafler. On leur donne our l'ordinaire un -morceau fyl- Ébique à la fin de l'Opéra; on leur fait faire des marches , on les place dans le fonds de quel- ques-uns des tableaux , pour pa- rer le Théâtre. Voilà tout leur emploi. Telle eft la conftitution de PO- péra d'Italie *,. dont l'enfemble préfente quelquefois les Tragédies de l'Abbé Métaftaze fans Mufique. * Les Italiens ne font pas plus régu. fiers dans leurs autre: compofitions dra» matiques. Voyez Laminte du Taffe, le Paftor fidò du. G i Rien reft plus aimable que lears. détails. Rien wef: inoiñs théâtral que leur enfembie. 62 Traité Hiflorique dénué de vraifemblahce , irrégu- lier , long * , embrouillé , fans. rapport, n'eft qu'un mêlange du Théâtre dés Grecs, de la Tragé- die Françoife , & des rapfodies dés'tems gothiques ; comme il eft cependant le feul grand Specta- cle d’une Nation. vive, délicate & fenfible , il me pas étonnant qu'il en faffe les délices , & qu'il y foit fuivi avec le plus extrême emprefflement. Une partie de la Mufique en eft failañte,les Chan- teurs du plus rare talent lexécu- tent , & cé Spectacle n’a qu'un tems **, Dansles plus grandes Villes d'Italie , on ne voit l'O- * L'Opéra d'Italie eft fans Danfe. La durée de'la Répréfentation eft de quatre Eures. ` 7 x Quelle Salle feroit afez grandè pour contenir les Speétateurs , È notre 6 ileft,n'étoit repréfenté que Obpéra,tel qu'ileft . pendant tois mois. ~ : ae la Danf. 63 péra tout au plus que pendant trois mois de l’année , & on y fonge à la Mufique tous les jours de la vie. Nous avions un Théâtre tragi- que repris fous œuvre par Cor- neille , & fondé pour jamais fur le fublime de fes compofitions > lorfque l'Opéra François fut ima- iné. L'Hiftoire étoit le champ Erle que. ce grand Poëte avoit référé ; & celt-là qu'il alloit choifir fes fujets. La Mufique , la Danfe , les Chœurs éroient ban- nis de ce Théâtre ; la repréfenta- tion mâle d’une ation unique ex- pofée , conduite, dénouée dans le court efpace dé vingt-quatre Heures & dans un même lieu, élt la tâche difficile. que -Corneille s'étoitimpofée. Il devoir tirer lil. Jufon , l'émotion „l'intérêt defa propre force. Rien:d'érranget 1e: 64 Traité Hiflorique pouvoir l'aider à frapper , à fédui- re ,à captiver le Spectateur, Ofe- roit-on le dire ? une des bonnes Tragédies de cethomme extraor- dinaire fuppofe plus d’étendue de génie que tout le Théâtre des - Grecs enfemble. Quinault connoifloir la marche de l'Opéra Italien , la fimplicité noble , énergique, touchante de la Tragédie ancienne , la vérité, la vigueur , le fublime de la mo- derne. D'un coup d'œil il vit, il embraffa , il décompofa ces trois genres , pour en former un nou- veau qui, fans leur reffembler , půt en réunir toutes les beautés, Celt fous ce premier afpeét que sofrit à fon efprit un Speétacte François de Chant & de Danfe. D'abord le merveilleux fut la ierre fondamentale de l'édifice. -& la Fable ; oul imagination lui - de la Dane, 65 fournirent les feuls matériaux qu'il crut devoir employer pour le bâtir. Il en écarta l'Hiftoire qui avoit déja fon Théâtre , & qui comporte une vérité , trop connue , des perfonnages trop graves , des actions trop reflem- blantes à la vie commune , pour “que, dans nos mœurs reçues , le Chant , la Mufique & la Dante ne forment pas une difparate ri- dicule avec elles. De-là qu'il bâtiffo:t fur le mer- veilleux , il ouvroit fur fon Théâ- tre à tous les Arts la carriere la . plus étendue. Les Dieux, les pre- miers Héros dont la Fable nous donne des idées fi poétiques & fi élevées , POlimpe , les Enfers , l'Empire des Mers , les Métamor- phofes miraculeufes, l'Amour , la Vengeance , la Haine , toutes les pañlions perfonnifiées , les Elé- 66 Traité H iflorique mens en mouvement, la Nature entiere animée fournifloient dès- lors au génie du Poëte & du Mu- ficien mille tableaux variés , & la matiere inépuifable du plus bril- lant Spectacle. Le langage mufical fi analogue à la Langue Grecque , & de nos jours fi éloigné dela vraifemblan- ce, devenoit alors non-feulement fupportable ; mais encore tout-à- fait conforme aux opinions re- çues. La danfe la plus compofée , les miracles de la peinture , les prodiges de la méchanique, Phar- monie , la perfpective , l'optique, tout ce qui , en un mot , pouvoit concourir à rendre fenfibles aux yeux & à l'oreille les preftiges des Arts, & les charmes de la naturé entroit raifonnablement dans un pareil plan , & en devenoit un ac- cefloire néceffaire. de la Danje. 67 Les chœurs dont les Grecs ma- voient fait qu'un trop foible ufa- ge, & dont les Italiens , ainfi que je lai déja dit, n'ont pas {çu fe fervir , placés par Quinault dans les lieux où ils devoient être, lui procuroient des occafñons fré- quentes de grand fpectacle * , des mouvemens généraux ** , des concerts raviflans ***, des coups de Théâtre frappans ****, & quel- quefois le pathétique le plus fu- blime *#****, * Qu'on fuppofe un Théâtre tel qu'it devoit être , & qu'on s'imagine l'effet qui réfaltera alors des chœurs du qua- trieme Acte de Perfée ** Telle eft la pofrion des chœurs dans le quatrieme Acte de Proferpine & dans le premier d’Armide , dans le troi- fieme A@e d'Alcefte. x Le Chœur de Phaëton: Allez ré- pandre la lumiere. X#AK V le quattieme A&e de Rolland. F haii Les Chœurs du cinquieme Ade d'Acys. , . 6$ Traité Hifforique | En liant à l’action principale la Banfe qu'il connoifloit bien mieux qu’elle na été encore con- nue , il fe ménageoit un nouveau genre d'action théâtrale, qui pou- voit donner un feu plus vif à len- femble de fa compofirion , des Fêtes auffi aimablés que galantes, & des tableaux variés à l'infini , des ufages , des mœurs , des Fêtes des Anciens, Ce grand deffein fut balancé fans doute dans lefprit de Qui- nault par quelques difficultés. Le moyen qu'il ne prévit pas qu’il fe trouveroit tôt ou tard des hom- mes rigides qui refuferoient de fe prêter aux fuppofitions de la Fa- ble , des Philofophes féveres dont la raifon feroit rebutée des prefti- ges de la Magie, des efprits forts pour qui la plus belle machine ne feroit qu'un jeu d’enfans, de la Danfi. 69 Mais Homère & Virgile , So- phocle & Euripide parurent à Quinault des autorités fufifantes en faveur du genre qwil projet- toit de mettre fur la Scène. Il ef- éra que le fyflème ancien qui fut la bafe de leurs ouvrages , & qui fera toujours Pame de la belle Poëfie , feroit fouffert encore par des Spectateurs inftruits , & fur un Théâtre qu'il vouloit confa- crer à la plus délicieufe illufion. Il vit dans"Ariofte & le Talfe les effets agréables , les grands mou- vemens , les changemens impré- vus , que pouvoient produire la Magie ; & les grands Ballets qui étoient depuis fi long - tems le fpectacle àla mode, lui fournif- {oient trop de preuves journalie- res du charme des belles machi- nes, pour qu'il négligeât les avan- tages que la Méchanique pou- 70 Traité Hiflorique voit procurer à fon établiflement, Les beaux traits d'Hiftoire ne font pas les feuls qui doivent exercer le génie des grands Pein- tres. La Fable ne leur en fournit. elle pas qui ne font ni moins no. bles ni moins touchans ? Ecoute- roit-on la critique d’un homme de mauvais goût qui déclameroir contre une compofition de cette efpece , parce que nous fçavons tous que la Fable neft qu'une des folies de lefprit des premiers tems ? Le Théâtre neft qu’un tableau vivant des paflions. Quinault en voyoit un * digne de l’admira- tion de tous les fiecles , où elles pouvoient être peintes avec le * Le Théâtre de la Comédie Françoi- fe. Nous avons deux grands genres. Les Italiens n’en ont qu'un. Cette obferva- tion eft décifive , & l'argument qu'elle “féurnic éft fans replique. de la Danfe. JI pinceau le plus vigoureux , & qui sétoit emparé avec raifon de l'hiftoire. Il falloit ne point em- piérer fur un établiffement aufi impofant, & donner cependant à celui qu’il fe propofoir , le ca- ractere d'imitation que doit avoir toute compofition dramatique, Le merveilleux qui réfulte du fyftè- : me poétique rempliffoit fon ob- jet, parce qu’il réunit avec la vrai- femblance fuffifante au Théâtre, . la Poëfie, la Peinture, la Muf- que , la Danfe, la Méchanique, & que de tous ces Arts combinés il pouvoit réfulrer un enfemble raviffant , qui arrachât l’homme à lui-même , pour:le tranfporter pendant le cours d'une repréfen- tation animée , dans des régions enchantées... , | | : Ce beau deflein , n’eft point une ‘vaine conjecture : imaginée 72 Traité Iiflorique après coup , pour féduire le Lec- teur. Qu'on fuive pas à pasla mar- che de Théfée, d'Arys , d'Armi- de , &c. on verra l'intention de Quinault;telle qu’on vient de l'ex. pliquer , marquée par - tout avec les traits diftinctifs de l’efprit, du fentimént, & du génie. Ici on s’arrète#a fans doute pour chercher la caufe fecrette du peu d'effet qui réfulte cependant de nos jours d’un plan fi magnifique. Le vice eft-il dans le plan lui-mê- me? Seroit-il dansl’exécution pri- mitive? N’eft-il que dans l'exécu- tion actuelle ? Il eft certain que le deffein de Quinault eftun effort de génie, qu'on peut mettre à côté e tour ice qui a été imaginé de pis in- géhieux pendant le caurs uccefif . des progrès-des beaux Arts ; mais al n'eft pas mouns:certain que le | plaifir , de la Danfe. 73 plailir , l'émotion , l’amufement qui en réfultent font très - infé- rieurs aux charmes qu'on devroit & qu'on peur en attendre. CHAPITRE VI. Défauts de l'exécution du Plan primitif de l'Opéra François *. C Est un Spectacle de Chant & de Danfe que Quinault a voulu faire ; c'eft-à-dire, que fur le * Je dois me borner à ce qui regarde Ja Dane, & je ne puis traiter qu'en paf- fant cet objet vafte que je me propofe d'approfondir dans un ouvrage à part. On a changé l’ordre naturel dans les commencemens. L’Architecte lors de la conftru&ion de l'Edifice a obéi. Le Mat. tre Maçon a commandé. Tous les in- convéniens de l’exécurion ancienne & actuelle dérivent de ce déplacement. Je çais bien qu’on feindra de ne m'en pas D Tome LIL, 74 Traité Hiflorique Théâtre nouveau qu’il fondoit, il a voulu parler à l'oreille par les fons fuivis & modulés de la voix, & aux yeux par les pas s les gef- tes , les mouvemens mefurés de la Danfe. . Tout ce qui fe fair fur le Théâ- tre. doit être plein de vie. Rien n’y doit paroître dans l’inaction. Un Ouvrage dramatique neft qu'une grande aétion , formée de mille autres , qui lui font fubordonnées , qui en font les parties effentielles , qui doivent concourir à l'harmonie générale, & dont le concert mutuel peut feul former la beauté , Pillulon 5 le charme de l’enfemble. Il étoit donc néceflaire, pour remplir l’objet de Quinaulr, que croire. Ma propofition sen fera pas moins vraie , & je fuis très en état de la ; démontrer. de la Danji. 75 la Danfe , qui alloit former une artie confidérable de fon nou- veau Spectacle , agit conformé- ment à fon deflein ; & quel étoit fon deffein ? C’étoit ( n’en dou~ tons point ) de s'aider de la Dan- fe pour faire marcher fon action, pour Panimer , pour Pembellir , pour la conduire par des progrès fucceflifs jufqu’à fon parfait déve- loppement. En admettant fur fon Théâtre le même Art dont les Grecs & les Romains s'étoient fi heureufement fervis , n’auroit-il eu pour objet que de réduire fon emploi à quelques froids agré- mens plus nuifbles qu'utiles au cours de l’action théâtrale ? Seroit-il poffible qu’il eût fait entrer la Danfe dans fa compofi- tion comme une partie principa- le , fi elle n'avoir dû toujours agir, peindre , conferver en un mot, le Dij 76 Traité Hiflorique | caractere d'imitation & de repré- fentation que doit avoir néceffai- rement tout ce qu'on introduit fur la Scène. Il eft indifpenfable de revenir ici fur fes pas , & de fe rappel- ler les différens emplois qu'avoit remplis la Danfe chez les Grecs, chez les Romains , & dans les derniers fiécles. Vive , faillante, eftimable & dangereufe tout à la fois en Gré- ce ,la Danfe y futun Art qui fer- vit également au plaifir , à la reli- gion , au maintien des forces du corps, au développement de fes graces , à léducation de la jeu- neffe , à l’amufement des vieil- lards , à la confervation & à la corruption des mœurs. A Rome , elle devint partie de l'Art dramatique, & marcha alors d’un pas égal avec la Poëfie , PE- . de la Danft. 77 loquence & la Mufique. Dans les derniers fiecles froide & languif- fante , elle ne fut qu'un divertif- fement peu varié & fans ame. On la réduifit dans les grands Bal- lets à la peinture momentanée de quelques caracteres; dans les Maf- carades elle ne pouvoit exprimer par des pas que le générique du perfonnage dont elle prenoit les habits. Dans les Bals de cérémo- nie , elle n’éroit qu'un mouve- ment fans objet, une occafion toujours la même de montrer les graces de la figure , & les belles proportions du corps. Dans cette fucceflion hiftori- que des différens emplois de la Danfe , on voit diftinctement les divers dégrés de beauté que peut lui donner l’art: car ce qu'il a pu dans un tems, il le peut toujours dans un autre. Or routes les com- Diij 78 Traité Hiflorique pofitions de Quinault nous pron- vent qu'il a connu parfaitement l'hiftoire de la Danfe & toutes fes poffibilités. IL faudroit cependant que ce Poëte n'en eût eu que des idées très-bornées , s’il n’en avoit adopté que la partie la plus foi- ble, & il feroit tombé dans cetre lourde bévue , s’il n’avoit voulu l’employer que comme un fimple divertiflement , tandis qu’elle eft capable de former les tableaux les plus dignes du Théâtre. Mais en parcourant les compo- fiions de ce beau génie , on ne peut le foupçonner de cette mé- prife. On y voir par-tout l'imagi- nation & le goût marquer la pla- ce des Arts qu'il y a réunis, & fai- Xe toujours naître du fond du fu- jet chacun de leurs emplois diffé- rens. En effet la Poche , la Pein- ture , la Danfe , la Méchanique de la Danfè. 79 n'y font jamais que dans les lieux où elles doivent être , tout ce qu'elles y font devoit fe faire ; il étoit indifpenfable qu’elles pei- aiflent tout ce que Quinault a penfé qu’elles devoient expri- mer. Dans Cadmus qui doit furmon- ter les plus grands obftacles pour obtenir Hermione , je vois ce Héros fémer. dans le champ de Mars les dents du Dragon qu'il a vaincus Voici le deffein que trace Qui- nault pour ce moment théâtral, « La Terre produit des Soldats »atmés , qui fe préparent d'a- » bord à tourner leurs armes con- » tre Cadmus ; mais il jette au » milieu d'eux une maniere de — » grenade que l'Amour lui a ap- » portée qui fe brife en plufieurs » éclats , & qui infpire aux com Div ĝo Traité Hiflorique » battans une fureur qui les obli- » ge à combattre les uns eontre » les autres , & à s’entregorger » eux- mêmes. Les derniers qui » demeurent vivans viennent ap- _wmporter leurs armes aux pieds de ©% » Cadmus ». Je ne puis pas me méprendre fut l'intention de Quinault. Je vois évidemment que , fi elle eût été remplie , le Théâtre nr'eût of- fert dans ce moment le tableau de Danfe le plus noble , le plus vif , le mieux lié à l'action prin- cipale. Rien de tout cela n’exifte dans l'exécution. Elle n’en offre pas même l'ombre. Dans ce même Poëme à la fn du troifieme Acte , lorfque Fin- flexible Dieu de la guerre a dit: Un vain refpeët ne peut me plaire : On ne fatisfait Mars que par de grands ` exploits ; de la Danfe. 81 Vous que l'Enfer a nourries , Venez cruelles Furies , Venez brifer l'Autel en cent morceaux épars. | — Quinault veut qu'on finiffe cet Acte par l'arrivée des Furies.qui brifent l'autel , qui s'emparent des tifons ardens du Sacrifice, & qui S'envolent , pendant que le char de Mars , en tournant rapidement vers le fond du Théâtre, fe perd dans Les airs, & que les Prêtres , les Peu- piles , Cadmus y &c. défolés crient ; O Mars ! 6 Mars ! | = Quel coup de pinceau mâle ! Quelle occafiôn énergique , pour la Danfe, pour la Mufique., pour la Méchanique ! Je vois cepen- dant à la repréfentation tous ces mêmes Arts oififs dans ce mo- ment. . À la place des idées grandes & nobles qui étoienteffentiellement Dy 82 Traité Hiflorique du plan de Quinault , on a fubfti- tué une exécution maigre , de pe- tites figures mal deffinées , un co- loris miférable , & par malheur, cette exécution , malgré fa foi- bleffe , a paru fuffifante dans les remiers tems à des Spectateurs que l'habitude n'avoit pas encore inftruits. Elle a été répérée , avec les mêmes vices & avec le même faccès , dans prefque toutes les autres occafions qu'a fourni le gé- nie fécond du Poëte. Le moyen que ceux qui exécutoient ne fuf- fent pas contens d'eux-mêmes en voyant tous les Speétateurs fatis- | faits à Mais le moyen auf que F Art parvint au dégré de perfec- tion , où il éroit capable d’attein- dre , dès que les Aïtiftes n'apper- cevoient pas le par- dela du point médiocre où ils fe bornoïent ? Je trouve, par exemple , un de la Danfe. g7 trait d'imagination que j'admire; & un défaut d'exécution qui mé confond , dans l’épifode de Pro- tée que Quinault a lié fi naturel- lement à l'Opéra de Pħaëton. Ce perfonnage connu dans la - Fable par fes transformations fur- prenantes étoit qu'un Danfeur Grec , qui opéroit ces fortes de prodiges par la rapidité de fes pas, par les formes diverfes qu'il fçavoit donner à l’enfemble de fes mouvemens. Peut être eft-ce le fond le plus riche que la Danfe théatrale , aidée du fecours des machines , ait jamais eu , pour déployer tous les plus beaux réf forts de PArt. Que réfulre-t-il cé- endant dans l’exécution , de lie dée admirable de Quinault ? Lor pur fe change ceñ uñ plomb vif, On ne me donne, à la place de ce que je pouvois attendre, qu'i- | Dvj 84 Traité Hiflorique ne froide fymphonie , des cartons mal peints , quelques poignées d’étoupes enflammées , & un ef- camotage groflier , qui ne fert qu'à me faire appercevoir , combien . j'aurois pù être fatisfait , fi le jeu de la Danfe & le mouvement des machines s’étoient adroitement concertés , pour rendre à mes yeux & à mon oreille l'intention ingénieufe du Poëte. Le même vice me frappe dans prefque tousles endroits où lima- ination de Quinault seft mani- Été. Je me borne à expofer mes conjectures fur deux de ce genre. ou fi je ne me trompe, ce beau génie a été aufli mal entendu, que fervi. La premiere eft le Siége de Scy- ros dans Alcefte. Lorfqu’on con- noît ce que peut exécuter la Dan- fe, on. ne fçauroit être incertaim de la Dane. 85 fur le projet de Quinault. Il n'en. faut point douter ; ce Poëte lui avoit deftiné cette action. Qu'on fe rappelle en effet tou- tes les évolutions militaires qui font de l’inftitution primitive de la Danfe ; qu'on les fuppofe pour un moment exécutées für les chants des chœurs , & fur des fymphonies relatives au fujet ; qu'on fe repréfente les attaques, les pourfuites , Les efforts des Af- fiégeans , la défenfe des Affiégés leurs forties , leurs fuites ; qu'on imagine voir au Théâtre la fuc» ceflion rapide de tous ces divers tableaux , rendus avec art par des Danfes expreflives, on aura alors une idée de lefquife de Qui- nault que l'exécution originaire a totalement défigurée. Pour expliquer mes idées fur la feconde, j'ai befoin , que le 86 Traité Hiflorique Lecteur daigne fufpendre toute prévention. Je crois avoir apper- çù dans un des beaux Opéra de Quinault un trait fingulier de gé- nie qui eft de mon fujet , dans Yendroit même qui depuis près de foixante-dix ans NE pour le plus défectueux de fes Ouvrages. Je vais expofer fimplement mes réflexions , que je me garde bien de croire infaillibles. Mon inten- tion eft de pénétrer l'efprit des Artiftés fans avoir le dellein faf- tueux de m'ériger en juge de Fart. Si mes obfervations font vraies; il y gagnera ,-& mon ambition fera tout-à-fait remplie. Si je fuis dans l'erreur , je rends graces d'a- yance à la main fecourable qui voudra m'aider à en fortir. IL femble que l'opinion géné- tale ait profcrit fans retour le quatrieme Acte d’Armide. On le de la Danfe 87 regarde comme très-indigne des quatre autres , & je penfe que gelt fur l'effet feul qu'on la ju- gé. Le Public neft parti que d'a- près fon impreffion , qui , avec raifon , eft toujours fa régle; mais l'effet tel qu’il et produit fur le Speétareur , peut avoir deux cau- fes , le deflein & l'exécution. Or je crois appercevoir ici le plus beau deffein de la part de Quinault. Si ma découverte neft pas une chimere ; l'effet ne peut plus être imputé qu’à la maniere dont il a été exécuté. Il faut ici nécellairement que le Lecteur me permette de lui rap- peller la marche rhéâtrale d Ar- mide. L'amour le plus tendre dégui- . fé fous les traits du plus. violent dépit, dans le cœur d'une femme toute: puiflante, eft le premies sg Traité Hiflorique coup de pinceau qui nous frappe dans certe belle compofition. S4 L'amour l'emporte fur la gloire ; fur le dépit , {ur les plus forts mo» tifs de vengeance qui balancent le penchant fecret d'Armide, quels- moyens n’employera pas fon pou- voir ( qu'on a eu l'adrefle de nous faire connoître immenfe ) pour foutenir les intérêts d’un fi grand amour ! Dans le premier Acte ,le cœur d'Armide ef le jouet tour à tour de plufieurs paflions qui fe com- battent mutuellement, & qui la déchirent. Dans le fecond , elle vole à là vengeance : le fer brille, elle eft prête à frapper. L'amour Parrète , & il triomphe. L’Aman- te & l’Amant font tranfportés au bout de l'Univers. | Ceft-là que la foible raifon d'Armide combat encore : c’eft-Là de la Danfe. 89 qu'elle appelle à fon fecours Za haine qu'elle avoit cru fuivre , & qui ne fervoit cependant que de étexte à l'amour. Les efforts redoublés de cette Divinité barbare cédent encore la victoire à un penchant auquel rien ne peut réfifter ; mais la hai- ne menace : outre les craintes fi naturelles aux Amans , Armide entend encore un oracle qui en redoublant fes terreurs doit rani- mer fa prévoyance. Tel eft l'état de l’action à la fin du troifieme Acte. Voilà par conféquent Armide livrée toute entiere & fans retour, aux divers mouvemens de la plus vive tendreffe. Inftruite par fon art de l’état du camp de Godef- froi , jouiffant des tranfports de Renaud , elle n’a que fa fuite à craindre ; & cette fuite, elle ne 99 Traité Hiflorique peut la redouter , qu'autant qu’il feroit poflible de détruire Ven- chantement dans lequel fon art & fa beauté ont plongé fon heureux Amant. Ubalde cependant & le Cheva- lier Danois s'avancent; & cet épi- fode eft très-bien lié à Fation , lui et néceflaire , & forme un contre-nœud extrèmement ingé- nieux. Armide, que je ne puis pas croire tranquille , va donc dé- ployer ici tous les efforts, toute la puiffance , toutes les reffources de fon art, pour arrêter les feuls ` ennemis qu'elle ait À craindre. Tel eft le deffein de Quinault, & quel deffein pour un Speétacie de Chant, de Mufique & de Danfe! Tout ce que la Magie a de re- doutable ou de féduifant : les ta- ` bleaux de Danfe de la plus gran- de la Danfe. ot de force , ou'de la plus aimable volupté : des embrafemens , des orages , des tremblemens de ter- re : des Ballets légers, des Fêtes brillantes , des enchantemens dé- licieux ; voilà ce que Quinault de- mandoit dans cet Acte : ceft le plan qu'il avoit tracé , que Lully auroit dù remplir & terminer en homme de génie , par un entre- Acte dans lequel la Magic eut fait un dernier effort terrible. On eut jetté par cet artifice de l’incerti- tude fur le fuccès des foins d'U- balde , & formé un contrafte ad- mirable , avec le ton de volupté qui regne dans la premiere partie _de Acte fuivanr. , Suppofons un pareil deffein éxécuté par le Chant, la Danfe, les Symphonies , la Décoration , les Machines , & jugeons *. * On peut fe rappeller quel fur l'effet CHAPITRE VIIL Principes Phyfiques du Vice de LExécution primitive de l'Opera François. En examinant les vùes de Qui- nault , le plan de fon Spećtacle , les belles combinaifons qui y. font répandues , la connoiffance pro- fonde des différens Arts qu'ilya raffemblés , qu’elles fuppofent dans ce beau génie ; je me fais demandé mille fois , pourquoi au Théâtre , la plus grande partie prodigieux que produifit dans la dernie- re reptile de cer Opéra une petite Féte de la plus foible compofirion, qu'on ajouta dans cet Acte. Qu'on infére de-là quel eñt été le jufte enchoufiafme qu'auroit caufé l'exécution complette du plan de Quinault, de la Danfe. 93 de ce qu'il m'eft démontré que Quinault a voulu faire , femble s’évaporer , fe perdre, s’anéantir, & j'ai cru en voir évidemment la caufe dans l'exécution primi- tive. : Mais pourquoi cette exécution a-t-elle été fi défetueufe ? Quelle et la fource d'où couloient les vices qui s’y font répandus? L'art n'avoit rien à gagner dans ma premiere découverte , fans le fe- cours de cette feconde ; & cette recherche une fois faite avec quel- que fuccès , les remedes étoient aifés, & les progrès de Fart in- faillibles. Or , je crois appercevoir dans la foibleffe de tous les fujets em- ployés pour l'exécution du plan de Quinault les principes phyfi- ues des défauts fans nombre qui. l'ont énervée. | 94 Traité Hiflorique La Danfe , la Mufque inftru- mentale & vocale , l’art de la dé- coration , celui des machines , étoient , pour ainf dire , au ber- ceau; & le deffein du Poëte au- roit exigé des exécutans confom- més dans tous ces différens genres. Le plan étoit en grand , com- me le font tous ceux que formele génie; & dans la conftruttion de l'édifice , on crut devoir le reffer- rer , le rapetiffer , le mutiler, fije puis me bavit de ces expreflions, pour le proportionner à la force des fujets , qui étoient em loyés à le bâtir, & à l'étendue du ter- rein fur lequel on alloit l’élever. . Tout ce peuple d'Artiftes, qui ne vit dans Quinault qu'un Poëte peu confidérable , étoit encore à cent ans loin ‘de lui pour la con- noiffance de l'art. l Quinault ne ft qu'une faute de la Danfe, 9S qu'une modeftie mal entendue lui fugoéra , dont fes ennemis fe prévalurent , qui a fait mécoii- noiître le genre , & qui en a re- tardé le progrès beaucoup plus fans doute qu’on ne pourra {e le erfuader. Il donna le titre de Tragédie à la compofition nou- velle qu'il venoit de créer. Bol- leau , Racine, & les autres Ju- ges * de la Littérature Françoïfe y chercherent dès-lors les différens *S'ily a rien au monde qui paroifle étrange & contraire même à une action : DS Í Fh tragique , c'eft le chant. N'en déplaife aux Inventeurs des Tragédies en Mufi- que , Poëmes aufl ridicules gue gou- veaux, & qu'on ne pourroit foufftir, fi l'on avoit le moindre goût pour les Pieces de Théâtre, ou que l'on n'eut pas Li o, 1 : été enchanté de féduit par un des plus grands Maficiens de ait jamais été, Da- cicr, Poët, d'Ariftote, p. 82. Par ce peu de mots on a une efquiffe de l'opinion qu'on s'étoit formée dans la Littérature Françoile de Quinault & de 56 Traité Hiflorique traits de phifionomie du Poëme von nommoit communément Tragédie, & ils l'apprécierent à . proportion du plus ou du moins de reffemblance qu'ils lui trouve- rentavec ce genre déja établi. Par cette faufle dénomination Quinault les aida lui-même à {e bien convaincre , que fa compoli- tion n’étoit rien moins qu'un gen- re tout-à-fait nouveau. Ils ne vi- rent dans Théfée même qu’une Tragédie manquée 3 ils le dirent & le publierent ; les Echos du Parnafle & du monde le répéte- rent après eux. De-là Paris , la Lit- térature , les Provinces, les Etran- gers fe formerent une idée faufle du genre , qui s’eft confervée juf- qu'à nos jours , & que je ne me Lully. Cette erreur eft la caufe primiti- ve de tous les malheurs du Théâtre Ly- rique. flatte de la.Danjfe. 97 fatte pas de pouvoir détruire. Ce danger étoit prévenu , fi, à la pla- ce dece titre , Quinault avoit mis à la tête de fes Poëmes Lyriques, Cadmus, Théfée, Atys Opéra. Ce feul mor auroit donné à Boileau l'idée d’un genre, & cette idéé une fois apperçue , fa fagacité & le defir qu'il avoit d’être juke, auroïent Pair le rete. Racine d'au- tre part tout-à-fait indifférent fur les Éccs heureux ou malheureux de Quinault, n’auroit plus vå des Tragédies autres que les fiennes occuper Paris. Il auroit applaudi fans peine Armide Opéra. Il étoit peut-être impoffible qu'il ne fut pas révolté contre Armide Tra- gédie. Tome IIN | E * 98 Traité H: iflorique CHAPITRE VIIL Suites du Vice primitif, L'Orsra François tel qu’on le farma dans fa nouveauté fut recu de la Nation avec un applaudifle- ment prefque unanime * ; parce que les lumieres des Spectateurs fur le genre & fur tous les Arts qu'on y avoit raflemblés étoient en proportion avec les forces , le talent, & l’art des fujets employés our l’exécuter. Lully fut dès-lors regardé com- * "Tout l'honneur de ce fuccès fut pour Lully. Le Public étoit enchanté de la re- préfentation , & il entendoit dire que les Poëmes de Quinault étoient mauvais. Par un méchanifme fort fimple , il crut que tout le charme étoit dans la Muf- que, & Lully le lui laifla croire. -F de la Danjè, 99 me un Compofiteur divin, les Chanteurs comme des modeles, les Ballets comme les chef-d’œu- vres de la Danfe , les Machines comme le dernier effort de la Méchanique , les Décorations comme des prodiges de Peintu- re. Au milieu de ce mouvement univerfel , Quinault cependant fut à peine apperçu. On ne vit de fon ouvrage que les endroits défe&ueux que fes ennemis re- leverent. Tout ce qui n'étoit pas du Poëte en appärence ; fat éle. vé jufqu'aux nues ; tout ce qui parut dans le Poëme plus foible que la Tragédie Françoife , fut mis {ous les pieds. L'Opéra ravifloit la Nation , & dans le rième-tems elle méconnoifloit ou dédaionoit le génie fécond qui venoit de le . faire naître. Lully mourut : les traditions de tout ce qu’il avoit Ei ` 100 Traite Hiflorique fait fur fon Théâtre reiterent. On crut ne pouvoir mieux faire que de fuivre littéralement & fervile- ment ce qui avoit été pratiqué fous les yeux d'un homme, pour lequel on confervoii un enthou- fiafme ‘qui a manqué d'anéantir VArt. Il eft arrivé de-là que les vices primitifs ont fubfifté dans Opéra François, pendant que les connoiffances des Spectateurs fe font accrues. Le charme , qui ca- choit les. défauts , seft diflipé peu-+à-peu par l'habitude , & Les. défauts, fonc reftés. Il n’y a pas dix ans que la Danfe a ofé produire quelques figures diffe- rentes de celles que Lully avoit approuvées ; & jai vu fronder comme des nouveautés perni- cieules , les premieres actions qu'en a voulu y introduire. ` Sur un Théâtre créé par le de la Danfe. 101 —- génie , pour mettre dans un exer- cice continuel la prodigieufe fé. condité des Arts, on wa chanté, on n’a danfé , on n’a entendu, on n’a vu conftamment que les mêmes chofes & de la mème ma- niere, pendant le long efpace de lus de foixante ans. Les Aéteurs, fs Danfeurs , POrcheftre , le Dé- corareur , le Machinifte ont crié au fchifme, & prefque à Pimpiété,. lorfqw'il seft trouvé par hazard quelqu’efprit affez hardi pour ten- ter d'agrandir & d'étendre le cer- cle étroit dans lequel une forte de fuperftition les tenoit renfermés. Ain les défauts a&uels , dérivent prefque tous du vice primitif. La — Danfe étoit au berceau en Frañce lors de l’établiffement de l'Opé- - ra : l'habitude, l’ufage, la tradi- tion, feules régles des Artiftes bor- nés, ly ont depuis retenue com- E iij -A 102 Traité Hiflorique me emmaillorée. C'eft-là qu'ils la bercent des prétendues per- fections * de l'exécution ancien- ne ,& qu'ils l’endorment dans le fein de la médiocrité. * Qu'on feroit étonné, fi l’on voyoit ces anciens Danfeurs , avec leur noblef- fe, leurs graces , &c. à côté ( je ne dis pas de Dupré ; {on talent fupérieur & trente ans de fuccès l'ont placé dans lo- pinion des François au- deffus de tout ce qui avoit para avant lui} je ne parle ue de nos jeunes Danfeurs qu'on croit fans dou e fort inférieurs aux Danfeurs, tant vantés du dernier fiecle. La tradi- tion théâtrale nous les peint comme des coloffes : le goût ne nous les montreroit plus que comme des pigmées. Cette ob- fervation ne contredit point mes pre- mieres propofitions, Je crois les Dan- feuré modernes fort fupérienrs à ceux du fiecle dernier ; quoique jé fois très-con« ÿaincu que la Danfé eft crès-fort au- deffous de ce qu'elle pourroit êtres ear Fat de la Danft. 103 CHAPITRE I X. Du Ballet Moderne — Lors de l'Etablifement de l'O- ¿rı en France, on conferva le fond du grand Baliet dont on fit un Spectacle à part5 mais on en changea la forme. Quinault ima- gina un genre mixte , qui n'en étoit pas un , dans lequel les récits firent la partie la plus confidéra- le du Spetacle. La Danfe n’y fut qu’en fous-ordre.Ce fut en 1671. qu'on repréfenta à Paris les Fêtes de Bacchus & de PAmour *. Cet- te nouveauté plut, & en I 68x.le * Les paroles étoient de Quinault & la Mufique de Lally: Cet ouvrage fat fait à la hâte peuar remplir le Théâtre ` qu'on venoit d'ôter à Cambert pour le donner à Lully. i E iv 104 Traité Hiflorique Roi & toute fa Cour exécuterent à Saint-Germain le Triomphe de FAmour , ouvrage fait dans le même goût, dont le faccès anéan- tit pour jamais le grand Ballet, qui avoit été fi long-tems le feul Speétacle de notre Cour. Dès- lors la Danfe reprit parmi nous fur tous nos Théâtres , à excep- tion de celui de l'Opéra , la place qu’elle avoir occupée fur lesThéä- tres des Grecs. On ne ly ft plus fervir que d’Intermede. Le grand Ballet fur pour toujours rélégué dans les Colléges , & à l'Opéra même Le Chant prit tout-à fait le deffus. On avoit plus de Chan- teurs que de Danfeurs paffables, Les Spectacles de Danfe avoient été formés jufqu’alors par les per- fonries qualifiéés dela Cour. L'art ou , pour mieux dire l'ombre dé l'art'ne s'étoit confervée que par- de la Danf. 106$ mi les gens du monde. En for- mant un Spectacle public, on weur pour reflources que quel- ques Maîtres à danfer dont toute la fcience confiftoit à montrer les Danfes néceflaires dansles Bals de cérémonie , ou un nombre fort borné de pas de caractere , qui entroient dans la compofition des grands Ballets. La difetre des fu- jets étoit alors fi grande en Fran- ce , que notre Opéra fut exécuté pendant plus de dix ans fans Dan- feufes. On faifoit habiller en fem- mes deux où quarre Danfeurs qui figuroient fous cette mafcarade dans les Fêtes. de ce Spectacle. Le Triomphe de PAmour * fut le premier ouvrage en Mufique où quatre vraies femmes- danfantes: furent introduites, & on vanta En 1631. dix grauds Opéraavoienñt été teprélentésfans femmes dan fantes. s. V 106 Traité Hiflorique alors cet embellifflement ; comme on loueroit de nos jours l'établif- fement d’une Salle de Speétacle bien réguliere & proportionnée au dégré de fplendeur où nous ouvons croire fans orgueil que notre Ville Capitale eft montée.. Tant il eft vrai que dans les fiecles les plus éclairés ,il y a toujours dans les Arts quelque partie éloi- gnée où la lumiere ne perce point encore.. Le défaut de fajets. fur fans doute le motif qui engagea Qui- nault à défigurer le grand Ballet, & peut-être eft-il la feule excufe quon puiffe donner d’une partie es vices principaux qui ont éner- yé l'exécution primitive de lO- péra François. Ce beau génie qui avoir eu des idées fi vaftes , fi no- bles , f vraies fur le genre qu'il avoit créé ; n'eut que des yhes fort a de la Danpè. 107" bornées fur le Ballet qu'il n’avoit que défiguré. IL fur imité depuis par tous ceux qui travaillerént après lui pour le Théâtre Lyrique: Le propre des talens communs eft de frivre fervilement à la 'pifte la marche. des grands talens. Ainf, après fa mort, on fit des Opéra coupés comme les fiens ; maïs qui n'étoient animés ni des graces de fon ftile , ni des charmes du fen- timent qui étoit fa partie fubli- me, ni de ces traits brillans de Spectacle qu'il répandoit en'ef] prit inventeur dans fes belles com- poñtions. On pouvoir l'atteindre plus aifémene dans le Baller où il étoit fort au-deffous: de tui-mè- me ; ainfi on limita dans fa-par- tie défeétuenfe , où on Végalas mais on ne fit que lé copier dans. fa partie fapérieure, où peutêtre ne l'égaléra.s-on jamais dtu © E vj 108 Traité Hiflorique Telle fut la marche lente des progrès du Théâtre Lyrique juf- qu'en l’année 1697. que la Motte, en créant un genre tout neuf , ac- quit l'avantage de fe faire copier à fon tour. | Ce Poëte, dont un de fes amis a dit, que fa mort même n'avois rien fait pour fa gloire, imagina un Spectacle de Chant & de Dan- fe formé de plufieurs actions. dif- férentes. routes complettes & fans autre liaifon entr’elles qu'un rap- ort vague &. indéterminé. L'Opéra imaginé par Quinault eft une grande action fuivie pen- dant le cours:de cinq Actes. C'eft un tableau d'une compofñtion valte., tels que ceux de: Raphaël & de Michel-Ange. Le Spectacle trouvé par la. Motte eft un com- pole de jlufeurs. Actes différens qui repréfentent. chacun une ac- de la Danfè. 103 tion mêlée de divertffemens , de ehant & de danfe. Ce font de jo- lis Vateau , des. mignatures pi- quantes , qui exigent toute la pré- afon du deffein , les graces du pinceau , & tout le brillant du coloris. | Ce genre „dans fa nouveauté. balança le fuccès du grand Opé- ra , parce que le goùt eft exclufi£ parmi nous , & que c’eft un défaut ancien & national , dont , malgré les lumieres que nous acquérons tous les jours, nous avons bien de la peine à nous défaire. Cepen- dant , à force de réfléxions & de complaifance , on fouffrit enfin, au Théâtre Lyrique., deux fortes de plaifir ; mais ce genre trouvé par la Motte , dont on n’attribua le fuccès , fuivant lufage , qu'au Muñcien qu'il avoit inftruir & gnidé , nous débarraffa. du maus TIO Traité Hiflorique vais genre que Quinault avoit in- roduit fous le titre de Ballet, L'Europe Galante eft le pre- mier de nos Ouvrages Lyriques qui n’a point reffemblé aux Opé- ra de Quinault. Ce genre appar- tient tout-à-fait à la France, Les Grecs , les Romains meurent au- cun Spectacle qui puiffe en avoir donné l’idée. Peut-être quelques Fêtes. épifodiques qui m'ont frap- pé dans Quinault Pont-elles four- nie à la Motte ; mais que ma con- jeéture foit vraie ou fauffe , ce Spectacle n’en elt pas moinsune compofition originale qui auroit dû combler de gloire le Poëte qui Pa imaginée. Ses contemporains ont été injuftes. Il a vécu fans jouir. La Poftérité le vengera fans. doute, & déja Penvie qui fe fert du mérite des morts , pour éelip- fer celui.des vivans:, a commencé: / de la Danfe. Irr de nos jours , la réputation de ce Poëte Philofophe. Le Théâtre Lyrique qui lui doit le Ballet moderne , lui eft rede- vable encore de deux genres ai- mables , qui pouvoient procurer à la Mufique des moyens de fe varier , & à la Danfe des occa- fions heureufes.de fe développer, fi ces deux Arts avoient fait alors en France des progrès proportion- nés à ceux de tous les autres. Ce Poëte a porté à l'Opéra, la Pafto- rale & l’Allégorie*. Il eft galants tendre „original , dans les com- pofitions qu'il n’a imaginées que d’après lui. Il peut marcher alors à côté de Quinault. L'Europe Ga- lante , Iflé , le Carnaval & la Folie ne font pas inférieurs aux meil- leurs Opéra de ce beau génie; mais il eft froid ; infipide , lan- * Voyez Hé & le Carnaval & la Folie. 112 Traité Hiflorique guiffant dans tous fes autres ou- vrages lyriques, & tel que fes en- nemis l'ont cru , ou lont voulu faire croire. Il y a des hommes dans la Littérature , qui font faits, pour voler de leurs propres ailes; & alors ils s’élevent jufques dans le Ciel. Ils retombent, dès qu’ils imitent. Ce ne font plus même des hommes ; ils grimacent com. me des finges. Lee PAS À EN Lomme de la Danfe. 113 ag an. a at ar 24 an an LI LS ES Fe ES ES LS LR CHAPITRE L Caraëlere que doit avoir la Danfe Théätrale. T ovs les Arts en général , ont pour objet limitation de la natu- re. La Mufique rend fes traits, pat l'arrangement fucceflif des fons 5 {a Peinture, par le mêlange adroit des couleurs; la Poëfie, par Le feu varié du difcours ; la Danfe , par une fuire cadencée de geftes, Cet -là l'inftiturion primitive. La Mufique qui n'exprimeroit pas ; la Peigture qui ne feroit qu'un vain affemblage de cou- leurs 3 la Poëfñie qui n’offriroit 114 Traité Hiflorique qu'un arrangement méchanique de mots ; la Danfe de laquelle il ne réfulteroit aucune image , ne pourroient être regardées , que comme des produétions bizarres, fans art , fans vie, & de mauvais goût. Ces.principes font incontefta- bles , pour toute forte de Muf- que , pour quelque Peinture que ce puiffe être , pour toutes les ef- eces de Poëfe , pour tous les différens genres de Danfe. - L'imitation conftitue donc rel- -fence de chacun de ces Arts 3 & la Danfe en particulier , quiet, ‘dès fon origine, une exprefion naïve des fenfations de l'homme, pécheroit , contre fa propre na- ture , fi elle cefloit d’être une imitation. at Ainf , toute Danfe doit expri- ME » peindre , retracer aux yeux de la Danft. t1$ quelque affeétion de l'ame. Sans cette condition , elle perd le ca- ractere de fon inftiturion primiti- ve. Elle n’eft plus qu'un abus de l'Art. Mais ce que la Danfe doit tou- jours être devient encore d'une obligation plus étroite , lorfqu'el- le ni portée au Théâtre , parce que la tepréfentation fair le ca- rackere elfentiel & diftindtif de PArt dramatique dont elle fait alors partie. CHAPITRE II. Divifion de la Danfe Théâtrale, N Ous ayons'vå * , que le défaut d'action étoir le vice conftant du * Dans le Ch. 4 du Liv. 6. 116 Traité Hiflorique rand Baller. Quinault , à qui rien n'échappoit , Favoit apperçu , & en partant de certe expérience, il nent garde de laiffer la Danfe oifive , dans le plan ingénieux & raifonné de fon Speétacle. | Je trouve, dans fes compofi- tions , Vindication évidente de deux objets qu'il a cru que là Danfe devoir y remplir 5 & ces ‘objets font tels , que la connoif- fance de lart & celle de la natu- re a på feule les lui fuggérer. Dans les premiers tems , avant Ja naiffance même des autres arts, la Danfe fur une vive expreflion de joie. Tousles Peuples l'ont fait fervis depuis, dans les réjouiffan- ces publiques , à la démonftra- tion de leur allégreffe. Cette joie fe varie, prend des nuances dif- férentes , des couleurs , des tons divers fuivant la nature des évé- - de la Dañfe.. 117 nernens , le caractere des Na- tions , la qualité , l'éducation, les mœurs des Peuples. Voilà la Danfe fimple , & un des objets de Quinault. Le Théâ- tre lui offroit mille occafions bril- : jantes de la placer avec tous fes , avantages. Les Nations intéref- fées aux différentes parties de fon, action , les triomphes de fes Hé- ros , les fètes générales introduites avec goût dans fes dénouemens , offroient alors les moyens fré- quens de varier , d’embellir , de peindre les mouvemens de joie populaire , dont chacun des inf. tans peut fournir à la Danfe une fuite animée des plus grands ta, bleaux. “Mais la Danfe compofée, celle qui pat elle-même forme une ac- tion fuivie , la feule qui ne peut être qu'au Théâtre, & qui entre 118 Traité Hiflorique our moitié dans le grand def- fein de Quinauit, fut un des pi- vots fur lefquels il voulut faire rouler une des parties elfentielles de fon enfemble. Tout ce qui eft fans action eft indigne du Théâtre 5 tout ce qui weft pas rélatif à l’action devient un ornement fans goût , & fans chaleur. Qui a fçu mieux que Quinault , ces loix fondamenta- les del’ Art dramatique ? Le com- bat des Soldars fortis du fein de la Terre dans Cadmus, devoit être, felon fes vües , une action de danfe. Son idée n’a pas été fui- vie. Ce morceau qui auroit été „très - théâtral weft qu'une fitua- tion froide & puérile. Dans Len- chantement d’Amadis par la fauf- fe Oriane , ila été mieux enten- du, & cette action épifodique paroîtra toujours , lorfqu'elle fera … de la Danft. 119 bien rendue , une des beautés pi- uantes du Theâtre Lyrique. | Le Théâtre comporte donc deux . efpeces diftinctives de Danfe, la fimple , & la compofée ; & ces- deux efpeces les rallemblent tou- tes. Il n'en eft point, de quelque genre qu’elle puiffe être , qui ne foit comprife dans l’une ou Pau- tre de ces deux dénominations. Il weft donc point de Danfe qui ne puifle ètre admife au Théâtre ; mais elle ny fçauroit produire un agrément réel , qu'antant qu'on aura l'habileté de lui donner le caractere d'imitation qui lui eft commun avec tous les beaux Arts, celui d’expreffion qui lui eft patti- culier dans l'inftitution primiti- ve , & celui de repréfentation qui conftitue feul PArt dramatique. = La régle eft conftante , parce qu'elle eft puifée dans la nature ; x20 Traité Hiflorique que l'expérience ae tous les fiecles’ la confirme, qu'en s’en écartant , la Danfe n’eft plus qu'un orne- ment fans objet , qu'un vain éta- lage de pas, qu'un froid compofé de figures fans cfprit , fans goût & fans vie. En fuivant , au furplus, cette régle avec fcrupule , on a la clef de l'Art. Avec de l'imagination, de l'étude & du difcernement, on peut fe flatter de le porter bientôt à fon plus haut point de gloire ; mais celt fur-tout dans les Opéra de Quinault qu’il auroit pů atteindre rapidement à la plus éminente perfection , parce que ce Poëte n'en a point fait dans le- quel il mait tracé, avec le crayon du génie, des actions de Danfeles plus nobles, les mieux liées au fujet, les moins difficiles à ren- dre. J'y vois par-tout le feu, le pitorefque , de la Danft. rI pittorefque , la fertilité des beaux cartons de Raphaël. Ne verrons- nous jamais de pinceau affez ha- bile, pour en faire des tableaux ‘dignes du Théâtre *2 GRR TETE TESTS PRET ETS EEE ANNE ENT ENIRESR CHAPITRE IIL Obflactes au Progrès de la Danfe. Les gens à talens forment , dans les Arts , des efpeces de Républi- * Ce qu'on dit ici des Opéra de Qui- nault , au fujet dela Danfe, eft vrai àla lettre. 1 weit point d'ouvrage de cet ef- prit créateur, dans lequel on nevoye, fi. Ton fait voir , l'indication marquée de plufieurs Ballets d'a&ion très-ingénieux & tous liés au fujer principal. 1] en eft de même de la décoration & dela machine. Dans chacun de fes Opéra , ow trouve des moyens de Spectacle , dont jufqu’ici il femble qu'on ne fe foit point apper- . çu, & qui feuls feroient capables de produire les plusgrands effets. ° Tome 122 Traité Hiflorique ques différentes entr’elles par des ufages particuliers , & toutes ref- femblantes par un fanatifme d'in. dépendance, que des caprices fuc- cefifs entretiennent , & que la raifon mef gueres capable dere- froidir. . ' Jls n’ont point de loix écrites , de régles conftantes , de principes fixes. Ils fe gouvernent fur des tra- ditions qu'ils croyent certaines. Ils fuivent des pratiques que l'in- fafifance a adoptées , & qu'ils imaginent la perfection de l'Art. Ils Sabandonnent à des routines qu'ils ont trouvées introduites , fans examiner , fi elles font utiles où nuifibles. - Or , pour ne parler que de la . Danfe , du Théâtre , je trouve: dans ces incorvéniens généraux de grands obftacles au progrès de l'Art, puifqu'il en. réfulte le 4 a de la Danf. 23 malheur certain de ne voir jamais faire à nos Danfeurs modernes, que ce qui a été pratiqué par les Danfeurs qui les ont précédés ,&. je crois avoir déja prouvé que la Danfe n’a fait jufqu’ici fur notre Théâtre que la moindre partie de ce qu’elle auroit dù faire. © Mais, pour fentir tout le dan. ger des abus funeftes à l’Art qui fe font gliffés parmi nos Danfeurs du. Théâtre ; pour leur faire connof- tre à eux-mêmes , la néceflité qu'il y a de les réformer , pour engager peut-être le Public à les y con- traindre , je pente qu'il eft né- ceflaire deles développer fans mé- nagement, C’eft le plaifir de la multitude, c’eft la gloire d’un Art. agréable , cet l'honneur dun - Speđtacle national , que je folli- cite. Ce font les abus qui arrêtent- fes progrès , que je défére à la Fij 124 Traité Hiflorique fagacité , au goût , au difcerne- ment des François. 1°. Toute adion théâtrale eft antipatique aux Danfeurs moder- nes *, par la feule raifon que les actions de Danfe n’ont pas été pratiquées par les grands Dan- feurs , ou crus tels, dont ils rem- pliffent au Théâtre les emplois. Comme fi le vrai talent devoit fe donner lui-même des entraves ; comme s’il n'éroit pas fait pour s'élever toujours par fon aétivite au-deflus des modéles qu'il seft choifis, | # Cette antipathie eft une maladie an- cienne : elle tenoit les Danfeurs , dès l'établiffement de l'Opéra François.V. le Pere Ménétrier., dans [on Traité des Bal- lets. Une vaniré mal entendue en eft le principe. Un Danfeutcroitnerien faire, lorfqu'il exécute les figures qu’on lui de- mande. Il vent fe defliner de caprice, & réuflit prefque toujours à faire de fon en- trée un contre-fens. , | de la Danfe. 12$ ~ 4°. L'opinion commune * eft que la Danfe doit fe réduire à un développement des belles propor- tions du corps, à une grande pré- __cifion dans l'exécution des airs, à beaucoup de grace dans le dé- ployement des bras , à une lége- teté extrême dans la formation des pas. Que penferoit-on d'un Graveur , qui , ayant aflez de ta- lent, pour rendre & multiplier à fon gré les tableaux de Michel- Ange, du Corrége , de Yanlo , n'employeroit cependant fon bu- * Quelques Connoiffeurs penfent le contraire. Le général des Spectateurs, tous les Danfeurs fubalternes, le peuple de l'Opéra n'ont de la Danfe qu'ils ap- pellent noble que cette idée que je rap- porte. Aucun des Auteurs ‘qui depuis Quinault ont travaillé pour le Théâtre Lyrique , fans excepter même la Motte, ne paroît avoir connu la Danfe en ac- tion. Fuzekier eft le feul qui dans fes Ballets ait tenté de l'introduire. On verra dans les fuites s'il l'y a toujours bien placée. F ij 126 Traité Hiflorique rin, qu'à répéter méchanique- ment un nombre borné de jolies vignettes ou quelques cul-de-lam- pes monotones ? 3°. Chacun des Danfeurs fe croit un être à part & rivilégié. Il veut avoir Le droit de paroïtre feul deux fois , dans quelque Opé- ra qu'on mette au Théâtre. Il pen- feroit n'avoir pas danfé , sil n’a- voit fes deux entrées particulieres. Il les ajufte toujours à fa mode, & fans aucune relation direéte ou indireéte au plan général qu'il ignore , & qu'il ne s’embarralle aeres de connoître. Or ; ce feul faconvénient , tant qu'on le laif- fera fubfifter ; fera un obftacle in- yincible à la perfeétion. En voici les preuves. Sanna . ` 10, Si le plan général de ro- péra eft bien fait, comme le font, par exemple , tous ceux de Qui- de la Danfe. 127 nault , chacune des parties qui le compofent eft relative à l'aétioni principale. Par conféquent pour qu'il foit bien exécuté, il faut qué chaqué Danfe prife féparément s'y rapporte , & fafle ainfi , de maniere ou d'autre, partie de cette action.- La Dane cepen- dant, par labus dont je parle, deviendra , dans cet endroit , une ` partie oifive, & par cette feule raifon défectueufe. Le plaifir ré- fulrant de l’action principale fera donc néceffairement moindre, La multitude peut- être applaudira- t-elle le Danfeur ; parce’ qu’elle ne juge que par l'impreflion du- moment. Il n’en aura pas moins fait cependant un contre-fens in- _ fupportable aux yeux du peu de "Spectateurs qui .connoiflent le. prix de l’enfemble. 20. S'il y a huit Danfeurs ou E iv 123 Traité Hiforique Danfeufes à l'Opéra > qui foient en droit d’avoir chacun deux en- trées particuliers ; il faut (fi on veut remplir les loix primitives de l'Art ) imaginer feize actions féparées qui fe lient où fe rappor- tent. à l'aétion principale , & fup- ofer encore, que ces huit fujets fe prèreront à les exécuter. Ces deux conditions font moralement impofhbles. Auf trouve-t-on plus court de laïffer aller les chofes > comme elles ont été ; moyennant quoi, depuis plus de quatre-vingt ans, on eft encore ; & Yon rekte au point d'où Lon. et d'abord parti. , xt Ca? de la Danft. 129 oem È RER || a CHAPITRE IV. Etat aëtuel de la Danfe Théâtrale en France. Le perfonnage le plus recom- mandable de la Chine eft celui qui fçaitune plus grande quantité. de mots. L'érudition de ce Pais n'effleure pas mème les chofes. Un Lettré paffe fa vie , à mettre; à arranger dans fa tête un nom- bre immenfe de paroles ifolées ; & les Sçavans de la Chine décla- rent qu'il eft fçavant. Je crois voi un homme qui ayant dans fa main la clef du Temple des Mulfes, confume fes jours & toute fon adrelfe à la rourngt & ìla retour- ner fans ceffe dans la ferrure, fans ofer jamais toucher au reflort.. Tel ek notre meilleur Danfeur moderne. Evw 130 Traité Hiflorique CHAPITRE V. gés contre la Danfe en r Prejug | Alion. La Danfe noble, la belle Danfe fe perd» difoit-on à la Cour, &à la Ville , lors même que nous avions , au Théâtre de l'Opéra » Jes meilleurs Danfeurs qui y euf- fent paru depuis fon établiffe- - ment. Quelle étoit donc la perte dont on fe plaignoit 3 Qu'avoient fait fur notre Théâtre, ces gran ds Danfeurs que l'on regrettoit tant? Jufqu'à quel point avoient - ils orté l’art de la Danfe ? * Les uns marchoient des me- nuets avec une nobleffe qu'on a beaucoup vantée ; les autres exé- æutoient quelques pas de Furies de la Danft. 13E avec une médiocre chaleur ; nul n’étoit encore arrivé jufqu'à la perfection que nous avons admi- rée f long-tems dans nos chacon- nes. Qu'auroient été les Prevoft , les Subligni à côté de Mademoi- felle Sallé ? Quelle exécution , dg zems du feu Roi, auroit pù être comparée à celle de Mademoi- felle Camargo ? í Ce difcours ridicule quon a tenu contamment en France, de- puis la mort de Lulli , en Pappli- quant fucceflivement à toutes les parties de la vieille machine qu'il a bâtie , & qu'on répérera par ha~ bitude ou par malignité , de gé- nération en génération , jufqu'à ce qu’elle fe foit entierement écroulée , weft qu'un préjugé du petit peuple de l'Opéra , qui seft glifé dans le monde , & qui S'Y maintient depuis plus de foixante F vj ryz Traité Hiflorique ans, parce qu'on Le trouve fous fa: main, & qu'il dégrade d'autant fes talens contemporains qu'on: weft jamais fâché de-rabaifler.. Mais.ce difcours qu'on.a tenw pendant vingt.ans fur des. fujets évidemment fupérieurs à ceux. qu'on _exaltoit à leur préjudice > ce préjugé qui nous eft démontré injufte aujourd'hui à tous égards, auroit cependant été. funefte à PArt, s’il avoit retenu les Dupré,. Tes Sallë, les Camargo , dans les Bornes étroites dela carriere qu'a- voient. parcourue leurs Prédécef- feurs: Qüe nos talèns modernes: “tirent eux-mêmes la conféquence. “nécefaire & fans replique, qui. fuit naturellement de ce raifon- ‘nement fimple. | Il ya une très-grande diffé rence entre la fatuité qui perfuas de: un Homme à talent qu'il fure de la Danfe. 13F pate , ou qu'il égale le modéle wil a devant les.yeux , & la no- le émulation qui lui fait efpéret qu'il pourra égaler ou le fur- pañer un jour. Le premier fenti- ment eft un mouvement d'orgueif aveugle qui entraine l’Artifte dans le précipice : le fecond eft ur amour vif pour la gloire qui Pé- leve tôt ou tard au plus. haut dégré.. | _ Mais comment admettre au Thétre* ,comment croire agréa- ble , comment fappofer pollible un genre de Danfe,que les grands Maîtres n'ont point ratiquée. s qu'ils ont peut-être dédaignée , & qui fans doute leur a paru , at moins, un obftacle au dévelop- * Cette obje&ioneft le grand fort des- Danfeurs modernes. _e ne fçaurois coms ter le nombre de fois qu'elle m'a.été: ites- t34 Traité Hiflorique pement des graces ; à la précifion des mouvemens , à la perfeétion des figures ? Voilà les forts argumens ou plutôt les grands préjugés contre la Danfe en action. Il faut les difcuter avec ordre & l’un après l'autre. Le propre de ces fortes d'erreurs eft de cacher la vérita- ble route qu'on doit fuivre. C'eft un faux jour qui change les ob- jets, en leur prêtant des couleurs qu'ils n'ont ps Détruite un pré- jugé qui re roidit la chaleur des Artiftes , eft un des plus utiles fe- cours- qu'on puiffe prêter à l'Arte o] de la. Danfe. 139 ‘5 NE ] GS ORNE AREA TE RES RES CHAPITRE VI. Preuves de la poffibilité de la Danfe en ađlion. La parole neft pas plus expref- five que le gefte. La Peinture qui retrace à nos yeux les images les plus fortes ou les plus riantes, nẹ les compofe que des attitudes, du mouvement des bras , du jeu des traits du vifage, qui font les par- ties dont la Danfe eft compofée comme elle. , Mais la Peinture n’a qu’un mo- ment qu’elle puiffe exprimer. La Danfe théâtrale a rous les mo- mens fuccefifs qu’elle veut pein- dre. Sa marche va de tableaux ew tableaux, auxquels le mouvement donne la vie. ILn’eft qu'imité dans 136 Traité Hiflorique la Peinture. Il eft toujours réel dans la Danfe. Elle agit toujours par fa nature. Il ne lui manque fur notre Théa- tre que l'intention. Elle va à droi- te & à gauche : elle avance & re- culetelle define des pas. Il ne faut que l'arrangement de ces mêmes chofes,pour rendre aux yeux quel- que action théâtrale que ce puifle être. L'hiftoire de l'Art prouve que les Danfeurs de génie n'ont eu que ce feul fecours , pour expri- mer toutes les paflions humaines, & les poffibilités {ont dans tous les temsles mêmes. + En 1732. Mademoifelle Sallé repréfenta à Londres avec le plus grand fuccès deux actions drama- tiques complettes , Ariane & le Pigmalion. ILn’y.a pas trente ans que feue: de la Darife. 137 _ Madame la .Duchelfe du Maine fit compofer des Symphonies * fur la Scène du quatrieme Acte des Horaces, danslaquelle le jeu- ne Horace tue Camille. Un Dan- feur & une Danfeufe repréfente- rent cette action à Sceaux ; & leur Danfe la peignit avec toute la force & le pathétique dont elle : elt fufceprible. — Nous voyons tous les jours le bas comique rendu avec naïveté par la Danfe. L'Italie eft en. pof- feffion de ce genre ; & il n'eft point d'action de cette efpece qu'on ne peigne fur fes Théâtres d'une maniere, finon parfaite du moins. fatisfaifante. Or , ce ce que la Danfe fair par-delà les. monts dans le bas, ne fçauroit lui ètre impofñlible en France dans le noble ; puifqu'’elle y eft très-fupés # Par Mouret. 138 Trait H iflorique rieure par le nombre des fujets & par la qualité des talens. On rie doit fe défier ni de fes forces , ni de PArt , lorfqu'on a lambition d'exceller. Ce que les Romains ont vi faire à Pylade & à Batylé peut encore être exécuté par de jeunes gens exercés > qi bnt tousles mouvemens expre ifs & faciles. La Danfe , fur notre Théâtre , n’a plus befoin que de guides , de bons principes, & d'u- ne lumiere qui , comme le feu fa- eré, ne s’éteigne jamais. Qu'on fe perfuade que le fiecle qui à pro- duit, dans les Lettres ,P'Éfprit des Loix , la Henriade , l'Hiftoire na- turelle, & l'Encyclopédie , peut aller auffi loin , dans les Atts, que le fiécle même d'Augufte. > at ao de la Danf. : 139 CHAPITRE VII Supériorité & avantages de la Danfe en aion. La Danfe en action a fur la Danfe fimple , la fupériorité qua un beau tableau d'hiftoire fur des découpures de fleurs. Un arran- gement méchanique fait tout le mérite de la feconde. ke génie ordonne , diftribue » pofe Ía premiere. Tout le monde peut faire des découpures , il n'y a nul mérite À Les faire mème fupérieu- rement, On marche dans les fen- tiers difficiles qui conduifent au Temple de mémoire à côté des Montejquieu , ‘lorfqu’on peint comme Vanlo. Les avantages d'un genre fut 140 Traité Hiflorique un autre font en proportion des inoyens qu'il procure he déveľðp- per le talent plus fréquemment & avec moins de difficulté. Or , le talent fuppoté dans le Danfeur , la Danfe en action lui -fournit autant de moyens d'ex- preflion qu’il y a de paflions dans l’homme. Autant de tableaux qu'il y a dans la nature de manieres d’être, autant d'occafions de les varier qu'il y a de façons diffé- rentes de fentir & d'exprimer. :: Un gfind Peintre a commen- cé par affurer fa main. L'Art du Deffein Pa réglée. Il a d’abord tracé quelque partie d’une figu- re, & fucceflivement allant d'é- tudes en études , de progrès en ` progrès , il a deffiné la figure.en- tiere. C’eft la Danfe fimiple.. Son imagination seft échauffée par les chef-d'œuvres qui l'ont de la Danfe. 147 frappée ; fon talent s'eft dévelop. pé par l'étude conftante de la.na- ` ture. Il faifir alors le pinceau. Les orands hommes renaiflent , les événemens mémorables fe retra- cent ; les couleurs parlent, la toile refpire. C’eft la Danfe en attion. Jeunes talens qui entrez dans la carriere du Théâtre ; étudiez la nature , approfondiflez l'Art. Ve- nez. Suivez la multitude qui court en foule dans le Salon du Lou- vres mais ne regardez pas comme elle , fans voir. Recueillez-vous : apprenez à peindre, ou ne pré- tendez à aucune forte de gloire. Vous vous arrètez au premier pas? Eh quoi ( dites-vous ) on a donc trouvé le fecret de peindre l'efprit! Je vois dans ces portraits le caractere , le fentiment, la vie. Dans l'arrangement pitrorefque des traits du premier , je devine x42 Traité Hiflorique que le fouvenir de ce qu'il a en- tendu le confole de ne plus en- tendre. Je découvre des étincelles de génie à travers l'aimable gaieté qui me féduit dans le fecond.C’eft un Philofophe qui net férieux qu'avec fes livres. Il rit , joue, & Badine dans le monde avec les hommes... Un flot nous entraine. Je vous fuis... Quelle attention | Quel filence ! _ Vousadmirez le Pinceau mâle, qui met fous vos yeux la difpute de Saint Auguftin contre les Do- natiftes. L’expreflion qu'il répand dans tous les traits de Saint Char- les Borromée paffe jufqu’au fond de votre cœur. Tournez la tête :. parcourez ces quatre tableaux où une allégorie fine & délicate vous retrace les Arts libéraux. Que pourroit produire de plus aima- ble la main même des Graces ? de la Danfe. . t43 Voilà les reffources fans nom- ` bre que les images fourniffent au véritable talent. Plus la Danfe, comme la Peinture , embraffera d'objets ; & plus elle aura des moyens fréquens de déployer les belles proportions, de les mettre dans des jours heureux , de leur imprimer le feul mouvement qui peut leur donner une’ forte. de vie. | aana On ne fçauroit faire qu’un feul tableau, de toutes les Danfes fim- ples qu'a exécutées, pendant vingt ans, le meilleur Danfeur moder- ne. Voyez que de jolis Tezers naiffent chaque jour fous la main légere de Déheffe. 5 o f} 144 Traité Hiflorique CHAPITRE VIII Reffource unique des Danfeurs modernes. > Un Maître Ecrivain eft un Ex- pert qui enfeigne à faire des let- tres. Un Maître à danfer et un Artifte qui montre à faire des pas. Le premier neft pas plus éloigné de ce que nous appellons dans la Littérature, un Écrivain, que le fecond left de ce qui peut mériter au Théâtre le nom de Danfeur. Outre les élémens de fon Arts il faut au Danfeur , comme à PE- crivain , un ftile dont ils font la matiere première ; & ce ftile eft plus ou moins eftimable , felon qu'il rend , qu'il exprime ; qu'il peint avec élégance , une plus ` grande de la Danfe. 145 grande quantité de chofes eftima- bles , agréables , utiles. Si j'étois donc chargé de la conduite d'un jeune Danfeur en qui j'aurois apperçu de Pintelli- gence , quelque amour pour lą gloire, & un véritable talent, je lui dirois ; Commencez par avoir un fiile ; mais prenez garde que ce file foit à vous. Soyez original , fi yous afpirez à étre un jour quelque choft.Sans cette premiere condition, foyez súr de n'être jamais rien. Je paferois de cette prémiere vérité à une feconde. L’ Art de la Danfe fimple , lui dirois-je , a été pouffé de nos jours aufi loin qu'il foit poffible de le porter. Nul homa ‘me ne s’eft mieux deffiné encore:que Dupré; nul ne fera les pas avec plus d'élégance ; nul n'ajuftera fes attitudes avec plus de nobleffe..N'ef- pérez pas de furpaller les graces de Tome II. GX > ‘346 Traité Hiflorique Mademoifille Sallé. Vous vous flattez , fr vous croyez arriver ja- mais à une gaieté plus franche , 4 une précifion plus naturelle , que celles qui brilletent dans la Danfe de Mademoifille Camargo. Il fem- ble que ces trois fujets ayent épuifé ces fortes de reffources de l'Art ; mais , par bonheur, la Danfe en alion vous refe. C’eft un champ vafte , encore en friche : ofez le cui- «tiver, Vous trouverez d’abord quel. ques épines : ne vous rebutez pas 3 ‘opiniétrez- vous. La moiffon la plus “abondante ne tardera pas à vous dédommager de vos peines. Cort- `noiffez vorre fiécle : il aime les Arts: Tout ce qu’ils tentent pour lui plaire, efl sûr d'être accueilli : “oût ce qui a l'avantage d'y réuffir, eft sür de la gloire; & il ef} rare qu'un Artifle qu'il couronne ait long-tems à fe plaindre de la for- tunes 7 E ` de la Danft. 147 P maeneene CHAPITRE IX. Des Aions convenables å la Danfe Théätrale. LE Théâtre Lyrique eft en pof- feffion de plufieurs actions tragi- ques , de quelques fujers comi- ques , de la Paftorale , de la Ma- gie , de la Féerie, du merveilleux de la Fable , & depuis quelque tems de la Farce de de-là les monts. =. aa Chacune de ces actions a des beautés ou des agrémens qui lui font particuliers , & le charme qui en réfulte dépend de la ma- ‘piere feule de les traiter. 7 Or le gefte peut peindre avec grace tout £e que la voix peut ex- rimer. Toutes les actions dont le Théâtre Lyrique eft en poffeffion 148 Traité Hiflorique peuvent donc être convenables 4 la Danfe. | | Pylade & Batyle ont rendu au- trefois fur leurs Théâtres la Tra- gédie & la Comédie : tous les genres trouvés depuis ne fontque ` ‘des branches de ces deux tiges principales. e ~ Rome, pour s’affocier en quel- que forte à la gloire de ces deux hommes célébres , honora leur ‘Danfe d’une dénomination natio- pale *. Lorfqu'il s’élevera parmi nous quelque grand talent affez inftruit des pofñlibilités de PArt , ‘pour fe les rendre propres, fa place , n'en doutons point, lui fera marquée dans l'hiftoire des Artiftes fimeux , à côté des Pyla- des & des Batyles; & fa Danfe digne feule de ce nom fera defor- mais appellée a Danfe Françoife. * Elle fur appellée Danfe lralique, de la Danfs. dx (CHAPITRE X; > Des Aëlions principales en Danfes Norr: Tragédie & notre Cox médie ont une étendue. & une durée qui font foutenues par les charmes du difcours, par la finef- fe des détails , par la variété des faillies de l’efprit. L'action fe dis vife en.A&es : chaque Acte eft partagé en Scènes : les Scènes Amenent fucceflivement les fitua- tions : les fituations , à leur tours entretiennent la chaleur , forment le næud , conduifent au dénoue- ment, & le préparent. Telles doivent être, niais avec lus de précifion encore ; les Traz ¿dies & les Comédies en Danfe : je dis , avec plus de précifion y | Gi 1$o Traité Hiflorique parce que le gefte eft plus précis que le difcours. Il faut plufieurs mots, pour exprimer.une penfée : un feul mouvement peut peindre plufisurs penfées , & quelquefois la plus forte fituation. I faut donc -que l’action théâtrale marche tou- jours avec la plus grande rapidi- té , qu'il ny ait point d'entrée, de figure , de pas inutile, Une bonne Piéce de Théâtre en Dan- fe doit être un Extrait ferré d’u- ne excellente Piéce Dramatique écrite, . La Danfe , comme la Peintu- re, ne retrace à nos yeux que les fituations ; & toute fituation vé- titablement théâtrale n’eft autre chofe qu’un tableau vivant. S'il arrive donc un jour, que quelque Danfeur de génie entre- prenne de repréfenter fur notre Théâtre Lyrique une grande ac- de la Danft. 1$E tion , qu’il commence par en ex- ` traire toutes les firuations propres à fournir des tableaux à la Peintu- re. Il n'y a que ces parties qui doivent entrer dans fon -deffein : toutes les autres font défeétueu- {es ou inutiles : elles ne feroient que l'embaraffer , le rendre con- fus , froid , & de mauvais goût. Si ces fituations font en grand nombre , fi elles fe fuccédent na- turellementt, f leur enchaïînement les conduit avec rapidité à une derniere , qui dénoue facilement & fortement l’aétion ; le choix eft sûr. À ces marques infaillibles de l'effet théâtral „on ne fçauroit fe méprendre. Mais dans l'exécution , on ne doit point s'étarter de cet objet unique. Ce ne font que des ta- bleaux fucceflifs qu'on a à pein- dre , & qu'il faut animer de toute Giv 162 Traité Hiflorique Vexpreffion , qui peut réfulter des mouvemens pafionnés de la Danfe. | C'étoit-là fans doute le grand fecret de Pylade ; & peut-être eft-il , pour tous les genres, la bouflole la plus sûre de l'Art du Théâtre. i CHAPITRE XI + Des Aüions Epifodiques en Danfe. L'Excuanremenr de la faufle Oriane dans l'Opéra d’Amadis eft une aétion de Danfe épifodique. Elle forme par elle-même une ac- tion complette ; maisle fajet prin- cipal auquel elle eft liée , & dont elle devient une partie par l'Art du Poëte , pouvoit abfolument de la Danfe tf3 fubfifter fans elle. C’eft un moyen ingénieux que Quinault a trouvé pour nouer fon intrigue. Il auroit pů lui en fubftituer. un autre, fans nuire À la marche théâtrale ; & on. nomme dpifodiques toutes les actions de cetteefpece. g Il n'y a point d'Opéra de Qui- nault qui ne puiffe fournir à la Danfe , un grand nombre de ces actions , toutes nobles , théâtra- les , fufceptibles de ta plus aima- ble cxpreffon , & toutes capables par conféquent de réchanfler Pé- xécution générale , dont l'expé- rience a démontré la forblefe primitive. a o La Mothe na connw que læ Danfe fimple, Il l'a variée dans fes Opéra , en lui donnant quel- ques caracteres nationaux ; mais elle y eft amenée , fans aucune ation néceflaire. Ce ne font pat- G y 154 Traité Hiflorique tout que des divertiffemens dans lefquels on ne danfe que pour danfer. Les habits font différens, L'intention eft toujours la mème. Mademoifelle Sallé cependant qui raifonnoit tout ce qu’elle avoit à faire , avoit eu l’adrefle de placer une aëtion épifodique fort ingénieufe dans la paffacaille de l'Europe Galante. Cette Danfeufe paroïfloit au milieu de fes Rivales , avec les graces & les défirs d'une jeune Odalifque qui a des defleins fur le cœur de £a Maître. Sa Danfe étoit formée de toutes les jolies attitudes qui peuvent peindre une pareille pafon. Elle l'animoit par dégrés : on lifoit, dans fes expref- fions , une fuite de fentimens : on la voyoit flottante tour-à-tour en- tre la crainte & l’efpérance ; mais, au moment où le Sultan donnele ` . de la Danfe. 155 mouchoir à la Sultane Favorite, , fon vifage , fes regards , tout fon maintien prenoient rapidement une forme nouvelle. Elle sarra- choit du Théâtre avec certe efpe- ce de défefpoir des ames vives 8 tendres, qui ne s'exprime que par un excès d’accablement. Ce tableau plein d'art & de paflion étoit d'autant lus etima- ble , qu'il étoit entiérement de l'invention de la Danfeufe. Elle avoit embelli le deffein du Poëte, & dès-lors, elle avoit franchi le rang où font placés les fimples Artiftes , pour s'élever jufqu'à la claffe rare des talens créateurs. Je fçais que nos Danfeurs ont. far ce point une excufe qui paroît. plaufble. Les occafons femblent leur manquer dans la peer de nos Opéra ; mais , lorfqu'on a de l'imagination , & une noble envie. Ed S 156 Traité Hiflorique de fortir des routes communes > les difficultés s’applaniffent , & les moyens fe multiplient. On fupplée , avec du talent, du goût, & de l’efprit , aux lacunes d'un ouvrage. Un Danfeur, un Maître . des Ballets qui ont des idées , fça- vent toujours faire naître les ocz éafions de les bien placer : aufi eft-ce moins à eux qu'aux jeunes Poëtes qui voudront tenter à Va~ venir La carriere du Théâtre Lyri- que , que j'ofe addrefler le peu e mots que je vais écrire. Dans un Opéra, genre foible- ment eftimé, fort peu connu , & de tous les genres de Poëfie Dra- matique , le plus difficile, les plus petites parties. ainfi que les plus grandes , doivent être dans un mouvement continu On eft.dans l'habitude de ne regarder lá Danfe au Théâtre Ly+ de la Danft. 1$7 rique, que comme un agrément ifolé. Il eft cependant indifpen- fable, qu'elle y foit toujours inti- mement liée à l'action principale, qu'elle n’y faffe qu'un feul tout avec elle, qu'elle s’y enchaîre avec l’expofition , le nœud & le dénouement. . Si , jufqu’au dernier divertif- fement, qui feal peut n’être qu'u- ne Fète générale , il y a une en- trée de Danfe , qu'on puiffe en ôter fans nuire à l’économie to- tale , elle péche dès-lors contre les premieres loix du deffein. Si quelqu'un des divertiflemens weft pas formé de tableaux d'ac- tion relatifs à l'aétion principale & vraiment néceflaires à fa mar- che ,il neft plus qu'un agrément déplacé contraire aux principes fondamentaux de l'Art du Théä- tre. . Fo Les 158 Trait Hiflorique Si quelque Danfeur entre ou fort fans néceffité , fi les Chœurs de Danfe occupent la Scène ou la quittent, fans que l’aétion qu'on repréfente l’exige,tous leursmou- vemens , quelque bien ordonnés qu'ils foient d’ailleurs , ne font que des contrefens que la raifon reprouve ; & qui décélent le mau- vais goùt. | Ainfi dans un Opéra , quelque _ brillante en foi que puïfle être une Danfe inutile , elle doit tou- jours être re ardée comme ces froids récits des Tragédies , où l'Aëteur femble difparoître pour ne laiffer voir que l'Auteur. Tel eft toutefois l'attrait de la Danfe en action , que nous Pa- vons vûe , il n’y a pas long-tems s charmer la Cour & la Ville, quoi- qu’elle fut évidemment déplacée. Dans PA&e des Jeux Olympi- de la Danfi. 159 ques des Fêtes Grecques & Ro- maines * , lorfque l’action com- mence , les Jeux font finis. Alci- biade ne paroît , qu'après avoit? remporté le prix qu'Afpañe ekt chargée de lui donner.**Un com- bat i Lutteurs faifant partie des Jeux Olympiques déja terminés , eft cependant alors l'action de Danfe qu’on repréfente par un déplacement inconcevable, * Quelqu'utile que cette critique puiffe être à l'Art, je ne me la ferois point permife , fi le Poëte qui a com- pofé cet ouvrage étoit encore vivant. Le pas des Lutteurs eft certainement fort agréable ; mais je doute qu'il y en ait jamais eu aucun auf lourdement déplacé. On verra bientôt que ce n'e pas le feu! défaut de cette nirée. ** Er ce prix étoit celui de la Lutte. C'eft l'exercice auquel Alcibiade s'étoit livré avec le plus d'ardeur. Qu'il y fut ou vainqueur ou vaincu, dit Plutarque s il avoit toujours l'adreffe de perfuader aux Juges & au Peuple , quede prix ne devoit être donné quwàlui. ` 160 Traité Hiflorique Qu'il foit permis de le dire ; le charme du moment a prévalu cette fois fur la juftefle ordinaire des Spectateurs ; & tout Paris n'a applaudi dans cette occafon s qu'un contrefens. que la réflexion. démontre parfaitement abfurde*. Tant il ef vru que la Danfe en: action caufe une émotion fi vive s * Dans la Scéne troifieme, dès qu Al- cibiade paroît fur le Théâtre, Amintas Jui dit : Dans yos yeux fatisfaits on lit votre: viétoire : Vous avez de nos Jeux remporté tous l'honneur. Les Jeux font donc tout-à-fait termi- nés. L'A&e roule en effet fur ce point. qui y eft pat-tout très-bien établi. Ce divertiffement compo des Arhlé- tes qui avoient difputé le prix de la Tutte. du cefte , de la courfe , devoit donc f€ réduire à des hommages de ca- ratere au Vainqueur. I ne pouvoit plus … être queftion de combattre pour le prix a puifqu'il étoit remporté, l ` de la Darfe. © 161 lorfqu’elle eft habilement exécu- tée , que le Spectateur le plus. éclairé neft plus en état d’exami- ner, & ne peut s'occuper que du plailir de fenuir. CHAPITRE XIL Régles générales à obferver dans les aëions de Danfe. Tov Repréfentation théâtra- le doit avoir trois parties effen- telles. Par un Dialogue vif , ou par quelque événement adroitement amené, on fait connoître au Spec- tateur le fujet qu'on va retracer à fes yeux , le caractere, la qualité, les mœurs des perfonnages qu'on va faire agir : c'eft ce qu'on à nommé , l'Expofition. Des circonftances , des obfta- cles qui naiffent du fond du fujer, 162 Traité Hiflorique lembrouillent & fufpendent la marche , fans l’arrèter. Il fe for- me une forte d'embarras dans le jeu des perfonnages qui intrigue la curiofité du Speétateur , à qui la maniere dont on pourra le dé- brouiller et inconnue : c'eft cet embarras qu'on appelle le nœud. . De cet embarras , on voit fucceffivement fortir des clartés qu'on n’attendoit point. Elles dé-. veloppent l'action , & la condui- fent par des dégrés infenfbles à une conclufion ingénieufe : cet ce qu'on nomme le dénouement. Si quelqu'une de ces trois pat- ties eft défectueufe , l’aétion théa- trale eft imparfaite. Si elles font toutes les trois dans les propor- tions convenables , l’action eft complette , & le charme de la repréfentation infaillible. La Danfe théâtrale , dès-lors qu'elle eft une repréfentation > . de la Danft. 163 doit donc ètre formée de ces trois parties qui feules la confti- tuent. Ainfi , elle fera , plus ou moins parfaite , felon que fon ex- pofition fera plus ou moins pré- cife, fon nœud plus ou moins in- génieux , fon Éénouement plus ou moins bien amené. Cette divifon weft pas la feule qu’il faut connoître & pratiquer. Un Ouvrage dramatique eft com- pofé de cinq Actes, de trois ou d'un feul; & un Ace eft compofé de Scènes en dialogue ou en mo- nologue. Or, chaque Aéte, cha- que Scène doit avoir fon expofi- tion, fon nœud & fon dénoue- ment , tout comme Faction en- tiere dont ils font les parties. Il en eft ainfi de toute repré- fentation en Danfe. Les trois par- ties dont on parle , font , le com- mencement , le milieu & lafin, qui conftituent tout ce qui eft ac- 164 Traité Hiflorique tion. Sans leur réunion , il nern elt point de parfaite. Le vice ou le défaut de l'une fe répand fur les autres. La chaîne eft rompue ; & le tableau , quelque beauté qu'il air d’ailleurs , ef fans. au- eun mérite théâtral. - | Il yavoit donc, dans le pasdes Lutteurs des Fêtes Grecques & Romaines que le Public a fi conf- tamment applaudi , une faute de compofition bien importante y puifqu’il étoit fans dénouement. Les deux Athlétes , en fe défiant expofoient très-bien le fujet : leur combat formoit le nœud de cette belle action; mais comment fe dénouoit-elle ? quelle en étoit la fin ? lequel des deux combattans étoit le vainqueur ou le vaincu ? -- Te fais cette critique fans crain- dre de rabaiffer le Maitre * des Ballets qui a compofé cette En- n M. de Lami de la Danfe. - 16$ trée; on peut relever les diftrac- tions des talens fupérieurs , fans craindre de les bleller , ni de leur nuire. J'ai choifi d'ailleurs , de propos délibéré , cette aétion de Dante , que fon fuccès doit avoir gravée dans lefouvenir du Public, & dans l’efprit de ros jeunes Dan- feurs , afin de donner plus de poids , par un exemple frappant, à une régle qui ne fçauroit être trop fcrupuleufement obfervée, Outre les loix du Théâtre qui deviennent communes à la Dan- fe , dès qu'elle y eft portée , elle y eft affujettie encore à des régles particulières qui dérivent des principes primitifs de PArt. La Danfe doit peindre par les geftes. I] weft donc rien de ce qui feroit rejetté par un Peintre de bon goût , qu'elle puiffe admet- tre 3 & par la raifon des contrai- tes ; tout ce qui feroir choifi par 166 Traité Hiflorique ce mème Peintre , doit être faifi , diftribué, placé dans un Ballet en action. Voici fur ce point une régle auffi sûre que fimple. Z faut que la ńature joit en tout le guide de l'Art, & que l'Art cherche ex tout à imiter la nature. Au furplus , c’eft toujours au talent feul qu'ilappartient de finir dans la pratique ce que les pré- ceptes de la théorie ne peuvent qu'ébaucher. Copies monotones des froides Copies qui vous ont précédé , fu~ jets communs qui netes qu'un compofé méchanique & fans ame de pieds, de jambes , & de bras, je n'ai point écrit pour vous. On eut faire tout ce que vous avez ait, & tout ce que vous pouvez faire , fans avoir befoin de fga- voir lire. Continuez de vous def- finer d'après des modeles que de la Danfe. 167 vous warteindrez jamais, Croyez toute votre vie aufi opiniâtre- ment qu'un Dervis Turc, qu'une pirouete bien foutenue eft le chef- d'œuvre de l'Art. Vous reinpliffez votre vocation; je vous en loue. Mais vous que la nature a com- blé de fes dons, jeunefle vive & brillante -qui êtes l’ornement du Théâtre , Pamour du Public, & l’efpoir de l'Art , ouvrez les yeux, & lifez. Apprenez ce que le grand talent peut produire. Scaviez-vous que Pylade eut exifté> Vous avoit- „on parlé de Tymele & d'Empafe ? : On ne vous a montré jüfqu'ici que d’anciennes rubriques , de vieilles routines qui ne font pas dignes de vous. Un cham plus vate & moins ftérile soffre au- jourd’hui à vos regards. Ofez-y fuivre la route que le goût vous : indique. Ecoutez la voix de la gloire qui vous appelle.. La car- 168 Traité Hiflorique, &c. tiere eft ouverte : courez au but que l'Art vous propofe. Confidé- rez le prix ineftimable qui vous attend. Annobliflez vos travaux. Etu- diez les pañlions, connoiflez leurs effets, les métamorphofes qu’elles opérent dans les caracteres , les impreflions qu'elles font fur les traits , les mouvemens extérieurs qu'elles excitent. Habituez votre ame à fentir, vos geftes feront bientôt d'accord avec elle pour exprimer. Péné- trez-vous alors , jufqu’à l'enthou- fiafme , du fujet que vous aurez à repréfenter. Votre imagination échauffée vous en rerracera les différentes fituations par des ta- -bleaux de feu. Deflinez - vous ; _definez-les , d’après elle : on peut vous répondre d'avance , qu'ils feront une imitation de la belle -pature. FIN. KEAK JE ROME RE rer ares TABLE DES MATIERES DU III. TOME, A. À Ction Theatrale , parties 167 ; 162, 163. - Aëions convenables à la Danfe du théa- ` tre, 149. —Comment doivent être traitées, 1 EN Aëions Epifodiques, 152, 154. Celle d'Amadis, Opera, 152. - Aglié, (le Comte Philippe.) Son talent pour les Fêtes, 3. ` Alcefte, Opera de Quinault. Défauts ` de fon exécution primitive, 84. ` Allégorie , Opera. Genre nouveau trou- . vé par La Mothe , nr. - Alphabet de la Danh, so. , Amadis , aion de Danfe épifodiquë ‘de cet Opera, 152, oa Tome IZL, H TABLE Amours déguilés , Ballet du p. dep. 3 9: Aria differe de l'Ariete Françoife, 60. & aux notes, "Armide, Opéra. Défauts de fon exé-- « cution primitive, 86. Ce qu'autoir ` dû être fon quatriéme Aëe, 88, Arts chéris dans ce fiécle, 146. B. Bams dela Cour de Louis XIII. 33 Ballets des Montagnards , $. — des profperités des armes de la “France, 11. Ballet. Ses vices, 46, N’eft point fuf- ceptible d'intérêt, 42 Ballet moderne inventé par La Mo- the, 103 Batyle , 148. Benferade , 34 Boileau, 97s ` ‘Buffon (M. de) fon hiftoire naturelle 3: 138 - c. C Admus, Opera dé Quinault, Dé. DES MATIERES. fauts de fon exécution primitive ; 79% . Camargo ( Mlle.) célébre danfeufe ; 131, 132, &-146, - Cambert, Sur-Intendant de la mufique, de la Reine, auteur du premier Opéra … François, 103, & aux notes. Cardelin, fameux Danfeur de Corde, 18, Cardinal de Richelieu, 1o, Cardinal de Savoye , 4, Cafandre ( Baïler de} 34. Chanteurs de l'Opéra, 95. Chœur des Tragédies grecques , 36. Les Italiens en font peu d'ufage dans leurs Opera, 57. & 6x, Chœurs de danfe, 158. Comedie rendue par la Danfe, 148. Comment doit être compolée, 149, 150. Condamine (M. de la) fon portrait du . Louvre, 147, Copie en danfe comme en peinture, 166, ‘ Corneille, (Pierre) to, Courtifans , voyez trumesux, Hij TABLE D. DD nier, (M) fon portrait du Louvre, iij i Danfefimple, 48, 60.-qu'elle elle eft 140, & 145. Quels ont été fes emplois chez les Anciens 76. feule connue par la Mothe 153. 6 154» Danfe compolée 48 eft une partie effen- tielle de lOpera françois f4 Eft profcrite de l'Opéra d'Italie, 53. Obftacles à fes progrès en France , 121, 122, 12359 T4 1255 326, 127, 128. Préjugés contre 130. Son état actuel en France, O X29e Danfe en ation, ce que cell, 147 Quel doit être fon caractere, 113e > Sa fupériorité fur les autres Danfes, 139. Preuves de fa poffibilité, 13 f> Seule reffource des Danfeurs moder- , mes, 146. l Danfe Theâtrale, fa divifion 115, 117: A&ions qui lui font convenables , 147, & 148 ne rend que les ficue- DES MATIERES, tions, 150. Conditions qu’elle exige; 150,158, Son eflet lorfqu'elle eft déplacée, 159, 160. Ses diverfes. parties 161, 162,163. Eft aflujet…. tie aux loix générales du Théâtre 163. Régle füre pour la danfe théa- trale, 166, =“ Danfe italique, 148. aux notes. — Françôile, 148. . Danfeur doit fuivre les mêmes prins. cipes que le Peintre, 145. Danfeurs modernes , leur reflource s'ils’ aiment la gloire, 144. Danfeufes , quand introduites à PO- pera, 10f. . Dehefle(M) 143 Definarets , aimé du Cardinal de Ri< chelieu, ro, Dénoument Théatral. - Dupré, | M ) célébre Danfeur 130 , 1313 I4fe Durand, auteur du Ballet des prof- perirés des Armes de la France, 24 . Hi TÂBLE E. E Mpufe, Danfeufe grecque , 167s Enchantement de lOpera d'Amadis, Ize Encyclopedie (L ) 138 Envie, 45% Epifode d'Armide, 90» Efprit des Loix , 138. Europe Galante , origine du Ballet mo- derne 110. Danfe que Mlle. Sallé y fut. intro= duire, 154 ‘Execution. Ses défauts dans l'Opera François , 73. Leurs caules, 92e- Vices de l'exécution primitive des. Opéra de Quinault, & leurs effets, 133 Expofition en danfe, 16r- F Arce, 1470 Féerie. Fonds utile de l'Opera François p. 147i- F.. DES MATIERES. Feflin fervi par les Dieux, 26. -Fefle de la Cour de France t. dan les autres Cours de l'Europe, 22. à la Cour d'Angleterre, 25. à celle’ de Louis XIV, 33, Fêtes de Bachus & de l'Amour: Baller.. François , 103. , ` Feux d'artifice en ation, 26. France, terroir fertile en talens, 23% Françoife (Danle) 148, Ge G Ens en place, leur influence fur” les Arts, 32. Goût eft excluff'en France 3 109« EE Han JV. fon caraûtere, 23 Henriade, 138. Hifloire eft le fond de la Tragédie : Françoifes, 63. Hifloire naturelle, 13867 - TABLÉ I. I Niérét Théatral, ce que celt, 47e- Æntermedes , 104, Ife, Opera nouveau, genre trouvé pat- .La Mothe, 1112 Talique ( Dante) 148. aux notes. L. L, Mothe, 108 ,1$3,154 La Tour ( M. de } Peintre, fes Paftels du © Louvre , 141. : Lany (M. de) 164. Louis XIII. 2. Lurteurs , (pas de) pe 58, 159,160 161,164, Işe ” . ‘Lully, 91, 98: & aux notes 103.aux notes. M M Agie fonds utile à l'Opera Frans’ çois , 69. 147: Maitre, des Ballets, 156. Mafcarade aux flambeaux, 26, DES MATIÈRES Mazarin (le cardinal) 33. Menfonge caratterifé, z. Merveilleux fonds de l'Opera Fran- çois, 64. Autorités en fa faveur, 65, ` Favorable à l'illufion Théarrale, 147: Metaflaze (Abbé) 58, 59, & či. aux notes. Mirame , Tragédie 3 20e Montefquieu (le p. de) 132, 1394 Mouret, Mauficien, 139. Koo N Emours (Duc de) Son goût dans ‘les Ballets de‘fa compotion, 4 Noœud Théatral, 162. O. O Opera François, Son établiffe- ment, sI, Son plan fupérieur à celai de l'Opera d'Italie, ç2. eft nn fpec- tacle de chant & de danfe, 75. Ses vices primitifs, 92. 98. Son fuccès en France attribués à Lully, 99. Ses beautés, 156, 157, 158. ` TABLE P. P Aflorale Opera, 111,157 Phaeton, Opera. Défauts de fon exé- cutjon primitive, 83. Peintre & Dänfeur doivent fuivre les mêmes principes, 14f. Perrin, 51 Pirouette, pas de danfe, 167» Pylade, 148, 152: 167. Q: Q Uinault, Si ilcrée l Opera Fran- -çois, 64. Caradere de fes compofi= tions, fes connoiffances , fes vues, fon plan, 74, 152 5 153 fa grande faute, 9f. 975 103) 106, 108» . 130, 116, 118,120, 127. R Acint , 97 Raphael, 111, Religion (la) séuniffant la grande Bre- Re DES MATIERES, : „tagne au refte de la terre, Ballet; 29, Richelieu ( Cardinal } Son difcouis après la chûte de Mirame, 20. aux notes. Rubriques anciennes, nuifbles à à l'art, 167 S. S Allé, (Mlle. }) 146,131, 136,1543 Ife Siecle, {notre fiecle } ce qu'il peur produire, 138, Situations, objet principal de la Danfe Théatrale, 150. f Stile (en danfe ) doirêtre originat, 141 T. T Ableaux (Expofition des ) du Lou- Vre, 141 Temple (le } de Honneur Balls s28: Theatre François, fon premier fonde=, ment, 21. | Théatre de Opera, 10. & 100. Temiflocle. Son diféours for l'envie ; x ‘AG -. TABLE Traditions plus nuifibles qu'utiles à FO pera François, 100. Tragédie , Opera. Grande faute de Qui-. . nault, 9f. Tragédie rendue par la Danfe , 148 Comment doit être compolée , 149+ 159 ` . . Triomphe de l'Amour, (le) Ballet de- Quinault , 104. a, Trumeaux de glaces. Image des Cour=, tifans, 1. i Tymele, célebre Danfeufe Romaine , 167: | M'A | Anlo { M. Carlo ) Peintre célébre ; 139, 142: Voltaire, (M, de} fa Henriade , 143° ~ ERRATA “Di Tome troifieme. p.19. lig. 15. pueriles, lifex puerils. P,137: lig. 18. orce ce effacés le dernier CÈ. az : o . Pi167.L 15. d'Empale, Heg d'Empufe,